Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
C’est pour son dernier roman Nawwet Al-Karm (La Tempête du Karm) que Nagwa Chaabane a obtenu le prix d’Encouragement de l’Etat. Elle place ses personnages dans la Damiette du XVIe siècle et remet en question la version officielle de l’Histoire de cette époque, dans un style mariant le dialecte égyptien à un arabe plus soutenu.

La Tempête du Karm

Les deux premiers jours de son arrivée à Damiette, il remarqua que la colère grondait. Bien sûr, la colère n’était pas chose nouvelle pour les Egyptiens, mais cette fois-ci elle était sur le point d’exploser. Quand la rumeur sur le jour du jugement dernier s’amplifia, sa date — la semaine suivante — se précisant, le mot si cher à tout le monde sonna à ses oreilles : il n’y aura de miséricorde, de repos ni de justice que dans l’autre monde — notre refuge.

Il marmonna tout seul : ils créent leur propre jugement dernier.

Est-ce qu’il allait commencer à acheter son bois ? Dans les rues et les marchés, les visages étaient inquiets, parfois terrorisés, ou encore arborant un sourire impassible. Les gens n’avaient pas arrêté de travailler ; dans toutes les mosquées de Damiette, on pouvait entendre le même sermon : « Même si l’on nous annonçait que le jugement dernier aura lieu demain et non pas le samedi prochain, chacun d’entre nous devrait s’empresser d’aller planter ses semences. Travailler la terre est un devoir que nous devons observer jusqu’au dernier moment ».

Tout le monde attendait le jour du jugement dernier, de la délivrance, du délicieux festin, le moment où prendraient fin la pauvreté, la faim et toutes les formes d’oppression.

Le paysan se réjouissait : plus de fouet, ni de destruction, plus de fortune au sultan.

Les pauvres : la victoire sur les riches. Les pauvres parmi les musulmans n’entrent-ils pas au paradis quarante saisons avant les nantis ? Notre prophète Mohamad — Que la paix soit sur lui — n’a-t-il pas dit : « Ceux d’entre vous qui souffriront de tous les maux dans le monde sont aussi ceux qui connaîtront les plus belles joies dans l’au-delà ; ceux d’entre vous qui auront vécu assouvis seront ceux qui souffriront le plus de la faim dans l’au-delà ».

Le copte : plus de double impôt, plus d’obligation de porter une tenue différente ni d’enfourcher l’âne de côté.

Le juif : il utilise le jour du jugement dernier pour se protéger du mauvais œil, s’il possède de l’argent ou de l’autorité. Plus de bonnet noir à porter à chaque fois que les restrictions sur la tenue des non musulmans se faisaient plus dures à l’occasion d’un conflit entre confessions — réel ou supposé. Après le jour du jugement dernier, plus de tribunaux d’inquisition ni d’expulsions.

La nouvelle de l’au-delà était partie d’une synagogue dont les hommes prétendaient que l’étude chiffrée des lettres dans l’Ancien Testament montrait qu’une réelle catastrophe, une catastrophe totale et écrasante aurait lieu la semaine suivante, vraisemblablement le samedi.

L’astrologie basée sur « les lettres et les chiffres » étant un apport arabe originel à l’astronomie et à l’astrologie, certains cheikhs annoncèrent également que la catastrophe était bien réelle. Les prêtres ne tardèrent pas à emboîter le pas à ceux qui répandaient la nouvelle.

Le jour du jugement dernier devint ainsi une hystérie collective, attisée par des pseudo-savants qui voyaient dans les disettes et les famines, les maladies et les épidémies ainsi que la corruption des puissants, des signes de l’approche de l’Heure. Un seul signe manquait encore, qui apparaîtrait dans un délai d’une semaine, à savoir la venue du charlatan borgne et le moment où la bataille décisive, menée à cheval, à l’épée et la baïonnette seulement, atteindrait son paroxysme.

Un jeune garçon demanda innocemment : et les canons des Ottomans ? L’épée et la baïonnette ne suffisent pas. Un seul canon exterminerait soldats et villes beaucoup plus rapidement que les armes du jour du jugement dernier. Pourquoi la révélation du charlatan borgne ne prévoit-elle pas les canons comme arme pour la bataille décisive ?

« Toutes les sciences du calcul qui ne sont pas au service de la foi sont considérées comme de l’idolâtrie », répondit Ghayass Al-Sabbagh. Les gens ne savaient plus quoi penser : Al-Sabbagh donnait-il son approbation ou pas à l’astrologie selon les lettres et les chiffres ?

Les annonces sur l’approche du jugement dernier ne changèrent en rien le déroulement de la vie de Layl, ni les rites de son travail quotidien. Sananiya attendait le jour promis dans la crainte et la passion. Une légère inquiétude planait sur son humeur ; elle rêvait beaucoup mais ne se souvenait que d’un rêve qui se répétait quotidiennement : des inconnus, dont les traits changeaient d’un rêve à l’autre, l’entraînaient pour danser.

Elle se rendit à un établissement de cheikhate afin qu’elles lui interprètent son rêve : tu échapperas, ma fille, à des temps durs et à une accusation, lui prédit une cheikha âgée.

Les amies de Sananiya se passèrent le mot : amène ton châle en dentelle, celui qui est sexy. Amène ton voile transparent. On se retrouve dans le terrain vague du nord pour une veillée bucolique.

