| Le coucher
du soleil embrase l’horizon ouest. Je déploie entièrement
la voile pour capter la moindre petite brise. L’air est presque
immobile, ce qui rend notre tâche difficile alors que nous
remontons le Nil à contre-courant, en direction d’Assouan,
après que nous eûmes déchargé notre cargaison de blocs de
granite dans le port de Rod Al-Farag, au Caire. Nous nous
approchons autant que faire se peut des rives des villages
pour prendre à bord des voyageurs qui vont rendre visite à
leurs proches dans des villages qu’il est difficile de joindre
par autobus. Dieu m’a fait la grâce de m’envoyer trente passagers,
qui sont descendus, les uns après les autres, sur les rives
des villages qui étaient leurs destinations respectives, et
il ne reste plus à bord que deux jeunes gens dans la trentaine,
une femme dans la quarantaine et une jeune fille d’à peine
vingt ans. Je pense qu’ils seront arrivés avant la tombée
de la nuit.
La jeune fille
ressemble à Halima, la plus jeune de mes filles, bien qu’un
peu plus grande. Elle porte un châle en velours jaune et son
visage est couvert d’un voile de deuil transparent … Je me
dis qu’elles ont toutes le visage couvert par le voile du
deuil. De temps à autre, la femme pousse un soupir et les
jeunes ont la mine renfrognée. Je me dis qu’ils doivent se
rendre quelque part pour les funérailles de quelqu’un ou peut-être
pour rendre visite à un malade qui leur est cher.
Je n’aime guère
céder le gouvernail à mon second Mehdi mais j’ai besoin d’un
peu de repos après avoir veillé une grande partie de la nuit
et toute la journée. Mon second est un jeune homme aux muscles
noueux et qui a un penchant pour la violence. Mais il est
fidèle et des jeunes gens comme lui sont maintenant rares,
surtout après que beaucoup d’entre eux eurent émigré vers
des pays lointains.
Je lui ai fait
signe de venir me rejoindre à l’arrière du bateau et il s’est
exécuté après avoir retiré sa tunique noire pour rester en
pantalon et chemise blanche. Je ne sais pas pourquoi il retrousse,
sans raison, les manches de sa chemise. Il s’est approché
de moi et m’a dit à voix basse :
— Ces gens ont
un problème et ils veulent notre aide.
— Quel problème
?
— La jeune fille
est leur sœur … Elle s’est déshonorée et ils nous demandent
de fermer les yeux pour qu’ils puissent laver l’honneur de
la famille. Suis-je en train de rêver ou bien est-ce une illusion
due à mon extrême fatigue ?
— Tu es fou Mehdi
? Une âme créée par Dieu et tu veux que je sois complice de
son assassinat ?
— Le devoir nous
dicte de les aider à se laver de leur déshonneur, chef.
— Tu les connais
?
— Non …
— Ils sont d’où
?
— Ils ne l’ont
pas dit et ce n’est pas correct de le leur demander … Le frère
aîné m’a informé du problème et m’a supplié qu’on leur apporte
notre aide. Je lui ai promis que nous ferons tout ce qui est
en notre pouvoir pour les aider.
— La femme, c’est
leur mère ?
— C’est leur
tante paternelle …
Le frère aîné
nous regarde, adossé au mât. Quand mon regard a rencontré
le sien, il a essayé de se donner contenance en nouant la
pèlerine autour de son cou et a détourné son regard. Le cadet
et la femme gardent obstinément la tête baissée mais je sens
qu’ils perçoivent parfaitement ce qui se passe entre Mehdi
et moi.
La jeune fille,
ignorant ce qui est en train de se jouer, contemple sur la
rive un homme occupé à traire sa vache. Son visage est empreint
d’un air d’innocence que je remarque souvent sur le visage
de Halima, ma benjamine, que Dieu la préserve, elle et ses
semblables parmi les filles musulmanes.
— D’accord, chef
?
— Non …
— Pourquoi ?
— Je ne supporte
pas la vue du meurtre d’une âme …
— Mais puisque
la fille s’est déshonorée, le devoir nous dicte d’aider sa
famille … Et puis nous allons y gagner, le frère aîné a promis
100 Livres pour toi et cinquante pour moi.
— Dieu me préserve
de l’argent illicite !
