Al-ahram
hebdo : Les élections présidentielles de la semaine prochaine
auront lieu pour la première fois au suffrage universel direct.
Que vous inspire cette expérience ?
Boutros Boutros-Ghali
: Cette expérience aura
ses aspects positifs et négatifs. L’essentiel est d’en tirer
profit. Nous devons œuvrer à long terme et non à court terme.
Et ce, bien que les statistiques démontrent que les termes
employés dans la campagne électorale de Moubarak sont beaucoup
plus expressifs que l’ensemble des termes employés par tous
les autres candidats réunis. Mais, c’est tout à fait naturel
car le Parti National Démocrate (PND, au pouvoir) jouit d’une
présence sur la scène politique dont ne jouissent pas les
autres petits partis. Quant aux aspects positifs, il suffit
qu’il y ait 9 candidats. Ceci est une preuve du pluralisme,
l’un des principaux fondements de la démocratie. Mais, l’essentiel
est le résultat de ces élections. De plus, le résultat positif
des élections dépend à mon avis de deux facteurs. Premièrement,
le taux de participation, deuxièmement le nombre de voix obtenues
par chaque candidat.
— Quel sera
le rôle du Conseil national des droits de l’homme dans la
supervision des prochaines élections présidentielle et législative
?
— Ce sujet a
fait l’objet de larges discussions au sein du conseil au terme
desquelles nous sommes parvenus à ce qui suit : la création
d’une chambre d’opération équipée d’appareils les plus sophistiqués
pouvant entrer en contact avec tous les ministères afin de
transmettre les plaintes qui lui parviendront. Cette chambre
se chargera aussi de recenser ces plaintes afin de pouvoir
juger le déroulement des élections. Ensuite, le conseil a
convenu avec 22 ONG chargées de la supervision des élections,
et avec des avocats résidant en province d’examiner immédiatement
les plaintes relatives au déroulement des élections. Nous
avons aussi convenu avec les ONG internationales de former
un ensemble d’observateurs chargés de la supervision des élections.
Nous organiserons également un stage pour les journalistes
qui couvriront les élections. Des membres du conseil se chargeront
eux-mêmes de la supervision des élections dans certains cercles.
Au terme des
élections, un rapport sera élaboré en fonction des informations
fournies par la chambre d’opération du conseil, des rapports
fournis par les ONG internationales et des remarques des membres
du conseil. Ce rapport sera présenté aux autorités concernées.
De plus, ce rapport fera partie du rapport annuel que présente
le Conseil national des droits de l’homme au président de
la République, au président de l’Assemblée du peuple et au
président du Conseil consultatif. Dans ce contexte, il faut
noter que les présidents de l’Assemblée du peuple et du Conseil
consultatif ont fondé des commissions spéciales pour l’étude
de ce rapport annuel.
— Quels sont
les efforts déployés par le conseil pour améliorer les droits
de l’homme en Egypte ?
— La simple création
de ce conseil est un premier pas sur la bonne voie. De plus,
ses réunions périodiques pendant plus d’un an et la promulgation
de ses rapports annuels ont eu des échos au niveau international
et au niveau local. Ceci signifie qu’il a réalisé beaucoup,
bien qu’il n’en soit encore qu’à sa première année d’existence.
Le conseil aura besoin de quelques années encore pour compléter
son développement au cours desquelles sa crédibilité augmentera
auprès du peuple égyptien et de la communauté internationale
représentée par l’Onu, par les organisations internationales
concernées par la défense des droits de l’homme, par des centaines
de conseils nationaux des droits de l’homme de par le monde,
par les conseils non gouvernementaux et par les instituts
spécialisés dans l’enseignement des droits de l’homme. Tout
ceci représente un réseau international de poids sur la scène
politique internationale. De plus, il a une influence sur
la société civile dans les divers pays du monde.
— Quels sont
les projets du conseil dans la période à venir ?
