| Les deux premiers
jours de son arrivée à Damiette, il remarqua que la colère
grondait. Bien sûr, la colère n’était pas chose nouvelle pour
les Egyptiens, mais cette fois-ci elle était sur le point
d’exploser. Quand la rumeur sur le jour du jugement dernier
s’amplifia, sa date — la semaine suivante — se précisant,
le mot si cher à tout le monde sonna à ses oreilles : il n’y
aura de miséricorde, de repos ni de justice que dans l’autre
monde — notre refuge.
Il marmonna tout
seul : ils créent leur propre jugement dernier.
Est-ce qu’il
allait commencer à acheter son bois ? Dans les rues et les
marchés, les visages étaient inquiets, parfois terrorisés,
ou encore arborant un sourire impassible. Les gens n’avaient
pas arrêté de travailler ; dans toutes les mosquées de Damiette,
on pouvait entendre le même sermon : « Même si l’on nous annonçait
que le jugement dernier aura lieu demain et non pas le samedi
prochain, chacun d’entre nous devrait s’empresser d’aller
planter ses semences. Travailler la terre est un devoir que
nous devons observer jusqu’au dernier moment ».
Tout le monde
attendait le jour du jugement dernier, de la délivrance, du
délicieux festin, le moment où prendraient fin la pauvreté,
la faim et toutes les formes d’oppression.
Le paysan se
réjouissait : plus de fouet, ni de destruction, plus de fortune
au sultan.
Les pauvres :
la victoire sur les riches. Les pauvres parmi les musulmans
n’entrent-ils pas au paradis quarante saisons avant les nantis
? Notre prophète Mohamad — Que la paix soit sur lui — n’a-t-il
pas dit : « Ceux d’entre vous qui souffriront de tous les
maux dans le monde sont aussi ceux qui connaîtront les plus
belles joies dans l’au-delà ; ceux d’entre vous qui auront
vécu assouvis seront ceux qui souffriront le plus de la faim
dans l’au-delà ».
Le copte : plus
de double impôt, plus d’obligation de porter une tenue différente
ni d’enfourcher l’âne de côté.
Le juif : il
utilise le jour du jugement dernier pour se protéger du mauvais
œil, s’il possède de l’argent ou de l’autorité. Plus de bonnet
noir à porter à chaque fois que les restrictions sur la tenue
des non musulmans se faisaient plus dures à l’occasion d’un
conflit entre confessions — réel ou supposé. Après le jour
du jugement dernier, plus de tribunaux d’inquisition ni d’expulsions.
La nouvelle de
l’au-delà était partie d’une synagogue dont les hommes prétendaient
que l’étude chiffrée des lettres dans l’Ancien Testament montrait
qu’une réelle catastrophe, une catastrophe totale et écrasante
aurait lieu la semaine suivante, vraisemblablement le samedi.
L’astrologie
basée sur « les lettres et les chiffres » étant un apport
arabe originel à l’astronomie et à l’astrologie, certains
cheikhs annoncèrent également que la catastrophe était bien
réelle. Les prêtres ne tardèrent pas à emboîter le pas à ceux
qui répandaient la nouvelle.
Le jour du jugement
dernier devint ainsi une hystérie collective, attisée par
des pseudo-savants qui voyaient dans les disettes et les famines,
les maladies et les épidémies ainsi que la corruption des
puissants, des signes de l’approche de l’Heure. Un seul signe
manquait encore, qui apparaîtrait dans un délai d’une semaine,
à savoir la venue du charlatan borgne et le moment où la bataille
décisive, menée à cheval, à l’épée et la baïonnette seulement,
atteindrait son paroxysme.
Un jeune garçon
demanda innocemment : et les canons des Ottomans ? L’épée
et la baïonnette ne suffisent pas. Un seul canon exterminerait
soldats et villes beaucoup plus rapidement que les armes du
jour du jugement dernier. Pourquoi la révélation du charlatan
borgne ne prévoit-elle pas les canons comme arme pour la bataille
décisive ?
« Toutes les
sciences du calcul qui ne sont pas au service de la foi sont
considérées comme de l’idolâtrie », répondit Ghayass Al-Sabbagh.
Les gens ne savaient plus quoi penser : Al-Sabbagh donnait-il
son approbation ou pas à l’astrologie selon les lettres et
les chiffres ?
Les annonces
sur l’approche du jugement dernier ne changèrent en rien le
déroulement de la vie de Layl, ni les rites de son travail
quotidien. Sananiya attendait le jour promis dans la crainte
et la passion. Une légère inquiétude planait sur son humeur
; elle rêvait beaucoup mais ne se souvenait que d’un rêve
qui se répétait quotidiennement : des inconnus, dont les traits
changeaient d’un rêve à l’autre, l’entraînaient pour danser.
Elle se rendit
à un établissement de cheikhate afin qu’elles lui interprètent
son rêve : tu échapperas, ma fille, à des temps durs et à
une accusation, lui prédit une cheikha âgée.
Les amies de
Sananiya se passèrent le mot : amène ton châle en dentelle,
celui qui est sexy. Amène ton voile transparent. On se retrouve
dans le terrain vague du nord pour une veillée bucolique.
