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Presse. Depuis quelques mois, le lecteur est en face d’une prolifération de journaux de tous bords. Ces publications misent sur des recettes qui garantissent une vente assurée allant des scandales politiques ou artistiques à l’exorcisme et la magie noire. Tour d’horizon.
La cohue des manchettes 

« Un million de jeunes filles ne parviennent pas à se marier, un djinn les habite », « Un badge aux vertus aphrodisiaques destiné aux femmes », « Dans deux ans la chute des Etats-Unis », « 2 500 L.E. la mn pour la danseuse Dina », « Prostitution à crédit », « Des plages privées pour les amateurs de nudisme », « Concours du plus beau baiser et une surprise pour le prix », « L’implication de fils de présidents et de princes arabes dans des réseaux de prostitution », et « La fortune de Hosni Moubarak ». Tels sont les titres en gros caractères des journaux en profusion ces derniers mois. Des articles riches en intrigues, des affaires sordides qui remplissent les pages des journaux. Mais surtout des manchettes qui retiennent l’attention, éveillent l’intérêt ou provoquent la curiosité et la surprise des lecteurs. Et tout est fait dans ce but car les gens s’arrêtent, feuillettent quelques pages, jettent un coup d’œil sur les photos et ne résistent pas à la tentation d’acheter.

Une scène courante depuis ce boom de journaux de tous bords. Selon le Conseil suprême de la presse, il existe actuellement 600 journaux en Egypte. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle publication vienne s’ajouter à l’étalage des marchands de journaux. Au cours du 1er semestre de 2005, une dizaine de journaux indépendants ont fait leur apparition. Al-Helwa, un hebdomadaire féminin sorti en mars. Alam al-machahir, (Le Monde des célébrités), Al-Fagr, (L’Aube) et d’autres encore sont parus en juin : Idhak lil dounia (Souris à la vie ), Al-Gamahir, dirigé par le fils de Kamal Al-Chazli, Hadith al-madina, Wast al-balad (Centre-ville), Al-Sada (L’Echo), et les deux derniers nouveau-nés, Al-Taawiza (L’Exorcisme) et Al-Asrar (Les Confidences). Et la liste est appelée à s’allonger. Toutes ces publications misent sur des recettes à succès, la vie des stars, l’exorcisme et la magie noire ou encore les scandales politiques.

Aïda, femme de ménage, préfère acheter les journaux qui publient les nouvelles artistiques, notamment la vie privée des acteurs ou des chanteurs : « Au lieu d’acheter des pépites ou des cacahouètes pour tuer le temps, autant feuilleter un journal léger. J’achète souvent Al-Helwa », avoue-t-elle.

Moustapha, un adolescent, a fait le tour des kiosques pour acheter le dernier numéro d’Al-Taawiza. « Ce journal est venu nous enrichir d’informations sur les croyances occultes. Il ne me coûte qu’une livre à comparer au prix d’un bouquin beaucoup plus cher et qui ne m’apporte rien de nouveau », dit-il en ayant les yeux fixés sur un titre porté gras : « Les fantômes ont kidnappé ma femme », alors que de nombreuses mains manipulent d’autres journaux. Un flux de journaux impressionnant que le lecteur parcourt facilement et à un moment où les Egyptiens se désintéressent de la lecture. Selon les chiffres de l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences dépendant de l’Unesco, l’Egyptien consacre deux heures par an seulement pour la lecture. En effet, la famille égyptienne ne consacre aucun budget pour agrémenter sa bibliothèque et se satisfait de combler ses besoins par la lecture de journaux ou par des petits livres qui ne coûtent pas cher.


De l’exorcisme à la ménopause

Quoi qu’il en soit ce phénomène ne manque pas de surprendre. Mais pourquoi ? Les tenants même de cette presse y voient un phénomène naturel . Selon Bilal Fadl, chef de rubrique au journal Al-Dostour, il n’y a rien d’étrange à ce qu’il y ait une presse indépendante en grand nombre dans ce pays. L’environnement actuel nécessite le lancement d’une gamme plus diversifiée de journaux pour aborder plus librement des thèmes et ouvrir les différents dossiers d’intérêt général. « Le nombre de publications par rapport au nombre d’habitants lettrés n’est pas énorme. Il faut donc considérer la qualité et non la quantité. Ces publications ne sont pas toutes à la hauteur. Aujourd’hui, beaucoup de journaux se soucient peu de la qualité et publient des chroniques à scandales pour mieux vendre ou augmenter leur lectorat », explique-t-il tout en ajoutant que cela est dû sans doute à la crainte de la concurrence avec d’autres médias et Internet.

