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Débat. Publié il y a quelques semaines, l’ouvrage Les Juifs et le cinéma en Egypte, d’Ahmad Raafat Bahgat, a soulevé une vaste polémique. Plusieurs intellectuels ont en effet souligné les erreurs historiques faites par Bahgat ainsi que sa tendance à amalgamer juif et sioniste.
Connaître l’autre

Dans son nouvel ouvrage Les Juifs et le cinéma en Egypte, le critique Ahmad Raafat Bahgat étudie la relation entre les juifs et le cinéma égyptien depuis le début du XXe siècle. L’auteur y jette la lumière sur le rôle des artistes et des techniciens juifs égyptiens et étrangers dans l’enrichissement du cinéma égyptien, en soulignant la force ascendante du capitalisme juif qui se constitue en Egypte depuis la fin du XIXe siècle et jusqu’à l’apparition de l’Etat d’Israël en 1948, et son objectif principal de servir le sionisme à tout prix.

« Ce n’était pas par hasard que la famille sioniste Mosseiri fonde des salles de cinéma à Alexandrie pour pouvoir diffuser la propagande sioniste et dominer le marché de la distribution des films en Egypte », affirme Bahgat dans son livre.

C’est cette opinion que réfute le critique Samir Farid. L’idée de lier les projets lancés en Egypte par des juifs au sionisme est pour lui irrecevable.

« Dès le début de son livre, l’écrivain veut faire sentir que derrière tout juif se cache un complot qui nous cible et nous menace. C’est une supposition dont l’auteur n’a pas essayé de sonder la véracité, mais il fait tout pour la justifier », souligne Samir Farid. Et d’expliquer : « L’une des erreurs les plus importantes du livre, à mon avis, c’est de prendre plusieurs artistes pour des juifs alors qu’ils ne le sont pas. D’après les historiens et les études approfondies, Togo Mizrahi était le seul réalisateur juif dans l’histoire du cinéma égyptien, mais pour dessiner les traits du complot contre le cinéma en Egypte, Ahmad Raafat Bahgat insiste sur le fait que Widad Orfi et Badr Lama étaient juifs, alors que le premier était musulman et le second chrétien ».

Par ailleurs, alors que Raafat Bahgat mentionne dans son livre que presque tous les investissements juifs dans le domaine du cinéma étaient motivés par des desseins politiques inavoués et « purement sionistes », Samir Farid réaffirme son refus de confondre juif et sioniste. « Le judaïsme est l’une des trois religions connues en Egypte depuis des siècles ; il ne faut pas faire l’amalgame avec le sionisme qui renferme des idées politiques que nous refusons tous. Alors, c’est une grande erreur de prendre tout juif pour un sioniste, c’est comme si on prenait chaque musulman ou chrétien pour un fondamentaliste ».

Dans l’un des chapitres de son livre, Bahgat discute le contenu des œuvres cinématographiques produites et réalisées par des juifs. Il affirme que les films de Togo Mizrahi, malgré leur apparente futilité, renferment des idées politiques bien tissées qui servent les objectifs sionistes. L’auteur indique que Mizrahi a participé à l’interprétation de ses premiers films, de 1896 à 1901, sous le nom d’Ahmad Al-Méchriqi et a réalisé des films pour les grands comédiens égyptiens à l’époque, tels que Youssef Wahbi, Oum Kalsoum, Ali Al-Kassar et Leïla Mourad.

Pour sa part, Samir Farid refuse l’accusation des films de Togo Mizrahi d’être pro-sionistes. Toutefois, personne ne peut nier que certains des films produits par les juifs entre 1927 et 1929 critiquaient clairement la société égyptienne. Parmi ces films qu’énumère Bahgat, Qobla fil sahara (Baiser dans le désert) d’Ibrahim Lama, Soad al-ghagariya (Soad la gitane) de Jacques Shutz, Fagwa fawq al-haram (Fossé sur la pyramide) d’Ibrahim Lama et Mässat al-haya (La Détresse de la vie) de Widad Orfi.


Les juifs à l’écran

Un autre point qui a nourri la polémique sur le livre est la vive critique de Bahgat de la série des films de Leïla Mourad portant son nom, tels que Leïla bint al-rif (Leïla, fille de la campagne) et Leïla bint al-akaber (Leïla, fille des nobles), produits par Togo Mizrahi, et qui d’après Bahgat mettent l’accent sur « la souffrance de la fille juive en Egypte ».

Toutefois, on peut sentir ici une certaine exagération. Les problèmes abordés par Leïla Mourad dans ses films ne sont en effet pas plus délicats que ceux affrontés par Chadia ou Faten Hamama par exemple. De plus, attaquer tout film produit ou interprété par les juifs ou les supposés juifs en Egypte est totalement injustifié, étant donné que Ibrahim Lama par exemple a réalisé un film sur la Palestine en 1936, intitulé Al-Hareb (Le Fugitif), interprété par Fatma Rouchdi, qui vantait la révolution du peuple palestinien. Ce qui n’était pas en fait le cas des films du comédien juif Chalom qui, d’après les critiques, ne cachait pas son fanatisme juif, qui s’exprimait dans des films moquant certains caractères égyptiens.

« Ces films comiques cachaient en fait un message épineux, avancé par les juifs », essaie d’expliquer Bahgat. « Ce genre de mélodrames présentaient les conflits violents des citoyens égyptiens entre eux, ce qui pousse les étrangers à se poser la question : si ces gens se traitent ainsi entre eux, alors comment traitent-ils les étrangers et surtout les juifs ? ».

L’auteur critique également certains cinéastes égyptiens pour avoir participé, à leur insu, dans leurs films, à la propagande pour l’image des juifs, comme à titre d’exemple, le fait de montrer le commerçant juif dans le film Leabet al-sett (Le Jeu de madame) dans une image tolérante et idéale. Cependant, cette critique a été refusée par certains intellectuels qui ont accusé Bahgat de fanatisme idéologique.

« D’après les réalités historiques, les juifs vivaient en paix en Egypte, loin de toute discrimination entre musulmans, chrétiens ou juifs, et c’est ce qui apparaissait à l’écran. Ils investissaient en Egypte dans plusieurs domaines, entre autres le cinéma. Sans nier le recours de certains d’entre eux au cinéma en tant que moyen d’influence culturelle pour diffuser des idées politiques controversées, on ne peut pas oublier le rôle de ces juifs dans l’enrichissement de la scène cinématographique égyptienne au début du XXe siècle », souligne le critique Walid Seif, indiquant que le cinéma égyptien s’est servi du libéralisme des juifs en Egypte à travers l’apparition des comédiennes et danseuses juives, suivie par une nouvelle génération de comédiennes égyptiennes qui a pris la relève.

Si cet ouvrage d’Ahmad Raafat Bahgat comporte des points faibles dus au manque de précision de ses données historiques, ou à son recours à une seule source, le livre Tarikh al-cinéma fi Misr (L’Histoire du cinéma en Egypte) d’Ahmad Al-Hadari, la polémique qu’il a soulevée a été intéressante idéologiquement parlant. Mais la présence juive dans le cinéma, l’une des plus importantes industries économiques et culturelles égyptiennes, reste un sujet qui mérite des études plus riches et mieux documentées .

Yasser Moheb
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