Avant qu’elles ne s’y rendent, les gens remarquèrent une certaine nervosité et un affolement des rats et des chats avec des bruits étouffés, glapissements, miaulements, mugissements, hennissements. Des vipères sortirent du ventre de la terre et se précipitèrent vers les champs et les jardins.

Ils ne s’en étonnèrent point. Partout, on avait entendu parler de l’imminence de l’Heure, ce jour-là en particulier. Il n’y avait donc plus de raison de ne pas y croire, et c’étaient là les premiers signes.

Quand la lune fut pleine, dans la nuit du samedi, une danseuse vêtue d’un simple voile transparent se leva sur la mélodie d’une harpe. Son bras droit se trémoussait, brandissant sa main comme un cobra égyptien, laissant apparaître son sein et sa hanche gauches. Le voile allait et venait sur son corps svelte. Le lieu grondait des voix des victimes de ses appâts séducteurs. Elles criaient, tendant les bras en implorant un attouchement. Si elles échouaient, il restait toujours l’air autour de son corps à effleurer.

Bissi mit fin à sa danse et se couvrit. Un brouhaha de protestation se fit entendre dans le public — hommes et femmes. Elle refit apparition en se laissant désirer. D’un doigt impérieux, elle fit signe aux jeunes filles de se joindre à elle. Elles nouèrent leurs voiles et leurs châles sur leurs hanches. Là, Sananiya et ses amies brillèrent sous la lumière de la lune. Leurs corps élastiques semblaient sans épaisseur, même si les lanternes et les bougies agrandissaient leurs ombres reflétées dans l’arène de la danse.

Dans le tourbillon de l’extase, les hommes et les jeunes se joignirent à elles. Ils dénouèrent les turbans sur leurs têtes, lancèrent leurs chapeaux à l’assistance et entamèrent la danse du bâton. Ils dansaient comme des derviches, se confondant avec les mouchoirs que les Syriens avaient à la main pendant la danse de la dabké.

Les commerçants d’herbes et d’épices, des gitans arrivèrent avec leurs femmes, des épileuses, dans le terrain vague pour vendre le haschisch qu’ils avaient broyé le matin même, ainsi que l’opium « Abi al-nawm », la bouza et les alcools de Salonique.

Après l’épuisement de leur marchandise, ils s’assirent pour se reposer et se mirent à compter leurs profits : ils étaient importants. Une gitane demanda : Que ferons-nous de cet argent quand le Jour sera venu ?

Ils ressentaient un sentiment d’orgueil et de victoire et ils retournèrent leurs langues dans leurs bouches grandes ouvertes. Ils ne disaient pas franchement : nous prendrons plaisir à sentir la chaleur de l’argent dans nos bras, nous qui avons été frappés par l’indigence et humiliés par le besoin. Ils se partagèrent leurs gains, en respectant au plus juste les parts de chacun .

Les corps étaient très présents, libres et fougueux. Ils n’avaient plus besoin de ces appellations habiles et construites en miroir : « personnes à mobilité réduite, handicapées », « son œil est généreux ou voyant/aveugle », ou « en bonne santé/malade », ou « beau/laid et déformé », etc.

Dans un moment d’humanité et d’humour, ces corps ne provoquaient plus de gênchez les autres à cause de leur laideur ou de leurs déformations comme s’ils regardaient une partie prohibée du corps déformé, qui pourrait blesser leurs regards raffinés. Ces mêmes corps ne provoquaient plus aucun sentiment de fierté parmi les spectateurs qui, eux, avaient reçu en don de beaux et jeunes corps ou encore des allures ordinaires et d’autres qui faisaient tourner la tête. Les montreurs se sentaient sur un pied d’égalité avec le public « sain » — de corps bien sûr. Maintenant, le public sain riait à gorge déployée à qui exhibait sa bosse, sa bedaine, sa bouche trop large ou édentée, ou encore sa calvitie reluisante. Ils rirent de leurs déformations physiques, de leurs défauts de prononciation, se gaussèrent des sons hideux que produisaient tous les orifices du corps.

Tous les montreurs furent acceptés, estimés et ils se sentirent ainsi valorisés. Chacun sentait qu’il ne possédait pas un corps individuel, mais qu’il faisait partie d’un tout qu’on respectait. Ils n’étaient plus des marginaux ou des intouchables ; ils faisaient partie du corps du monde, terre, fleuve, champs, palmiers et créatures.

Tout le monde avait abandonné les bonnes tenues et les codes sociaux ; ils méprisaient les comportements mesurés. Ils ne savaient pas s’ils allaient se libérer de leurs frustrations pendant quelques heures puis reprendre leur vie, ou si c’était là la scène finale d’une vie dans laquelle ils s’étaient enorgueillis haut et fort de leurs mœurs respectables, de leur foi et de leur droiture irréprochable .

Traduction de Dina Heshmat

Nagwa Chaabane

Née à Damiette, dans le Delta du Nil, diplômée en communication de l’Université du Caire, elle est journaliste culturelle à la Mena (Middle East News Agency).

Son goût pour les études et les recherches l’a incitée à creuser dans l’Histoire pour enrichir son monde littéraire aussi bien qu’artistique.

Elle a publié son premier recueil de nouvelles Gadaël al-tih (Les Tresses de la perte) en 1995, puis son premier roman Al-Ghorr a obtenu le Prix des clubs des jeunes filles d’Al-Charqa en 1998.

Son second roman Nawat al-karm, Merit 2002, réédité aux éditions populaires Maktabet al-osra, dépendant de l’Organisme général du livre, lui a cette année valu le prix d’Encouragement de l’Etat.

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631