Al-Dostour, premier journal indépendant créé en 1995, est un journal satirique d’opposition. Il n’a pas perdu de son prestige même quand il a fermé pour des raisons politiques. A sa reparution il y a quelques mois, son prix est passé d’une livre à deux et sa distribution atteint parfois les 100 000 exemplaires. Reparu avec un nouveau concept pour concurrencer le reste de la presse, Al-Dostour a conçu des pages : politique, idées, faits divers, art, religion, espionnage, sport, sans oublier la page destinée aux jeunes et portant le titre de Coup de soleil.

Dr Mohamad Moustapha, professeur à la faculté de communication, pense que cette avalanche de journaux disponibles sur le marché s’explique par le fait que le Conseil suprême de la presse délivre facilement des permis et que n’importe qui, ayant les moyens, peut monter un journal. Il donne l’exemple du poisson qui commence à pourrir par la tête, en faisant allusion aux journaux qui peuvent conduire la société à la dérive. « La spécialité de beaucoup de publications est de camoufler la vérité, de tromper ou de détourner l’attention des lecteurs sur la situation politique, sociale et économique du pays en les gavant d’intrigues », dit-il.

Pour Waël Aboul-Séoud, président du conseil d’administration de l’hebdomadaire Al-Taawiza, il ne suffit pas seulement d’avoir les moyens de monter un journal, il faut aussi connaître les besoins du marché. « Il était exclu pour moi de faire un journal politique, il y en avait assez sur les étalages. L’étude de faisabilité a duré 7 mois et j’ai investi 20 000 L.E. dans cette affaire. J’ai choisi le thème de la superstition parce que l’idée est nouvelle. Les gens s’intéressent beaucoup aux croyances superstitieuses », explique-t-il tout en précisant que 10 milliards de L.E. par an sont dépensés en Egypte pour conjurer les mauvais sorts. Un phénomène répandu dans tout le monde arabe et que paradoxalement il juge nécessaire de combattre. Le but de ce journal est donc de mettre en garde les lecteurs face à de telles pratiques. Dès le premier numéro, ce journal a rappelé l’histoire de ce charlatan qui prétendait conjurer les esprits malfaisants mais profitait aussi pour abuser des femmes qui venaient le voir. « Est-ce qu’un journal de faits divers qui parle de crimes crapuleux pousse à commettre de tels délits ? C’est insensé ! Savez-vous qu’au Brésil, il existe 80 publications de ce genre. Pourquoi donc les gens sont-ils surpris que notre journal s’écoule facilement », souligne-t-il. Tiré à 20 000 exemplaires, Al-Taawiza a été distribué à 13 000 à son troisième numéro, alors qu’il n’a fait l’objet d’aucune publicité. Cette publication parle non seulement des croyances superstitieuses, mais aussi d’astrologie, de médecine arabe, de phénomènes insolites et interprète aussi les rêves.

Et dans ce marché florissant, la femme n’a pas été exclue. Voilà que la première fois, un journal s’adresse excessivement à elle. « Al-Hélwa aborde différents sujets auxquels s’intéressent les femmes. Conflits conjugaux, problèmes de puberté, maternité et ménopause. Ainsi que des articles concernant le décor intérieur (meubles, tapisserie, céramique), sans oublier la haute couture et les recettes culinaires », explique Mohamad Abdel-Qoddous, responsable de la page religieuse. Paru depuis 4 mois, Al-Helwa, hebdomadaire, se distribue entre 25 000 et 35 000 exemplaires et fait sa promotion sur la base du fait qu’il ne publie pas de photos indécentes. « Respectant le fait qu’une telle publication passe des mains de la maman à celles de la fille ».


Le baromètre Am Ramadan

Am Ramadan, l’un des plus grands distributeurs de journaux en Egypte, confie que « le public se trouve aujourd’hui dans un monde ouoù les barrières de la censure ont sauté. Le public qui juge non crédible une chaîne de télé déterminée se tourne vers une autre. Idem pour les journaux », explique-t-il, tout en ajoutant que le lecteur est un véritable baromètre.

Face à une presse gouvernementale alourdie par la bureaucratie, les tabous politiques et autres, la prolifération d’une telle presse quelle que soit sa qualité est une bouffée d’air frais pour les lecteurs avides de changement. Au moment de la nomination des nouveaux rédacteurs en chef des journaux, seuls les journaux indépendants donnaient des informations cohérentes, alors que la presse officielle continuait à utiliser la langue de bois. Ahmad, un autre vendeur de journaux à Tahrir, précise que la distribution des journaux connaît des hauts et des bas. Par exemple, au moment du remaniement ministériel, la distribution de certains journaux tels Al-Ahram, Al-Akhbar, Al-Gomhouriya, et Al-Wafd, etc. a augmenté de 30 % en comparaison avec la presse sportive, car les Egyptiens étaient impatients de connaître qui serait à la tête des ministères. Et quand l’état de santé du célèbre acteur Ahmad Zaki s’est détérioré, de même lorsqu’il y a eu le scandale entre la danseuse Dina et l’homme d’affaires Hossam Aboul-Fotouh, les lecteurs ont acheté les journaux qui s’intéressent plutôt à la vie des artistes, à l’exemple de Aïn. Certaines publications sont bien vendues telles que Al-Helwa, Aïn, Hawadit, Al-Taawiza sont lues par les femmes, alors que les journaux à tendance politique, comme Al-Dostour, Al-Ghad, Al-Nabaa, Al-Fagr, et Al-Masri al-yom sont achetés par les hommes.

