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Dans cette nouvelle extraite de son recueil Un Châle de velours jaune, l’écrivain égyptien Abdel-Wahab Al-Assouani raconte la réticence d’un homme à participer à un crime d’honneur. Tout en pudeur et en retenue.

Un Châle de velours jaune

Le coucher du soleil embrase l’horizon ouest. Je déploie entièrement la voile pour capter la moindre petite brise. L’air est presque immobile, ce qui rend notre tâche difficile alors que nous remontons le Nil à contre-courant, en direction d’Assouan, après que nous eûmes déchargé notre cargaison de blocs de granite dans le port de Rod Al-Farag, au Caire. Nous nous approchons autant que faire se peut des rives des villages pour prendre à bord des voyageurs qui vont rendre visite à leurs proches dans des villages qu’il est difficile de joindre par autobus. Dieu m’a fait la grâce de m’envoyer trente passagers, qui sont descendus, les uns après les autres, sur les rives des villages qui étaient leurs destinations respectives, et il ne reste plus à bord que deux jeunes gens dans la trentaine, une femme dans la quarantaine et une jeune fille d’à peine vingt ans. Je pense qu’ils seront arrivés avant la tombée de la nuit.

La jeune fille ressemble à Halima, la plus jeune de mes filles, bien qu’un peu plus grande. Elle porte un châle en velours jaune et son visage est couvert d’un voile de deuil transparent … Je me dis qu’elles ont toutes le visage couvert par le voile du deuil. De temps à autre, la femme pousse un soupir et les jeunes ont la mine renfrognée. Je me dis qu’ils doivent se rendre quelque part pour les funérailles de quelqu’un ou peut-être pour rendre visite à un malade qui leur est cher.

Je n’aime guère céder le gouvernail à mon second Mehdi mais j’ai besoin d’un peu de repos après avoir veillé une grande partie de la nuit et toute la journée. Mon second est un jeune homme aux muscles noueux et qui a un penchant pour la violence. Mais il est fidèle et des jeunes gens comme lui sont maintenant rares, surtout après que beaucoup d’entre eux eurent émigré vers des pays lointains.

Je lui ai fait signe de venir me rejoindre à l’arrière du bateau et il s’est exécuté après avoir retiré sa tunique noire pour rester en pantalon et chemise blanche. Je ne sais pas pourquoi il retrousse, sans raison, les manches de sa chemise. Il s’est approché de moi et m’a dit à voix basse :

— Ces gens ont un problème et ils veulent notre aide.

— Quel problème ?

— La jeune fille est leur sœur … Elle s’est déshonorée et ils nous demandent de fermer les yeux pour qu’ils puissent laver l’honneur de la famille. Suis-je en train de rêver ou bien est-ce une illusion due à mon extrême fatigue ?

— Tu es fou Mehdi ? Une âme créée par Dieu et tu veux que je sois complice de son assassinat ?

— Le devoir nous dicte de les aider à se laver de leur déshonneur, chef.

— Tu les connais ?

— Non …

— Ils sont d’où ?

— Ils ne l’ont pas dit et ce n’est pas correct de le leur demander … Le frère aîné m’a informé du problème et m’a supplié qu’on leur apporte notre aide. Je lui ai promis que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider.

— La femme, c’est leur mère ?

— C’est leur tante paternelle …

Le frère aîné nous regarde, adossé au mât. Quand mon regard a rencontré le sien, il a essayé de se donner contenance en nouant la pèlerine autour de son cou et a détourné son regard. Le cadet et la femme gardent obstinément la tête baissée mais je sens qu’ils perçoivent parfaitement ce qui se passe entre Mehdi et moi.

La jeune fille, ignorant ce qui est en train de se jouer, contemple sur la rive un homme occupé à traire sa vache. Son visage est empreint d’un air d’innocence que je remarque souvent sur le visage de Halima, ma benjamine, que Dieu la préserve, elle et ses semblables parmi les filles musulmanes.

— D’accord, chef ?

— Non …

— Pourquoi ?

— Je ne supporte pas la vue du meurtre d’une âme …

— Mais puisque la fille s’est déshonorée, le devoir nous dicte d’aider sa famille … Et puis nous allons y gagner, le frère aîné a promis 100 Livres pour toi et cinquante pour moi.

— Dieu me préserve de l’argent illicite !

— Tu as peur de la justice ?

— De Dieu et de la justice.

— Dieu ne nous tient pas rigueur pour des filles comme elle. Quant à la justice, ne crains rien, j’ai demandé à ses frères de se débarrasser de leurs tuniques et leurs chemises pour qu’elle ne puisse pas s’y accrocher au moment où ils la jetteront dans le Nil.

— Elle va crier et les gens sur les rives vont l’entendre.

— Nous l’assommerons d’un coup sur la tête et puis nous serons au milieu du fleuve. Je suis sûr qu’elle va se noyer tout de suite.

J’ai regardé en direction de la jeune fille qui ne se doute pas du complot dont elle est l’objet et la vois en train de contempler le mont Zawi qui s’éloigne de nous avec ses roches jaunes, lugubres. Je me suis rappelé ma fille Halima.

