Hanaa Salama, 35 ans, qui habite avec sa
famille dans les cimetières du quartier Barqouq, souhaite
que le prochain président puisse l’emmener elle et sa famille
vers le monde des vivants. « Qu’il nous trouve un logement
loin des cimetières ». Hanaa vit effectivement dans les tombeaux
depuis deux ans après avoir partagé un petit appartement avec
sa belle-famille. « Il était difficile de rester avec deux
enfants dans un 70 m2, que je devais partager avec les parents
de mon mari, mes belles-sœurs et mes beaux-frères. La seule
solution était de vivre auprès des morts, étant donné que
mon conjoint n’a pas suffisamment d’argent pour payer la location,
ne serait-ce d’une seule pièce ailleurs », explique-t-elle,
contenant difficilement ses larmes. Et d’ajouter : « Le lieu
devient encore plus macabre lorsque des gens viennent pour
enterrer un mort. Les lamentations et les larmes rythment
notre vie quotidienne. C’est notre musique de fond ».
Et du quartier Barqouq à celui d’Abbassiya,
Ahmad, 45 ans, fonctionnaire, attablé à un café, répond avec
amertume : « Comment demander à des gens qui n’arrivent pas
à mener un train de vie normal et dont le seul souci est le
gagne-pain quotidien, de s’intéresser à la politique ? ».
Il explique qu’il en a assez d’entendre parler de réforme
politique et de démocratie. « C’est du luxe dans un pays où
les pauvres ont du mal à trouver une galette de pain à un
prix abordable. Il faut constamment faire la queue pour acheter
les galettes de mauvaise qualité, subventionnées par l’Etat.
Et pour avoir du pain de meilleure qualité, il faut débourser
25 pts. Il est sans rappeler que le salaire est insuffisant
pour subvenir aux besoins de nos enfants, ne serait-ce que
pour les nourrir en pain ».
Hilal, 65 ans, fonctionnaire à la retraite,
a dû trouver un boulot d’infirmier pour arrondir ses fins
de mois. Il se demande pourquoi l’Etat a accordé une prime
de 20 % à tous les travailleurs, alors que les retraités n’ont
eu droit qu’à 15 %. « Vivons-nous sur une autre planète ?
Est-ce que la hausse des prix sur le marché ne nous concerne
pas tous ? ».
Pour le Dr Anouar Raslane, professeur de
droit constitutionnel, la démocratie est non seulement un
système politique qui donne le droit d’élire son président,
mais aussi un mode de vie social et économique. Un système
que l’on doit d’abord instaurer chez soi, au sein de sa famille
en permettant à ses membres de bénéficier de leurs droits
les plus élémentaires. Ce dont souffrent plusieurs familles.
Mourad, garçon de café de 25 ans, semble être pessimiste.
Selon lui, le devoir du futur président est d’offrir à tous
les jeunes un travail permanent et une vie plus décente. «
Trouver un boulot correspondant à mes diplômes et un appartement
pour fonder un foyer est le minimum de mes aspirations »,
répond-il. Pourtant, les déclarations officielles ne cessent
d’annoncer des opportunités d’emploi, de 70 000 à 100 000
postes. Mais pour qui et pour quel salaire ?
Ibrahim, Mohamad, Adel ont des diplômes techniques.
Les trois sont livreurs dans un fast-food du quartier de Mohandessine.
Ils sont convaincus que rien ne changera avec les élections
tant qu’on ne se préoccupera pas des problèmes de la jeunesse.
« Nous voulons une sécurité sociale et des postes gouvernementaux,
car nous risquons d’être licenciés à tout moment ». Une insécurité
qui habite une large catégorie de ces jeunes, même les plus
débrouillards. C’est le cas d’Abou-Rania, vendeur ambulant
de boissons rafraîchissantes. Agé de 31 ans, ce jeune homme
doit quotidiennement se déplacer de Guiza au centre-ville
pour vendre sa boisson de réglisse avec la peur au ventre
que la police ne vienne lui confisquer sa grosse bouteille
en verre. Se retrouver au chômage est sa grande hantise, car
sa famille serait privée de sa nourriture quotidienne. Et
lorsqu’on lui demande ce qu’il attend du futur président,
il répond avec spontanéité : « Plus de justice et pouvoir
gagner dignement ma vie sans avoir à jouer au chat et à la
souris avec la police ».