Avant qu’elles
ne s’y rendent, les gens remarquèrent une certaine nervosité
et un affolement des rats et des chats avec des bruits étouffés,
glapissements, miaulements, mugissements, hennissements. Des
vipères sortirent du ventre de la terre et se précipitèrent
vers les champs et les jardins.
Ils ne s’en étonnèrent
point. Partout, on avait entendu parler de l’imminence de
l’Heure, ce jour-là en particulier. Il n’y avait donc plus
de raison de ne pas y croire, et c’étaient là les premiers
signes.
Quand la lune
fut pleine, dans la nuit du samedi, une danseuse vêtue d’un
simple voile transparent se leva sur la mélodie d’une harpe.
Son bras droit se trémoussait, brandissant sa main comme un
cobra égyptien, laissant apparaître son sein et sa hanche
gauches. Le voile allait et venait sur son corps svelte. Le
lieu grondait des voix des victimes de ses appâts séducteurs.
Elles criaient, tendant les bras en implorant un attouchement.
Si elles échouaient, il restait toujours l’air autour de son
corps à effleurer.
Bissi mit fin
à sa danse et se couvrit. Un brouhaha de protestation se fit
entendre dans le public — hommes et femmes. Elle refit apparition
en se laissant désirer. D’un doigt impérieux, elle fit signe
aux jeunes filles de se joindre à elle. Elles nouèrent leurs
voiles et leurs châles sur leurs hanches. Là, Sananiya et
ses amies brillèrent sous la lumière de la lune. Leurs corps
élastiques semblaient sans épaisseur, même si les lanternes
et les bougies agrandissaient leurs ombres reflétées dans
l’arène de la danse.
Dans le tourbillon
de l’extase, les hommes et les jeunes se joignirent à elles.
Ils dénouèrent les turbans sur leurs têtes, lancèrent leurs
chapeaux à l’assistance et entamèrent la danse du bâton. Ils
dansaient comme des derviches, se confondant avec les mouchoirs
que les Syriens avaient à la main pendant la danse de la dabké.
Les commerçants
d’herbes et d’épices, des gitans arrivèrent avec leurs femmes,
des épileuses, dans le terrain vague pour vendre le haschisch
qu’ils avaient broyé le matin même, ainsi que l’opium « Abi
al-nawm », la bouza et les alcools de Salonique.
Après l’épuisement
de leur marchandise, ils s’assirent pour se reposer et se
mirent à compter leurs profits : ils étaient importants. Une
gitane demanda : Que ferons-nous de cet argent quand le Jour
sera venu ?
Ils ressentaient
un sentiment d’orgueil et de victoire et ils retournèrent
leurs langues dans leurs bouches grandes ouvertes. Ils ne
disaient pas franchement : nous prendrons plaisir à sentir
la chaleur de l’argent dans nos bras, nous qui avons été frappés
par l’indigence et humiliés par le besoin. Ils se partagèrent
leurs gains, en respectant au plus juste les parts de chacun
.
Les corps étaient
très présents, libres et fougueux. Ils n’avaient plus besoin
de ces appellations habiles et construites en miroir : « personnes
à mobilité réduite, handicapées », « son œil est généreux
ou voyant/aveugle », ou « en bonne santé/malade », ou « beau/laid
et déformé », etc.
Dans un moment
d’humanité et d’humour, ces corps ne provoquaient plus de
gênchez les autres à cause de leur laideur ou de leurs déformations
comme s’ils regardaient une partie prohibée du corps déformé,
qui pourrait blesser leurs regards raffinés. Ces mêmes corps
ne provoquaient plus aucun sentiment de fierté parmi les spectateurs
qui, eux, avaient reçu en don de beaux et jeunes corps ou
encore des allures ordinaires et d’autres qui faisaient tourner
la tête. Les montreurs se sentaient sur un pied d’égalité
avec le public « sain » — de corps bien sûr. Maintenant, le
public sain riait à gorge déployée à qui exhibait sa bosse,
sa bedaine, sa bouche trop large ou édentée, ou encore sa
calvitie reluisante. Ils rirent de leurs déformations physiques,
de leurs défauts de prononciation, se gaussèrent des sons
hideux que produisaient tous les orifices du corps.
Tous les montreurs
furent acceptés, estimés et ils se sentirent ainsi valorisés.
Chacun sentait qu’il ne possédait pas un corps individuel,
mais qu’il faisait partie d’un tout qu’on respectait. Ils
n’étaient plus des marginaux ou des intouchables ; ils faisaient
partie du corps du monde, terre, fleuve, champs, palmiers
et créatures.
Tout le monde
avait abandonné les bonnes tenues et les codes sociaux ; ils
méprisaient les comportements mesurés. Ils ne savaient pas
s’ils allaient se libérer de leurs frustrations pendant quelques
heures puis reprendre leur vie, ou si c’était là la scène
finale d’une vie dans laquelle ils s’étaient enorgueillis
haut et fort de leurs mœurs respectables, de leur foi et de
leur droiture irréprochable . |