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Présidentielles . Au milieu du tapage de la campagne électorale, la masse des citoyens reste silencieuse. Les Egyptiens ont leur petite idée sur la question, mais préfèrent suivre de loin le spectacle sans trop se mouiller. Al-Ahram Hebdo a donné la parole à quelques-uns venus d’horizons différents.

Côté rue

Dans tous les foyers, les lieux de travail, les cafés et les transports en commun, l’élection présidentielle qui se tiendra le 7 septembre est au centre de toutes les préoccupations. Loin des analyses politiques, questionner de simples citoyens sur ce qu’ils attendent du prochain président revient à remuer le couteau dans la plaie d’un peuple qui subit le fardeau des problèmes quotidiens.

Hanaa Salama, 35 ans, qui habite avec sa famille dans les cimetières du quartier Barqouq, souhaite que le prochain président puisse l’emmener elle et sa famille vers le monde des vivants. « Qu’il nous trouve un logement loin des cimetières ». Hanaa vit effectivement dans les tombeaux depuis deux ans après avoir partagé un petit appartement avec sa belle-famille. « Il était difficile de rester avec deux enfants dans un 70 m2, que je devais partager avec les parents de mon mari, mes belles-sœurs et mes beaux-frères. La seule solution était de vivre auprès des morts, étant donné que mon conjoint n’a pas suffisamment d’argent pour payer la location, ne serait-ce d’une seule pièce ailleurs », explique-t-elle, contenant difficilement ses larmes. Et d’ajouter : « Le lieu devient encore plus macabre lorsque des gens viennent pour enterrer un mort. Les lamentations et les larmes rythment notre vie quotidienne. C’est notre musique de fond ».

Et du quartier Barqouq à celui d’Abbassiya, Ahmad, 45 ans, fonctionnaire, attablé à un café, répond avec amertume : « Comment demander à des gens qui n’arrivent pas à mener un train de vie normal et dont le seul souci est le gagne-pain quotidien, de s’intéresser à la politique ? ». Il explique qu’il en a assez d’entendre parler de réforme politique et de démocratie. « C’est du luxe dans un pays où les pauvres ont du mal à trouver une galette de pain à un prix abordable. Il faut constamment faire la queue pour acheter les galettes de mauvaise qualité, subventionnées par l’Etat. Et pour avoir du pain de meilleure qualité, il faut débourser 25 pts. Il est sans rappeler que le salaire est insuffisant pour subvenir aux besoins de nos enfants, ne serait-ce que pour les nourrir en pain ».

Hilal, 65 ans, fonctionnaire à la retraite, a dû trouver un boulot d’infirmier pour arrondir ses fins de mois. Il se demande pourquoi l’Etat a accordé une prime de 20 % à tous les travailleurs, alors que les retraités n’ont eu droit qu’à 15 %. « Vivons-nous sur une autre planète ? Est-ce que la hausse des prix sur le marché ne nous concerne pas tous ? ».

Pour le Dr Anouar Raslane, professeur de droit constitutionnel, la démocratie est non seulement un système politique qui donne le droit d’élire son président, mais aussi un mode de vie social et économique. Un système que l’on doit d’abord instaurer chez soi, au sein de sa famille en permettant à ses membres de bénéficier de leurs droits les plus élémentaires. Ce dont souffrent plusieurs familles. Mourad, garçon de café de 25 ans, semble être pessimiste. Selon lui, le devoir du futur président est d’offrir à tous les jeunes un travail permanent et une vie plus décente. « Trouver un boulot correspondant à mes diplômes et un appartement pour fonder un foyer est le minimum de mes aspirations », répond-il. Pourtant, les déclarations officielles ne cessent d’annoncer des opportunités d’emploi, de 70 000 à 100 000 postes. Mais pour qui et pour quel salaire ?

Ibrahim, Mohamad, Adel ont des diplômes techniques. Les trois sont livreurs dans un fast-food du quartier de Mohandessine. Ils sont convaincus que rien ne changera avec les élections tant qu’on ne se préoccupera pas des problèmes de la jeunesse. « Nous voulons une sécurité sociale et des postes gouvernementaux, car nous risquons d’être licenciés à tout moment ». Une insécurité qui habite une large catégorie de ces jeunes, même les plus débrouillards. C’est le cas d’Abou-Rania, vendeur ambulant de boissons rafraîchissantes. Agé de 31 ans, ce jeune homme doit quotidiennement se déplacer de Guiza au centre-ville pour vendre sa boisson de réglisse avec la peur au ventre que la police ne vienne lui confisquer sa grosse bouteille en verre. Se retrouver au chômage est sa grande hantise, car sa famille serait privée de sa nourriture quotidienne. Et lorsqu’on lui demande ce qu’il attend du futur président, il répond avec spontanéité : « Plus de justice et pouvoir gagner dignement ma vie sans avoir à jouer au chat et à la souris avec la police ».

