Entre
les personnages de Gomhouriyet al-ardein et la famille
régnante en Egypte, les similitudes sont frappantes
: d’un âge avancé, le président-père (haut gradé dans
l’armée) s’accroche au pouvoir et tient absolument à
briguer un autre mandat. Sa femme occupe une place importante
dans le palais et tente d’imposer son fils — malade
— comme futur président. Ces éléments de ressemblance
ont attiré l’attention sur le roman d’Aboul-Fotouh et
l’ont d’emblée placé dans la vague de contestation de
l’institution présidentielle que l’Egypte a connue ces
derniers mois, en faisant un roman-plaidoyer contre
Moubarak et son fils.
Gomhouriyet
al-ardein est pourtant un roman qui se situe dans un
temps indéterminé. L’on ne sait pas exactement quand
a lieu l’action, même si l’on sait, grâce aux blindés
de l’armée et aux portables, qu’elle a lieu à l’époque
moderne. En effet, certains décors, désertiques, certains
détails, comme les tatouages traditionnels, certaines
légendes, ou encore l’appellation désuète des noms de
lieux, empruntée aux noms pharaoniques, entrent en contradiction
avec les éléments, bien tangibles, empruntés à la technologie
moderne et contribuent à plonger le lecteur dans une
ambiance quelque peu déroutante.
Gomhouriyet
al-ardein porte essentiellement sur la transmission
du pouvoir de père en fils. Le président en place, Negmeddine
Al-Hawwat, ou Sayed al-ardein, « Seigneur des deux terres
», âgé de 80 ans, règne depuis quarante ans sur « la
République des terres » et reste accroché à son pouvoir
; il ne réussit pas à s’imaginer la République privée
de son « despotisme éclairé ». Il commence cependant
à être atteint de symptômes de sénilité, ce qui pousse
son entourage, et en premier lieu sa femme, à comploter
pour le renverser. En effet, son épouse, Asl Bay, folle
de son fils cadet, Seifeddine, le prédestine à la succession
de ce qui est ainsi devenu, de fait, un trône. Seifeddine
a pris de plus en plus de place au palais jusqu’à devenir
le n°3 du régime, juste derrière le président et sa
femme, malgré son état de santé : il est atteint d’une
maladie qui s’apparente à l’épilepsie et dont les excès
mènent jusqu’à l’évanouissement. Asl Bay réussit finalement
à convaincre son mari de passer le relais à leur fils
lors d’une cérémonie de passation de pouvoir à l’occasion
de la commémoration des quarante ans de règne du « Seigneur
des deux terres ». Ce recul n’est en fait qu’une ruse,
puisque le président-père prépare dans le plus grand
secret l’assassinat de sa femme et de leur fils. Mais
le lendemain matin, des millions de personnes descendent
dans les rues de la capitale, qui s’était auparavant
vidée de ses habitants, comme en une sourde protestation
contre le régime, des millions de personnes venant de
la capitale elle-même et de toutes les autres villes
du pays font de leurs corps des ponts au-dessus des
fossés que le président avait fait creuser autour de
la capitale.
Métaphore
des innombrables révoltes égyptiennes, quand les masses
apparaissent dans la rue par millions sans crier gare,
ces scènes d’intervention populaire sont ici une manière
pour l’auteur de rappeler aux dirigeants de ce monde
que le destin des nations ne se ficelle pas dans les
coulisses des palais .