Le droit à la sécurité est une autre attente
fondamentale de la majorité des Egyptiens. Ils réclament plus
d’intransigeance du prochain chef d’Etat vis-à-vis de la corruption
qui risque de mener la société à la dérive. Aïda Abdel-Salam,
40 ans, s’interroge : « Pourquoi l’Egypte qui est un pays
agricole vend-elle des produits alimentaires à des prix exorbitants
et met à la disposition des consommateurs des fruits et légumes
contaminés par des pesticides cancérigènes ? Même si le citoyen
peut se permettre d’acheter une pastèque à 3 L.E., il préfère
l’éviter de peur d’être empoisonné ».
Et toujours dans le quartier de Mohandessine,
certains citoyens n’arrivent pas à contenir leur colère quant
à leur situation sociale très instable.
« Nous voulons un jeune président qui comprenne
les problèmes de la jeunesse et ses besoins », dit Sameh,
22 ans, coursier. Et d’ajouter : « Je veux un président qui
rende au pays son prestige d’antan, un prestige qui se perd,
à mon avis, de jour en jour ».
Cependant, il se demande encore : « Comment
pourrais-je choisir librement un président alors que je ne
peux pas m’exprimer ouvertement sur mes propres problèmes
? De toute manière, personne ne les écoute. J’ai l’impression
que nous servons de proie à des sociétés privées qui nous
font travailler toute la journée contre 150 ou 200 L.E. par
mois ». Il explique qu’il doit travailler jour et nuit afin
de payer les cours particuliers de ses frères dans les différents
cycles scolaires. « Le futur chef d’Etat doit absolument réformer
le système éducatif, aujourd’hui, très anarchique ».
Un problème qui touche une majorité de familles
égyptiennes, à l’exemple de Leïla Hamed, 37 ans, fonctionnaire
et mère de deux enfants scolarisés. « Aujourd’hui, personne
ne peut poursuivre ses études dans une école gouvernementale
sans recourir aux cours particuliers. Et même dans les écoles
privées, il faut consacrer un budget particulièrement élevé
pour cela. Le prix minimum d’un cours particulier est de 20
L.E., et en multipliant celui-ci par le nombre de matières,
il y a de quoi perdre la tête ». Somaya, enseignante azharie,
attablée dans une cafétéria au centre-ville en compagnie de
sa fille Sara, 11 ans, espère du futur président un intérêt
tout particulier accordé à la nouvelle génération. « Dans
les écoles surtout azharies, il n’y a pas d’activités sportives
ou artistiques. Les élèves me font de la peine, ils étudient
toute la journée sans avoir un moment de répit ».
Quant à sa fille, elle ne cache pas son mépris
pour une école où les enseignants frappent les élèves pour
la moindre faute commise.
Somaya pense qu’un chef d’Etat doit pouvoir
résoudre le problème des transports en commun. « Celui qui
ne possède pas de voiture a du mal à se déplacer dans la capitale
en préservant sa dignité ».
Un contraste qui s’observe facilement dans
la rue égyptienne. Des Egyptiens modestes entassés dans un
bus public et d’autres plus aisés conduisant des voitures
derniers modèles.
Selon le Dr Atef Al-Eraqi, professeur d’université,
l’instauration d’une justice luttant contre les disparités
sociales est son principal souhait. « Tous les historiens
et les économistes assurent que cette justice ne peut se réaliser
tant qu’il existe un aussi grand fossé entre les classes sociales
». Et c’est la revendication de beaucoup de citoyens ces jours-ci.
Elham, femme au foyer âgée de 45 ans, partage
cet avis. « Il faut accorder plus d’intérêt aux couches défavorisées
». elle s’interroge : « Comment choisir un président parmi
des gens incompétents, alors que des personnalités bien influentes
comme Amr Moussa sont loin de la scène électorale ? ».
Pour d’autres citoyens, la société égyptienne
n’est pas encore prête pour le changement, et il lui faudra
encore plusieurs années pour vivre une véritable expérience
démocratique. C’est l’avis de Safi, Al-Arabi et Hamada, trois
jeunes vendeurs dans un magasin de jeans au centre-ville,
qui malgré les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien
ne sont pas convaincus qu’un changement apportera du nouveau.
« Qu’est-ce qu’un nouveau président peut faire de plus pour
résoudre les problèmes de 72 millions d’Egyptiens ? », s’interroge
Safi. Tandis qu’Al-Arabi assure : « Une famine aura lieu certainement
dans le pays, car le suivant aura sûrement un grand appétit,
tandis que celui qui occupe la chaise est déjà rassasié ».
Résignés, ils assurent : « Celui qu’on connaît est mieux que
celui qu’on ne connaît pas ».