Le droit à la sécurité est une autre attente fondamentale de la majorité des Egyptiens. Ils réclament plus d’intransigeance du prochain chef d’Etat vis-à-vis de la corruption qui risque de mener la société à la dérive. Aïda Abdel-Salam, 40 ans, s’interroge : « Pourquoi l’Egypte qui est un pays agricole vend-elle des produits alimentaires à des prix exorbitants et met à la disposition des consommateurs des fruits et légumes contaminés par des pesticides cancérigènes ? Même si le citoyen peut se permettre d’acheter une pastèque à 3 L.E., il préfère l’éviter de peur d’être empoisonné ».

Et toujours dans le quartier de Mohandessine, certains citoyens n’arrivent pas à contenir leur colère quant à leur situation sociale très instable.

« Nous voulons un jeune président qui comprenne les problèmes de la jeunesse et ses besoins », dit Sameh, 22 ans, coursier. Et d’ajouter : « Je veux un président qui rende au pays son prestige d’antan, un prestige qui se perd, à mon avis, de jour en jour ».

Cependant, il se demande encore : « Comment pourrais-je choisir librement un président alors que je ne peux pas m’exprimer ouvertement sur mes propres problèmes ? De toute manière, personne ne les écoute. J’ai l’impression que nous servons de proie à des sociétés privées qui nous font travailler toute la journée contre 150 ou 200 L.E. par mois ». Il explique qu’il doit travailler jour et nuit afin de payer les cours particuliers de ses frères dans les différents cycles scolaires. « Le futur chef d’Etat doit absolument réformer le système éducatif, aujourd’hui, très anarchique ».

Un problème qui touche une majorité de familles égyptiennes, à l’exemple de Leïla Hamed, 37 ans, fonctionnaire et mère de deux enfants scolarisés. « Aujourd’hui, personne ne peut poursuivre ses études dans une école gouvernementale sans recourir aux cours particuliers. Et même dans les écoles privées, il faut consacrer un budget particulièrement élevé pour cela. Le prix minimum d’un cours particulier est de 20 L.E., et en multipliant celui-ci par le nombre de matières, il y a de quoi perdre la tête ». Somaya, enseignante azharie, attablée dans une cafétéria au centre-ville en compagnie de sa fille Sara, 11 ans, espère du futur président un intérêt tout particulier accordé à la nouvelle génération. « Dans les écoles surtout azharies, il n’y a pas d’activités sportives ou artistiques. Les élèves me font de la peine, ils étudient toute la journée sans avoir un moment de répit ».

Quant à sa fille, elle ne cache pas son mépris pour une école où les enseignants frappent les élèves pour la moindre faute commise.

Somaya pense qu’un chef d’Etat doit pouvoir résoudre le problème des transports en commun. « Celui qui ne possède pas de voiture a du mal à se déplacer dans la capitale en préservant sa dignité ».

Un contraste qui s’observe facilement dans la rue égyptienne. Des Egyptiens modestes entassés dans un bus public et d’autres plus aisés conduisant des voitures derniers modèles.

Selon le Dr Atef Al-Eraqi, professeur d’université, l’instauration d’une justice luttant contre les disparités sociales est son principal souhait. « Tous les historiens et les économistes assurent que cette justice ne peut se réaliser tant qu’il existe un aussi grand fossé entre les classes sociales ». Et c’est la revendication de beaucoup de citoyens ces jours-ci.

Elham, femme au foyer âgée de 45 ans, partage cet avis. « Il faut accorder plus d’intérêt aux couches défavorisées ». elle s’interroge : « Comment choisir un président parmi des gens incompétents, alors que des personnalités bien influentes comme Amr Moussa sont loin de la scène électorale ? ».

Pour d’autres citoyens, la société égyptienne n’est pas encore prête pour le changement, et il lui faudra encore plusieurs années pour vivre une véritable expérience démocratique. C’est l’avis de Safi, Al-Arabi et Hamada, trois jeunes vendeurs dans un magasin de jeans au centre-ville, qui malgré les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien ne sont pas convaincus qu’un changement apportera du nouveau. « Qu’est-ce qu’un nouveau président peut faire de plus pour résoudre les problèmes de 72 millions d’Egyptiens ? », s’interroge Safi. Tandis qu’Al-Arabi assure : « Une famine aura lieu certainement dans le pays, car le suivant aura sûrement un grand appétit, tandis que celui qui occupe la chaise est déjà rassasié ». Résignés, ils assurent : « Celui qu’on connaît est mieux que celui qu’on ne connaît pas ».

Doaa Khalifa
Dina Ibrahim

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