En fait, la clientèle d’aujourd’hui diffère de celle d’antan qui était plus fidèle et préférait lire des articles publiés par de grands écrivains ou journalistes tels Hassanein Heykal et Moustapha Amin. Aujourd’hui, les lecteurs, ceux dont la moyenne d’âge varie entre 20 et 45 ans, ont une préférence pour les journaux qui publient en dialectal ou ceux qui caricaturent les événements avec humour et dérision. « Je n’ai pas le temps de lire un article sérieux. Quand je tiens mon journal, c’est pour me détendre ou pour essayer de trouver le sommeil. En fin de journée, je suis incapable de me concentrer sur un article consistant », dit Amr, ingénieur et qui continue d’acheter Al-Dostour, Sawt al-oumma et Idhak lil dounia, un journal satirique.

Am Ramadan, qui a 45 ans d’expérience dans la distribution des journaux, juge que le nombre considérable de publications n’augure rien de bon, car les gens n’ont pas les moyens d’acheter plus de deux journaux et les invendus en sont la preuve. Selon lui, 95 % de ces journaux vont disparaître après la prochaine élection présidentielle. « Certains journaux du parti au pouvoir et même de l’opposition sont liés à l’actualité, à l’exemple de celui d’Aymane Nour. Ce dernier, candidat aux présidentielles et représentant du parti Al-Ghad, vient de publier un hebdomadaire de forme tabloïd uniquement pour les prochaines élections », souligne-t-il. Pour ce vendeur de journaux, c’est l’occasion idéale pour ces publications de remplir leurs pages de critiques acerbes surtout en ce moment où la vague de protestation contre la politique du gouvernement bat son plein.

Et pour ce rédacteur en chef dont le journal est mal vendu, Am Ramadan donne le conseil suivant : « Ecrivez des titres à sensation comme par exemple l’assassinat d’un fils de ministre, l’arrestation d’un joueur de football bien connu, la capture de Satan. Le contenu de l’article a peu d’importance, mais faites attention de ne nommer personne et surtout agrémentez vos pages de belles photos, et vous verrez le résultat ».

Chahinaz Gheith

Les non-voyants ne sont plus en reste

Pour la première fois en Egypte et dans le monde arabe, un journal en braille est mis en vente.

Après une longue attente, les non-voyants ont enfin leur propre journal. Un journal mensuel en braille, le premier du genre en Egypte et dans le monde arabe. Dans les kiosques depuis deux mois, sous le parrainage du journal hebdomadaire Watani, cette publication porte le nom de Watani braille et sa directrice de rédaction, Chérifa Messaoud est elle-même non-voyante. D’après les statistiques de l’Association égyptienne pour la lutte contre la cécité, l’Egypte compte 2 millions et 180 000 non-voyants. Un chiffre important. « Mon rêve était de lire un journal qui puisse traiter de nos problèmes, présenter des services comme pour les lecteurs ordinaires », explique Rami, étudiant non-voyant à la faculté d’Al-Azhar.

Selon Chérifa, les sujets traités ne différent pas des autres journaux tels que la violence contre la femme, l’élection présidentielle ou les critiques artistiques et littéraires. Seule la page du courrier des lecteurs traite des problèmes spécifiques aux non voyants, tous âges confondus.

Avant la parution de Watani braille, il y a eu d’autres tentatives timides pour de petites publications périodiques de deux ou trois feuillets à cause du manque de moyens et d’intérêt de la part de l’Etat. Seule l’Association Qasr al-nour (le palais de la lumière) a publié en 1995 quelques numéros d’une revue en braille mais de façon irrégulière. L’alphabet braille, du nom de l’inventeur français Louis Braille, se lit de gauche à droite. Cet alphabet conventionnel en points saillants également applicable aux chiffres à l’usage des non-voyants revient plus cher que toute autre publication. Raison pour laquelle le journal Watani braille a mis du temps à paraître. « Bien que son prix à l’unité soit estimé à 6 L.E., il est vendu à 2 L.E. C’est un grand événement pour cette tranche de citoyens, longtemps marginalisés », conclut un responsable au journal .

 

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