La
lecture du discours du président Moubarak dévoile
l’existence d’un conflit intérieur entre 2 tendances
politiques principales au sein de l’Etat égyptien
et du Parti National Démocrate (PND). Chacune
des 2 tendances a sa propre philosophie en ce
qui concerne la formulation du programme par
lequel le président Moubarak a entamé sa campagne
électorale. La première tendance veut renouveler
le régime politique égyptien en lui conférant
un cachet démocratique, en réponse aux pressions
tant internes qu’externes. Ce courant est en
général en accord avec la vision adoptée par
les intellectuels égyptiens et les partisans
de la réforme constitutionnelle et selon laquelle
le problème essentiel en Egypte est d’ordre
politique et concerne l’organisation du pouvoir
et sa relation avec la société. Il ne veut pas
aller très loin dans le domaine de la réforme
politique et constitutionnel et plaide pour
des réformes limitées. Il veut sauvegarder l’essence
du régime politique en Egypte, tout en lui attribuant
plus de flexibilité et de modernisme, du point
de vue forme. La plupart des éléments constituant
cette tendance sont les partisans de Gamal Moubarak
et forment ce qu’on appelle le courant réformiste
au sein du PND.
Quant
à la seconde tendance, elle considère qu’il
n’y a pas de problème politique et souhaite
maintenir le régime tel quel. Cette tendance
méprise le mouvement de réforme politique et
constitutionnel et pense que c’est une cause
propre aux intellectuels et n’émane pas du peuple
puisque celui-ci ne s’est pas rassemblé autour
de ce mouvement ! Selon ce courant, c’est le
« gagne-pain » qui importe les Egyptiens ainsi
que toutes les questions qui y sont relatives
comme l’enseignement, la santé, les transports,
l’électricité, etc. Et avant tout, trouver une
opportunité d’emploi. Selon ce courant, les
Egyptiens ne sont pas intéressés par la question
de la Constitution et n’y comprennent rien.
Ils ne renonceront pas au président Moubarak,
le pharaon. Il est donc tout à fait normal que
ce courant défende le pouvoir éternel absolu
parce qu’il est dans sa grande majorité honni
par le peuple, et la majorité de ses éléments
ne jouissent d’aucune popularité personnelle
mais comptent sur le pouvoir éternel.
Le
discours politique du président à l’ouverture
de sa campagne est un compromis entre les 2
tendances. Il a à plusieurs reprises répété
: « Les discours n’offrent pas de chances de
travail et ne construisent pas des usines, etc.
». Il est sûr qu’il veut ici affirmer le point
de vue selon lequel l’appel à la réforme n’est
que paroles creuses et ne mène à rien. Il faut
plutôt se concentrer sur les opportunités d’emploi,
la santé, l’habitat, etc. Il est clair que cette
tendance a largement remporté la bataille, surtout
qu’il s’est avéré que le mouvement de réforme
n’a pas réussi à se donner davantage d’élan.
C’est pour cela que le programme du président
Moubarak s’est concentré sur les aspects économiques
et sociaux. Il est sûr que c’est là l’opinion
traditionnelle du président Moubarak, habitué
à mépriser les intellectuels et ce qu’ils disent,
et qui refusait d’aborder la question de la
Constitution jusqu’à février dernier. Depuis,
le président n’a pas voulu négliger totalement
la question de la réforme politique et constitutionnelle,
préférant l’approcher de façon sélective.
Premièrement,
le discours du président Moubarak démontre qu’il
s’est engagé à amender la Constitution, mais
non à en créer une nouvelle qui transférerait
l’Egypte vers un régime démocratique. Et il
n’a pas fixé un mécanisme précis pour l’amendement
en général. Ceci pourrait signifier que le processus
préféré par le président Moubarak est le même
qui a été utilisé pour amender l’article 76.
Cet amendement a élargi le fossé dans la vie
politique égyptienne puisqu’il a été rigoriste
en ce qui concerne l’interdiction des indépendants
de présenter leur candidature aux élections
et a négligé l’opinion des partis d’opposition.
Le plus important est qu’il a eu recours à des
méthodes déterminées pour fermer la porte face
au recours juridique en ce qui concerne les
résultats des élections. Pour l’amendement de
l’article 76, le président avait compté sur
ses assistants à l’Assemblée du peuple et au
sein du Parti, qui ont des notions juridiques.
Pour cette raison, il est fort probable que
le président refuse l’idée d’élire une Assemblée
constituante qui formulerait l’avant-projet
d’une nouvelle Constitution. Le plus qu’il puisse
faire est de choisir ou nommer un comité pour
formuler cet avant-projet au cas où il accepterait
l’idée d’une nouvelle Constitution, probabilité
qu’il faut éloigner.
Deuxièmement,
le président Moubarak s’est engagé à annuler
la loi sur l’état d’urgence, mais n’a rien dit
concernant la libération des prisonniers qui
n’ont pas encore été jugés de façon définitive,
ainsi que leur réintégration dans la société.
Nombreux sont ceux qui craignent que le président
Moubarak ne réponde aux réclamations du ministère
de l’Intérieur appelant à introduire les pouvoirs
exceptionnels qui étaient cités dans la loi
d’urgence en application en Egypte depuis 1981
de la nouvelle législation proposée par le président
au nom de la lutte contre le terrorisme. Chose
qui suscite la terreur des organisations des
droits de l’homme.
Troisièmement,
Moubarak a signalé dans son discours qu’il s’engageait
à garantir une plus large représentation pour
la femme au niveau parlementaire. Mais il n’a
fait aucune allusion à une plus large représentation
des coptes, un point très important pour le
renforcement de l’unité nationale. Je pense
que la cause de la femme constitue un des plus
importants projets de modernité que l’Etat tient
à appliquer depuis 1952, tandis que l’engagement
à attribuer aux coptes leurs droits en tant
que citoyens égyptiens n’est pas suffisant.
Cet engagement doit être proposé de façon plus
importante afin de réaliser une présence forte
et réelle des coptes à tous les niveaux nationaux.
Quatrièmement,
le discours de Moubarak s’est principalement
concentré sur l’engagement à renforcer les prérogatives
du Parlement. Il semble ici qu’il est question
d’introduire un système permettant de demander
des comptes aux ministres et même au premier
ministre. Or, ceci nécessite impérativement
de donner au Conseil des ministres des attributions
réelles qui ne seraient pas un prolongement
de celles du président comme il est cité dans
la Constitution actuelle. Alors que nous ne
savons pas comment les prérogatives exécutives
seront distribuées entre le président et le
Conseil des ministres, il est clair qu’il y
a une intention de s’approcher de la Constitution
française, et non de passer à une République
parlementaire. Une telle évolution serait très
positive puisque ce régime implique que le gouvernement
soit élu et non nommé par le président. Comment
un président peut-il demander des comptes à
un ministère qui tire sa légitimité de ce même
président ? Donc, s’il faut demander des comptes
au Conseil des ministres, il faut qu’il ait
des prérogatives indépendantes de celles du
président.
Enfin,
nous remarquons que le président n’a pas du
tout abordé le point le plus critique dans le
régime constitutionnel et politique égyptien
: l’article 77 de la Constitution qui permet
au président de rester au pouvoir toute la vie.
Il est sûr que la négligence de cette question
est la plus importante victoire pour le parti
du pouvoir éternel et absolu.