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Littérature. Gamal Ghitany vient de recevoir le prix Laure Bataillon de la meilleure œuvre traduite en français pour le monumental Livre des illuminations. Entretien.

« J’ai écrit ce livre pour tenter de conjurer la mort »

Al-ahram hebdo : Le choix du livre Al-Tagalliyate pour être traduit est étonnant, de même que l’accueil du lecteur français d’une œuvre dont s’exhalent des parfums mystiques (soufis) et des références du patrimoine arabe classique ...

Gamal Ghitany : Lorsque j’ai écrit le livre des Tagalliyate, je n’ai pas pensé à l’idée qu’il pourrait un jour être traduit … Le langage utilisé est particulièrement difficile, l’univers que le livre reflète est étrange pour un lecteur européen. L’œuvre démarre de la mort du père, un des plus grands chocs de ma vie, puis se confond avec le martyre d’Al-Hussein, le saint et martyr petit-fils du prophète, d’où le drame de Kerbala en entier, ainsi que l’époque nassérienne pour révéler enfin le violent tournant qu’il y a eu dans les années 1970 sous le règne de Sadate. Ce mélange entre les différents niveaux de temps rend l’œuvre distante du lecteur étranger, c’est pourquoi ce fut une véritable surprise pour moi de la voir traduite. Parce que j’ai écrit ce livre pour tenter de conjurer la mort à la suite d’un état de chagrin irrémédiable qui s’est prolongé de 1980 à 1986. Ce même sentiment me rappelle mon expérience avec Zayni Barakat. Je ne m’attendais pas à ce que ce roman soit traduit ; il était écrit en arabe du XVIe siècle, du temps des Mamelouks. Mon expérience prouve qu’un bon texte trouve toujours celui qui le défend, et qui œuvre pour qu’il soit partagé avec d’autres lecteurs ailleurs. Si c’est à Djamal Bencheikh que je dois ma présentation auprès des éditions du Seuil, c’est grâce à Khaled Osmane que ce Livre des illuminations a été présenté et défendu auprès de la maison. Il a réussi non seulement à atteindre l’essence du récit, mais à rendre un texte en un français de haute qualité comme s’il s’agissait d’une création littéraire.

— Vous êtes imprégné de la culture populaire égyptienne, de cette religion profane, autant que du Coran et de la mystique musulmane ...

— Les formules coraniques qui parsèment le texte ont été bien accueillies à l’étranger ; on me disait souvent que je présentais des aspects du Coran inconnus pour eux. C’est surtout parce que j’avais repris des versets cosmiques, tandis qu’en Occident on se concentre plus sur les versets qui reflètent le conflit, la guerre, les formules bien exploitées par Bin Laden. De plus, il y a une vision proprement égyptienne du sujet de la mort. Les Anciens Egyptiens refusaient l’idée de la mort. Ainsi, le commencement du roman est un préambule qui remonte à l’Ancienne Egypte. Il existe encore une croyance populaire qui croit au Divan, sorte de tribunal interne où l’on convoque symboliquement Al-Sayeda Zeinab, connue pour être la présidente du Divan. Ce dernier est un tribunal imagé, une instance divine suprême devant laquelle le narrateur du livre plaide sa cause et reçoit l’autorisation de « voyager en illumination » à travers les siècles. De même que la figure d’Al-Sayeda, la présidente du Divan, se confond et s’identifie dans le roman avec celle d’Isis. C’est l’image de l’ancien tribunal pharaonique où on pesait le bien et le mal commis par le mort, avant qu’il n’adhère au monde abstrait et rejoigne les étoiles.

— Aux éditions Le Seuil, on a délibérément choisi de placer votre photo en face d’une planche de dessin arabe rappelant le tissage, la mosaïque, l’arabesque, d’où le rapport entre l’écriture et la tapisserie, votre ancien métier. Y a-t-il un rapport concret dans l’écriture du Livre des illuminations ?

— Le livre ouvert sur cette photo est un des ouvrages qui me sont les plus chers dans ma bibliothèque, il s’agit d’une édition originale de L’Atlas de l’art égyptien de Prisse d’Avennes, qui a vécu en Egypte et a découvert l’esthétique de l’architecture islamique. Mais bien avant cette lecture, j’ai été formé pour faire la conception de tapis, notamment iraniens. J’ai appris ce métier et travaillé dans ce domaine pendant six ans. Sans doute cela a-t-il influencé mon écriture. Mais j’insiste sur le fait que si je revenais sur mes pas, je choisirais le même parcours. Parce qu’en étudiant la tapisserie, je m’attachais plus aux arts plastiques, à l’Histoire, à l’espace. Je redécouvre encore aujourd’hui cet art, 45 ans après la fin de mes études à l’école technique. Il a également eu son impact sur mon écriture avec l’idée de miniature, le travail du détail. Je travaillais le tableau en 6 mois, cela a créé une écriture plus patiente, mais aussi un rapport particulier avec les couleurs. Cet amour des couleurs, vous pouvez le toucher dans le Livre des illuminations et bien d’autres récits.

