Le
correspondant de la Télévision canadienne m’a demandé : N’aurait-il
pas fallu que chaque candidat se présentant aux présidentielles
en cours désigne un colistier qui serait élu par le peuple comme
vice-président ? J’ai répondu : Heureusement, l’amendement de
l’article 76 de la Constitution en vertu duquel les élections
actuelles sont organisées ne l’a pas stipulé. Il m’a demandé
mon évaluation des élections et je lui ai répondu que leur valeur
réelle résidait non dans la personne qui les remportera mais
dans la nouvelle tradition qu’elles ancreront.
Malgré ma joie
et mon appréciation pour la bataille menée par le néo-Wafd,
il n’en demeure pas moins qu’il y a un consensus populaire
quasi unanime sur la nécessité que le président Moubarak soit
reconduit à la tête du pays. D’autant plus que le reste des
candidats sont pour la plupart de nouvelles figures sur la
scène politique et n’inspirent pas confiance. Certains incitent
même à la plaisanterie, et à quelques exceptions près ceux
qui jouissent d’une certaine dose de crédibilité, sont loin
de parvenir à celle du président Moubarak. Le correspondant
m’a interrompu pour me dire : « Mais il y a chez vous le mouvement
Kéfaya qui vient d’émerger ».
Je répondis :
C’est vrai. C’est un mouvement exprimant une tendance populaire
que l’on ne peut guère ignorer. Il a gagné une certaine audience
populaire parce qu’il s’élève contre certaines politiques
qui ont lassé les gens. Le peuple égyptien est d’une vigilance
et d’une maturité qui lui permettent facilement de distinguer
entre les pratiques qu’il refuse et la personne du président
Moubarak. C’est pourquoi on verra que les foules ayant sympathisé
avec Kéfaya donneront leurs voix en fin de compte au président
Moubarak. Seuls les peuples naïfs sont ceux qui perçoivent
la politique, selon les critères personnels. Quant aux peuples
aguerris, ils s’intéressent aux politiques mêmes en les acceptant
ou en les refusant. Mais si de telles politiques perdurent
pendant un quart de siècle, ils sortent dans les rues brandissant
les affiches disant : « Assez ! ». Nous avons de nombreuses
pratiques dont les initiateurs et les architectes sont l’entourage
du président Moubarak depuis 1981 environ. Et donc rien d’étonnant
à ce qu’un clan crie « assez ».
— Cela voudrait-il
dire que le peuple égyptien approuve Moubarak et refuse ses
politiques ?
— Non, ce ne
sont pas les politiques de Moubarak qui sont refusées, sinon
elles n’auraient pas attiré tout ce soutien. Mais, comme je
l’ai déjà dit, ce sont les pratiques de son entourage. Je
vous donne l’exemple de l’amendement de l’article 76 de la
Constitution. C’était le président Moubarak qui avait pris
la décision d’amender l’article 76 en février dernier pour
ouvrir la voie à de véritables élections avec plusieurs candidats
en lice. C’était une mesure de grande importance approuvée
et saluée par tout le peuple. Par la suite, des membres de
l’entourage du président ont mis des conditions prohibitives
vidant quasiment l’amendement de son contenu. C’est ce qu’a
refusé le peuple et continue de le refuser.
Lorsque quelqu’un
dit aujourd’hui « assez », ceci ne signifie pas qu’il refuse
la politique de Moubarak d’amender la Constitution. C’est
un refus adressé aux conditions établies par ses partisans.
Imaginons que ces alliés du président se soient présentés
aux élections, je suis prêt à vous dire dès maintenant que
les mêmes électeurs qui éliront Moubarak éviteront ses collaborateurs.
Je sais que le désir de changement est dans l’esprit du président
qui ressent très fort le pouls du peuple. Raison pour laquelle
son discours promet de nombreux changements.