— Que Dieu nous préserve et préserve nos femmes !

— Tu es donc d’accord, chef ?

— Non. Dis-leur de se faire aider par d’autres que nous.

— Mais chef, ces gens ont un grand problème et le devoir nous dicte de les aider.

— C’est l’argent qui t’intéresse ?

— Que Dieu te pardonne, chef !

— Tu ne m’as pas dit qu’ils t’ont promis 50 Livres ?

— Moi je lui ai dit que nous allons les aider comme le dicte le devoir, mais lui tient à payer.

— Ne m’en parle plus.

— Mais chef, écoute-moi … moi, une fois …

— Pas un mot de plus.

Mehdi s’est tu et s’est mis à se gratter la barbe qu’il n’a pas rasée depuis plusieurs jours. Puis, montrant le gouvernail, il me dit :

— Laisse-le moi et repose-toi un peu.

— Je ne dormirai pas avant qu’ils ne soient arrivés à

destination.

Mehdi est alors parti s’asseoir avec eux et j’ai allumé une cigarette. Nous nous sommes approchés de champs verdoyants qui s’étendent à perte de vue. Il me semble que ce sont là les terres qui avaient appartenu à un des pachas. Le grand canal, avec le haut pont qui l’enjambe, ressemble à celui dont m’avait parlé mon grand-père dans son histoire qu’il m’avait racontée l’année de sa mort. L’administration arrêtait les gens dans notre région, leur mettait les chaînes aux poignets et les embarquait pour les faire travailler au creusement du canal du pacha. Sous le soleil brûlant, éreintés par la corvée, mon grand-père et ceux qui étaient avec lui, mourant de soif, demandèrent à boire. Les gardiens amenèrent des cruches d’eau fraîche, les posèrent à une distance de cent coudées et leur dirent qu’ils devaient creuser toute cette longueur s’ils voulaient boire.

J’ai ouvert les yeux et me suis rendu compte que je frissonnais de froid. Les étoiles au-dessus de moi m’indiquent que nous avons dépassé depuis longtemps l’heure de la prière du soir. Mehdi tient le gouvernail ; il s’est enveloppé la tête d’un vieil habit. Il n’y a plus que lui et moi à bord du bateau. Il me semble que j’ai vécu un rêve dont j’ai oublié les détails. Mais c’était quoi comme rêve ? C’était comme s’il y avait sur le bateau, deux jeunes hommes et une femme qui portait un habit noir. Y avait-il quelqu’un d’autre avec eux ? Il me semble que c’était une jeune fille qui se couvrait la tête avec un châle de velours jaune et qui ressemblait à ma fille Halima. Je pense que la fatigue avait fini par avoir raison de moi et j’avais plongé dans le sommeil, sans savoir s’il s’agissait d’un rêve.

— Où sont les gens qui étaient avec nous ?

— Quels gens ?

— La jeune fille, sa tante et ses deux frères.

— Je ne m’en souviens pas, chef … Beaucoup de gens sont montés et descendus.

Il dit cela en haletant et, se détournant, se mit à regarder dans la direction opposée

Traduction de Djamel Si-Larbi

Abdel-Wahab Al-Assouani

 

Il est né en 1934 à Assouan. Fils d’un commerçant, il s’est déplacé pendant son enfance entre ville et campagne, passant la moitié de l’année dans son village natal et l’autre moitié à Alexandrie, au Sporting club. Cette région cosmopolite habitée par une majorité d’étrangers a créé en lui un sentiment de dépaysement prématuré. Ainsi, Assouan est resteé sa source d’inspiration privilégiée, tandis qu’Alexandrie devient pour cet écrivain autodidacte l’espace où il se replie sur le monde des livres, notamment l’Histoire et la poésie. Ainsi, à un jeune âge, il avait déjà appris par cœur l’épopée populaire des Béni-Hilal, Al-Sira Al-Hilaliya, récitée dans des soirées rurales, qui va marquer plus tard son écriture et son goût pour le roman en particulier. A partir de 1971, il entre dans le monde du journalisme et travaille dans la revue Al-Izaa, puis ne cesse de se déplacer dans différentes publications arabes telles que Al-Raya qatari, ou Al-Fayssal et Al-Mégalla Al-Arabiya, saoudiennes, pour retourner en Egypte en 1999.

Parmi ses œuvres déjà publiées, six romans, dont Salma Al-Assouaniya (Salma d’Assouan), GEBO, 1966, Akhbar al-darawiche (Les Nouvelles des derviches), GEBO, 1988, Al-Naml al-abyad (Les Fourmis blanches), Dar Al-Hilal, 1995, et quatre recueils de nouvelles dont Mawaqef dramiya (Situations dramatiques), Al-Tadamone al-arabi, Beyrouth, Chale min al-qatifa al-asfar (Un Châle de velours jaune), l’Organisme général des palais de culture, 1999. Il travaille actuellement sur un roman qui relate le parcours de son père.Il a obtenu le prix d’Encouragement de l’Etat pour Les Fourmis blanches.

 
 
 

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