— L’idée des illuminations aux sens multiples — mystique en rapport avec la lumière divine, courant d’inspiration, de visionnaires — est-elle liée à de véritables visions, ou bien est-elle la révélation de l’écriture ?

— Il y avait quelques visions et rêves, surtout après la mort du père ; je refusais le fait de ne plus le revoir, cela se reflétait dans mon inconscient. Il s’agit d’un espace entre le réel et l’irréel, la rêverie, que j’ai exploitée dans ce livre. Par exemple, Al-Hussein, je le voyais non pas dans mes rêves, mais sa présence s’imposait dans la pièce où j’étais et je commençais à lui adresser la parole et je me rendais compte que ce n’était que dans mon imaginaire. Quant à sa classification, ce n’est ni un roman, ni un essai, ni une fable, ni un conte, mais peut-être tout cela à la fois. Je ne me laisse pas prendre dans le labyrinthe génétique, ce qui m’intéresse c’est de réaliser la liberté d’écriture, et de trouver la forme la plus apte à me garantir cette liberté.

— Vous revendiquez le retour aux arabes classiques et inventez à partir de là de nouvelles formes littéraires. Cependant, on a l’impression que la forme fragmentée, éclatée en strates est au cœur de la modernité ...

— Je remonte à plusieurs sources arabes, par exemple en écrivant « Sidi Mohieddine me dicte ce récit » c’est une citation des Illuminations de La Mecque d’Ibn Arabi ; je cite toujours les références sinon c’est le récit contemporain qui déferle. J’ai deux expériences fondamentales dans ma vie : Al-Tagalliyate, écrit à l’ombre des Illuminations de La Mecque d’Ibn Arabi, et Zayni Barakat qui s’identifie avec Badaïe al-zohour fi waqie al-dohour et on peut y trouver Ibn Iyass comme référence principale dans l’œuvre. Sans compter des dizaines d’autres références que j’ai étudiées sous un nouveau jour dans le but de retrouver l’éloquence du style égyptien à l’époque des Mamelouks. Vous pouvez ajouter à cela un intérêt particulier accordé à l’architecture qui me fascine toujours parce qu’il me permet d’atteindre une spécificité dans la construction romanesque. Ma relation avec l’univers mystique, notamment le travail d’Ibn Arabi, poète soufi, m’a sauvé après la mort de mon père d’une perte assurée. Quant au fait de relier les formes fragmentées à des courants modernes, je le considère comme une modernité renversée. Il y a eu une rupture entre l’écriture ancienne et nouvelle. L’ancienne possède des éléments qui dépassent l’écriture actuelle, mon rôle et l’essence de mon expérience sont de redécouvrir ses éléments. Les critiques et les journalistes français m’ont souvent posé la question sur la forme des illuminations comme s’il s’agissait d’un genre nouveau. Certains ont fait des rapprochements avec La Comédie divine, puisqu’il est question en premier lieu de l’idée du voyage, qui est également principale dans la croyance de l’Egypte Ancienne. Nous pouvons y retrouver la conception de la traversée : le soleil de l’est à l’ouest ou la traversée du Nil d’une rive à l’autre, ou celle de la vie vers la mort. Les Anciens Egyptiens ne reconnaissent pas le mot même de la mort, mais disaient la sortie vers le jour : je meurs, je me transforme en lumière et m’identifie à l’éternité (l’absolu). Dans le livre, lorsque l’incertitude me ronge, je m’adresse au Divan, devant lequel je plaide ma cause, et reçoit la faculté de « voyager en illumination ». Je reçois l’auqui me dit : « Voyage dans les illuminations, voyage encore et encore, le dormeur voit ce que l’éveillé ne voit point » .

Propos recueillis par
Dina Kabil

Illumination
de la plénitude

Après quarante révolutions des astres, j’ai eu la vision de mon père : il s’est manifesté spirituellement à moi dans le néant du lieu, dans l’étrangeté du temps, dans un horizon ramassé et non étalé, dans des dimensions perçues faute d’être vues, entre des murs bâtis de matières inconnues de nous, qui n’étaient ni de bois ni de pierres ; quant au toit, il était taillé dans une lueur écarlate dont la couleur était singulière, sans rapport avec notre spectre coutumier. Mon père était assis en face de moi, je le voyais de profil, dans une pose où je n’avais pas eu l’habitude de le voir. Je me suis avancé vers lui, le cœur battant, mû par un élan d’enthousiasme, mais au bout de quelques pas, je me suis arrêté, incapable d’avancer davantage, du reste, toute velléité de mouvement m’a bientôt abandonné et je me suis résigné à l’immobilité. (…)

 
       

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