Etre né à Vienne
de parents juifs, voir son père assassiné par la Gestapo en
1938, fuir à Londres par la suite pour y passer le reste de
sa vie, être poète et fustiger en même temps Israël et le
sionisme peuvent paraître une exception, notamment dans ce
monde d’aujourd’hui marqué au sceau des conflits de toutes
sortes, des replis identitaires et des alibis justifiant la
haine d’un autre. Le poète en question est Erich Fried (1921-1988).
En 1944 parut son premier volume lyrique sur l’Allemagne,
en langue allemande. Après, ce fut le tour de l’Autriche (1945).
L’ouvrage dont on parle est Ecoute, Israël ! (1974, augmenté
en 1983). Il s’y attaque à l’expansionnisme sioniste et à
la manière dont les Israéliens traitent les Palestiniens.
Brisant le tabou, il établit un parallèle alarmant entre Israël
et l’Allemagne nazie. Pour qu’un juif qui a connu l’exil et
la souffrance relève cette ressemblance, c’est un témoignage
de valeur. Il a une double signification, celle de dissocier
entre judaïsme et sionisme, et celle de relever que les humanistes
de tous bords se retrouvent dans le même camp. Le thème principal
de ce recueil est celui de voir comment les victimes d’hier
sont devenues les persécuteurs d’aujourd’hui.
« Lorsque nous
étions persécutés j’étais l’un d’entre vous
Comment je peux
toujours l’être alors que vous êtes devenus des persécuteurs
».
Des vers directs
qui n’ont fait que déranger à l’exemple de ceux-ci également
:
« On me surnomme
traître à mon peuple, on m’appelle un juif antisémite parce
que je parle de ce qu’ils font au nom d’Israël contre les
Palestiniens, contre les Arabes d’autres pays ».
C’est à Mohamed
Abou-Rahma, écrivain et traducteur égyptien, que l’on doit
la traduction en arabe d’Ecoute, Israël ! (Ismaï ya Israël)
L’ouvrage vient de paraître et permet non seulement de connaître
le poète, mais aussi un regard détaché et percutant de l’utilisation
par les tenants du sionisme de toutes sortes de littérature
et de croyances pour faire ce dangereux amalgame. Dans son
introduction, Abou-Rahma évoque notamment le poème Avant le
déluge, où il s’agit de vengeance sanglante. Les autres poèmes
suivent la chronologie douloureuse du drame palestinien à
partir de Deir Yassine 1948, jusqu’à Sabra et Chatila.
Fried est un
homme de justice et d’humanité, un ennemi de la guerre et
des persécutions, des anathèmes et des idées qui font que
des peuples, des races et des cultures sont voués aux gémonies.
Il a donc toujours dérangé, même au sein de la gauche à laquelle
il a appartenu. Les critiques citent notamment Poésies (1958),
L’Empire des pierres (1963) et Poésies d’avertissement (1964).
Au cours de la guerre du Vietnam, Fried devint un critique
engagé de son époque et de la société. Ce changement se reflète
dans son recueil de poèmes Et le Vietnam (1966), suivi entre
autres par l’anthologie La Liberté d’ouvrir la bouche (1972),
Contre poison (1974), mais aussi par Poèmes d’amour (1979).
Fried réussit sa percée mais les poèmes d’amour furent son
plus grand succès. Il devint célèbre grâce à ses traductions
magistrales d’œuvres de Dylan Thomas, T.S. Eliot, Graham Greene
et de Shakespeare. En 1986, Erich Fried reçut la médaille
Carl Von Ossietzky de la Ligue internationale des droits de
l’homme, et en 1987 le prix Georg-Büchner. Il mourut à Baden
le 22 novembre 1988.
Si la traduction
arabe d’Ecoute Israël ! paraît bien tardive par rapport à
la date de publication de l’original, il reste qu’elle demeure
très actuelle. Rien n’a changé encore. Si les poèmes reflétant
cette réalité tragique sont tristes, ils sont porteurs d’un
espoir ne fût-ce qu’indicible, puisqu’il démontre qu’on peut
dépasser la confusion des valeurs et les amalgames tendancieux
.