Des
préparatifs sont actuellement en cours pour la tenue d’une
réunion extraordinaire de l’assemblée générale des magistrats
afin de parvenir à une position définitive quant à leur participation
à la supervision des élections présidentielles. Les indices
laissent prévoir une tendance à la participation et non au
boycott, comme c’était le cas lors de la dernière réunion
de l’assemblée générale, le 17 mai dernier. Ce changement
résulte en partie de la réponse du comité des présidentielles
à certaines revendications des juges, notamment l’utilisation
de l’encre phosphorique pour garantir que chaque électeur
ne donnera sa voix qu’une seule fois, en plus du contrôle
par les juges de la majorité du processus électoral. De plus,
ils avaient aussi réclamé que les urnes soient dépouillées
à l’intérieur du bureau de vote sous le contrôle d’un juge,
avec l’interdiction de les transporter à l’extérieur pour
empêcher toute ingérence illégale. Une autre revendication
: un juge pour chaque 3 000 voix, afin de garantir un contrôle
judiciaire renforcé.
Or, il reste 4 réclamations que la majorité
des juges estiment être primordiales. Premièrement, que la
supervision et la révision des listes des électeurs soient
la responsabilité des juges et non celle du ministère de l’Intérieur
comme il est actuellement en vigueur. Deuxièmement, qu’une
nouvelle loi soit promulguée de façon à ce que le pouvoir
judiciaire soit totalement indépendant du pouvoir exécutif.
Troisièmement, l’annulation des lois qui permettent de créer
des tribunaux d’exception. Quatrièmement, l’autorisation aux
organisations de la société civile égyptienne de superviser
les élections.
Les juges restent cependant encore divisés
sur la supervision ou non des présidentielles et des législatives
prévues en novembre prochain. Pour les uns, une grande part
de leurs revendications a été réalisée. Ils peuvent attendre
encore quelques mois pour la promulgation d’une nouvelle loi
garantissant leur indépendance, en particulier après les promesses
faites par le président Moubarak d’annuler l’état d’urgence,
la loi du procureur général socialiste ainsi que le tribunal
des mœurs. Pour les autres, un pas positif a été franchi mais
qui n’est pas suffisant, puisque la loi sur la magistrature
est soumise au gouvernement depuis plus de 6 mois, sans qu’elle
ne soit concrétisée. De plus, les promesses du président Moubarak
peuvent rester lettre morte si ceux qui se sont opposés aux
revendications des magistrats restent aux côtés de Moubarak
pour un autre mandat.
Ce débat entre les magistrats fait partie
de l’effervescence d’activité politique que vit actuellement
l’Egypte pour la réforme de nombreuses situations politiques
et judiciaires erronées et qui ont sévi pendant de longues
années.
Les revendications des magistrats concernant
leur indépendance sont tout à fait logiques. Puisque la Constitution
en vigueur est basée sur le principe de la séparation des
pouvoirs, il est tout à fait normal que les juges tentent
d’appliquer ce principe constitutionnel important. Que les
juges réclament des garanties réelles pour la supervision
judiciaire totale des élections est une action positive qui
mérite d’être encouragée. Lors des législatives tenues en
novembre 2000, le ministère de l’Intérieur avait la mainmise
sur toutes les étapes du processus électoral et la supervision
judiciaire était tout simplement formelle. Là, de nombreux
juges avaient estimé que cette participation ressemblait à
un faux témoignage.
Depuis le début de 2005, de nombreuses assemblées
générales extraordinaires ont été tenues dans les clubs des
magistrats (organes faisant office de syndicat). Les revendications
étaient partout les mêmes, axées sur l’indépendance de la
magistrature. Les juges, comme nombreuses autres catégories,
pensent que beaucoup de choses ont besoin d’un changement
radical et d’une réforme globale qui ferait éviter toute ingérence
étrangère ou pression de la part des Etats-Unis. La réforme
réelle est celle qui réorganise les mécanismes du régime politique,
y compris le fait de corriger la relation entre les pouvoirs
législatif, exécutif et judiciaire.
En ce qui concerne les magistrats eux-mêmes,
nombreux sont ceux qui se sont estimés humiliés lors des législatives
de l’an 2000. Bien que la Constitution de 1971 prévoie la
supervision judiciaire totale des élections législatives,
ceci n’a eu lieu qu’après l’annulation des élections de 1995
parce qu’elles n’avaient pas été soumises à une supervision
judiciaire. Et quand le gouvernement a approuvé une loi organisant
cette supervision, il l’a limitée à la dernière étape, c’est-à-dire
s’assurer de l’identité de l’électeur, ni plus ni moins. Et
les autres procédures comme celles concernant l’enregistrement
des électeurs, la correction des listes et la présentation
de la candidature sont restées sous le pouvoir du ministère
de l’Intérieur sans aucune coordination avec les magistrats.
Et c’est ainsi que les magistrats ont assumé la responsabilité
des erreurs et de la fraude qui ont nui au processus électoral
de façon générale.
Le problème des magistrats égyptiens est
qu’ils représentent, conformément à la Constitution, un pouvoir
indépendant alors que la réalité est toute différente. Ils
émargent financièrement du budget général fixé par le gouvernement,
c’est-à-dire le pouvoir exécutif. En outre, ils dépendent
du ministre de la Justice qui est lui-même un responsable
gouvernemental. Il a aussi le droit de demander des comptes
au juge qui commettrait une quelconque erreur. Par ailleurs,
les clubs des magistrats au Caire ou dans n’importe quel gouvernorat
sont considérés comme de simples organisations non gouvernementales
soumises à la supervision du ministère des Affaires sociales.
Ce sont là des contraintes que les magistrats réclament d’éliminer
pour garantir leur indépendance.
En parallèle aux revendications des magistrats,
il y a eu des promesses de la part du gouvernement d’effectuer
une étude du projet de loi présenté par les magistrats depuis
1991, pour qu’il soit ensuite soumis au Parlement dont la
dernière session a pris fin. Il faut donc attendre l’élection
d’un nouveau Parlement, tandis qu’un grand nombre de magistrats
craignent que ces promesses ne partent en fumée. Ce qui constituera
un grand échec pour les efforts de réforme politique.