Mais quand nous
appelons à l’élection d’un vice-président, c’est comme si
nous revendiquons la consécration du statu quo que les foules
espèrent patiemment modifier. Surtout si ce vice-président
proviendra du même entourage actuel du président, qui déclenche
les protestations des foules. Ensuite, j’ai poursuivi en disant
: L’élection d’un président de la République et son colistier
est un système purement américain et il n’est pas appliqué
dans la plupart des pays européens. Mais, il n’y a aucun défaut
à ce système, qui peut nous convenir parfaitement.
Notre expérience
souffre de lacunes qui seront comblées ultérieurement. Par
conséquent, l’élection d’un vice-président à partir de cette
perspective défaillante ne fera que compromettre l’expérience
lors des prochaines fois. Cette fois-ci, contentons-nous d’élire
le président seul.
Ce
n’est pas le vice-président qui nous fait défaut dans ces
élections mais d’autres points que j’avais débattus avec l’un
des candidats. Le premier est relatif à la politique extérieure
sans laquelle aucun programme électoral ne peut être consistant.
Aucun candidat n’a abordé la politique étrangère de l’Egypte
qui est d’une grande importance vu l’emplacement géographique
et politique du pays. En plus, l’Egypte passe aujourd’hui
par l’une des plus importantes étapes de son histoire à un
moment où notre pensée politique passe par une période de
brouillard nécessitant une détermination des priorités.
La politique
étrangère du président Moubarak était nette et déterminée
tout au long des derniers 24 ans, ce qui n’est pas le cas
pour les 9 autres candidats. Le programme des candidats doit
renfermer prioritairement ce chapitre, même si les priorités
de la politique étrangère se modifient d’une étape à une autre
conformément aux changements internationaux malgré la permanence
des appartenances. L’Egypte a par exemple une appartenance
islamique que l’on ne peut guère ignorer, mais la politique
étrangère pourrait estimer indispensable dans la prochaine
étape de focaliser sur le volet africain ou arabe pour une
raison ou une autre. Où sont donc les priorités de cette politique
étrangère à l’étape prochaine ?
Le second point
non moins important qui fait défaut aux programmes électoraux
c’est la culture. Cette dernière est le pilier de base de
n’importe quelle pensée politique étant donné que c’est elle
qui détermine ses appartenances et définit son identité. Ce
qui donne plus de poids à la culture dans la prochaine phase,
c’est le danger de l’extrémisme religieux qui s’assimile au
terrorisme. Nous ne sommes pas là en face d’une question sécuritaire,
comme le pensent certains, ni politique mais culturelle à
la base. Par conséquent, la lutte contre ce fléau ne peut
se faire qu’à travers la pensée qui est le fruit de la conscience
culturelle. Est-ce que l’un des candidats a un plan culturel
pour lutter contre cette pensée salafiste et arriérée qui
conduit en fin de compte au terrorisme ou bien doit-on laisser
le soin de le faire aux imams et aux cheikhs des mosquées
?
Ces dernières
années, nos médias ont tenté cette solution stérile et ont
eu recours aux cheikhs qui sont devenus par la suite des stars
de la télé de l’Etat. Mais le danger du terrorisme n’a pas
reculé parce que cette solution, contrairement à ce qu’ils
pensaient, a ouvert la voie à une tendance occulte qui a gagné
de l’ampleur dans la société. Les élections présentes sont
une chance pour que les candidats rivalisent à présenter leurs
politiques culturelles visant à créer un nouveau mouvement
de renaissance. En réalité, le gouvernement de Moubarak a
réalisé des acquis culturels indéniables comme la construction
de l’Opéra, la restauration des monuments et la tenue d’une
multitude de festivals culturels. Ce sont des réalisations
qui peuvent servir de piliers solides à une nouvelle politique
culturelle adaptée aux données de l’époque et se dressant
devant l’arriération culturelle.
C’est ce que
j’ai dit au candidat qui m’a répondu : Vous avez raison. Mais
dans ces élections, nous parlons aux électeurs de leurs soucis
et intérêts quotidiens. J’ai rétorqué : Mais vous ne parlez
pas uniquement aux électeurs, l’Histoire vous jugera. Il faut
que vous soyez dotés d’un programme complet qui vous rendra
justice et ensuite concentrez-vous sur les problèmes du quotidien
des électeurs .