— Tu as peur
de la justice ?
— De Dieu et
de la justice.
— Dieu ne
nous tient pas rigueur pour des filles comme elle. Quant à
la justice, ne crains rien, j’ai demandé à ses frères de se
débarrasser de leurs tuniques et leurs chemises pour qu’elle
ne puisse pas s’y accrocher au moment où ils la jetteront
dans le Nil.
— Elle va crier
et les gens sur les rives vont l’entendre.
— Nous l’assommerons
d’un coup sur la tête et puis nous serons au milieu du fleuve.
Je suis sûr qu’elle va se noyer tout de suite.
J’ai regardé
en direction de la jeune fille qui ne se doute pas du complot
dont elle est l’objet et la vois en train de contempler le
mont Zawi qui s’éloigne de nous avec ses roches jaunes, lugubres.
Je me suis rappelé ma fille Halima.
— Que Dieu nous
préserve et préserve nos femmes !
— Tu es donc
d’accord, chef ?
— Non. Dis-leur
de se faire aider par d’autres que nous.
— Mais chef,
ces gens ont un grand problème et le devoir nous dicte de
les aider.
— C’est l’argent
qui t’intéresse ?
— Que Dieu te
pardonne, chef !
— Tu ne m’as
pas dit qu’ils t’ont promis 50 Livres ?
— Moi je lui
ai dit que nous allons les aider comme le dicte le devoir,
mais lui tient à payer.
— Ne m’en parle
plus.
— Mais chef,
écoute-moi … moi, une fois …
— Pas un mot
de plus.
Mehdi s’est tu
et s’est mis à se gratter la barbe qu’il n’a pas rasée depuis
plusieurs jours. Puis, montrant le gouvernail, il me dit :
— Laisse-le moi
et repose-toi un peu.
— Je ne dormirai
pas avant qu’ils ne soient arrivés à
destination.
Mehdi est alors
parti s’asseoir avec eux et j’ai allumé une cigarette. Nous
nous sommes approchés de champs verdoyants qui s’étendent
à perte de vue. Il me semble que ce sont là les terres qui
avaient appartenu à un des pachas. Le grand canal, avec le
haut pont qui l’enjambe, ressemble à celui dont m’avait parlé
mon grand-père dans son histoire qu’il m’avait racontée l’année
de sa mort. L’administration arrêtait les gens dans notre
région, leur mettait les chaînes aux poignets et les embarquait
pour les faire travailler au creusement du canal du pacha.
Sous le soleil brûlant, éreintés par la corvée, mon grand-père
et ceux qui étaient avec lui, mourant de soif, demandèrent
à boire. Les gardiens amenèrent des cruches d’eau fraîche,
les posèrent à une distance de cent coudées et leur dirent
qu’ils devaient creuser toute cette longueur s’ils voulaient
boire.
J’ai ouvert les
yeux et me suis rendu compte que je frissonnais de froid.
Les étoiles au-dessus de moi m’indiquent que nous avons dépassé
depuis longtemps l’heure de la prière du soir. Mehdi tient
le gouvernail ; il s’est enveloppé la tête d’un vieil habit.
Il n’y a plus que lui et moi à bord du bateau. Il me semble
que j’ai vécu un rêve dont j’ai oublié les détails. Mais c’était
quoi comme rêve ? C’était comme s’il y avait sur le bateau,
deux jeunes hommes et une femme qui portait un habit noir.
Y avait-il quelqu’un d’autre avec eux ? Il me semble que c’était
une jeune fille qui se couvrait la tête avec un châle de velours
jaune et qui ressemblait à ma fille Halima. Je pense que la
fatigue avait fini par avoir raison de moi et j’avais plongé
dans le sommeil, sans savoir s’il s’agissait d’un rêve.
— Où sont les
gens qui étaient avec nous ?
— Quels gens
?
— La jeune fille,
sa tante et ses deux frères.
— Je ne m’en
souviens pas, chef … Beaucoup de gens sont montés et descendus.
Il dit cela en
haletant et, se détournant, se mit à regarder dans la direction
opposée
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