— Le conseil
s’intéresse actuellement à la question des élections, que
ce soit les élections présidentielles ou parlementaires. Cependant,
il suit ses activités traditionnelles représentées par l’examen
des plaintes qui lui parviennent, l’étude de l’amendement
des lois qui se contredisent avec la défense des droits de
l’homme. Le conseil prépare actuellement la tenue de 3 conférences
importantes : une conférence pour les droits économiques de
l’homme, un colloque de formation avec l’institut diplomatique
du ministère des Affaires étrangères autour des droits de
l’homme auquel participeront des experts de tous les pays
du monde et une conférence en coopération avec l’Unesco et
les instituts spécialisés autour du sujet de la démocratie
et des droits de l’homme dans le monde arabe. Le conseil organisera
aussi son deuxième congrès annuel avec les commissions arabes
des droits de l’homme à Qatar, début 2006.
D’autre part,
nous sommes entrés en contact avec la Radio et la Télévision
égyptienne pour répandre la culture des droits de l’homme,
et aussi avec des universités et des écoles qui ont les droits
de l’homme comme matière essentielle dans leurs programmes.
— Les pays
occidentaux utilisent la défense des droits de l’homme comme
prétexte à leur ingérence dans les affaires des pays arabes.
Comment peut-on faire face à cette situation ?
— En réalité,
les pays occidentaux ne se sont pas ingérés de manière directe
dans les affaires des droits de l’homme si ce n’est à travers
la présentation des aides. La nouvelle orientation consiste
à lier les aides présentées par les organisations internationales
aux pays en développement, aux efforts de ce pays dans le
domaine de la démocratie et des droits de l’homme. Et ce,
depuis la conférence mondiale tenue à Vienne en 1993 que j’ai
personnellement présidée. Celle-ci a établi un lien étroit
entre la démocratie et les droits de l’homme.
— Comment
peut-on sensibiliser les appareils de l’Etat à la préservation
des droits de l’homme ?
— Lorsque le
Conseil national des droits de l’homme s’est formé, il s’est
trouvé face à deux grands obstacles. Premièrement, les appareils
de l’Etat n’étaient pas disposés à travailler avec lui. Deuxièmement,
les ONG non nationales considéraient le conseil comme un concurrent
qui compliquerait leurs missions. Cependant, nous avons réussi
à surmonter la crise de confiance avec les appareils gouvernementaux.
Cette réussite a conféré au conseil une nouvelle crédibilité.
De plus, le rapport annuel publié par le conseil qui a parlé
franchement des infractions aux droits de l’homme en Egypte
a accru sa crédibilité dans les milieux internationaux et
locaux.
— Faut-il
introduire de nouvelles législations pour améliorer les droits
de l’homme en Egypte ?
— Oui, bien sûr.
Le Conseil national des droits de l’homme présente des suggestions
pour l’amendement de certaines lois qui se contredisent avec
les droits de l’homme.
— Pensez-vous
qu’il est difficile de traiter avec la société civile étrangère
à travers la diplomatie traditionnelle ?
— Le contact
avec la société civile étrangère doit se faire par l’intermédiaire
de la société civile égyptienne afin que le dialogue ait lieu
d’égal à égal. C’est ainsi que le Conseil national des droits
de l’homme, à travers ses contacts avec les conseils nationaux
des droits de l’homme à l’étranger, peut contribuer au dialogue
entre la société civile égyptienne et la société civile étrangère.
— L’Egypte
est-elle selon vous entrée dans une phase de véritable démocratie
ces derniers temps ?
— L’Egypte a
franchi ses premiers pas vers la démocratie. Mais le chemin
est encore long. Nous ne pouvons pas nous arrêter là, car
le monde autour de nous est en perpétuelle mutation. Ce qui
implique davantage de réformes et de changements. Je pense
que la véritable démocratie est la démocratie de la mondialisation
et des relations internationales. Il ne sert à rien de déla
démocratie locale et nationale si les décisions et lois relatives
à l’Etat sont adoptées au niveau international. Nous devons
apprendre la démocratie de la mondialisation si nous voulons
défendre la démocratie nationale et le droit de chaque pays
à adopter la démocratie qui convient à son peuple.Sur le plan
personnel, j’ai toujours accordé un grand intérêt à la démocratie
et aux droits de l’homme, que ce soit à travers mes études,
mes travaux ou ma participation aux conférences, car la démocratie
et les droits de l’homme ont été les armes les plus fortes
dans la lutte contre l’occupation .