Nous nous sommes retrouvés dans un autobus
au milieu d’un désert d’une grande aridité. Durant 45 minutes,
nous avons parcouru 80 km pour atteindre un barrage militaire
au milieu d’un mur de barbelés. Le bus qui nous transportait
avait été soumis à une inspection minutieuse par l’intermédiaire
d’un véhicule que je voyais pour la première fois et qui avait
la taille d’un camion. Il était verrouillé de toutes parts.
On aurait dit un camion frigorifique immense servant à transporter
de la nourriture. Cette voiture s’est mise à tournoyer autour
de l’autobus en s’y collant dans l’objectif de détecter d’éventuels
explosifs.
Un membre d’une délégation arabe a dit en
plaisantant au Syrien Ali Okla Ersan, secrétaire général de
l’Union, qui était assis à mes côtés : « Apparemment, le dîner
vient de l’étranger dans des réfrigérateurs spéciaux ». Et
au président de l’Union, l’Algérien Abdelaziz Al-Mahioubi,
de rétorquer : « Vous commencez à avoir faim, semble-t-il.
Ce sont de simples mesures de sécurité ». Je réponds : « Ils
se trompent de lieu. Les explosifs ne se trouvent pas à l’extérieur,
mais à l’intérieur de l’autobus. Ce sont eux qui sont importés
des pays voisins et non le dîner ».
Mais
il semble que les responsables de la sécurité n’ont pas pu détecter
les explosifs humains que transportait l’autobus. Raison pour
laquelle il nous ont autorisés à traverser le barrage militaire
pour nous retrouver dans un désert encore plus immense que nous
avons traversé en quelques minutes, pour nous retrouver devant
deux tentes. Il était presque 20h et le crépuscule de toute
beauté alimentait ce décor étrange et surréaliste. Après avoir
quitté l’autobus, nous nous sommes trouvés devant la première
tente et nous avons traversé un portique électronique comme
celui qui se trouve dans les grands hôtels et les institutions
gouvernementales. Nous l’avons tous franchi, nous les présidents
des Unions des écrivains arabes et membres des délégations et
nous nous sommes retrouvés sous une tente vide. Sur la gauche,
il y avait une porte qui nous a conduits à l’intérieur de la
seconde tente. Nous y avons trouvé des chaises en plastique
qui ressemblent à celles de la plage placées en demi-cercle
face à un fauteuil confortable devant lequel se trouvait une
table sur laquelle était installé un microphone. Quelques secondes
plus tard, Moammar Kadhafi fit son entrée sans gardes du corps,
ni suite. Il nous salua : « Al-Salam Aleikom ». Il portait une
cape aubergine et un couvre-chef de la même couleur.
Dès qu’il se fut assis, le poète ghanéen
Atokwei Okai, président de l’Union générale des écrivains
africains, prit le microphone. Il salua le dirigeant libyen
et fit son éloge en mettant l’accent sur ses efforts pour
les peuples d’Afrique. Il lui présenta un costume africain
aux couleurs vives que Kadhafi enfila tout de suite au-dessus
de sa cape. Il le garda tout au long de notre rencontre qui
a duré plus d’une heure, alors que nous étouffions de chaleur
à l’intérieur de la tente transpercée par l’air chaud du désert.
Je me souvins de ma dernière rencontre avec
Kadhafi au moment où il avait rencontré des intellectuels
sous sa tente qu’on avait montée au palais de Qobba. Il avait
parlé de l’Afrique et de sa décision de considérer la Libye
comme un Etat africain n’ayant rien à voir avec les pays arabes.
Cette rencontre remonte à quelques années.
La colère que ressentait alors le dirigeant libyen à l’égard
des Arabes semblait maintenant disparue. Il apparaissait comme
un homme ayant pu concilier la tendance pro-africaine de son
pays et son appartenance arabe. Ces deux appartenances convergeaient
et semblaient inséparables. C’est pourquoi lorsque le colonel,
devant les délégations arabes réunies à Syrte, a abordé le
sujet de l’Afrique, personne n’y a ressenti une contradiction,
avec l’arabité de la Libye. Il déclara que nous appartenions
tous au continent noir et que la plus grande superficie du
monde arabe se trouvait en Afrique. Et ceci même si la couleur
de notre peau n’était pas noire à cause de nos origines extérieures
à l’Afrique et de notre installation dans le nord du continent.
Mais au fil du temps et à cause des mariages entre Arabes
et Africains, la couleur de notre peau devint noire. Car c’est
généralement la couleur noire qui l’emporte lorsqu’il y a
un mariage entre un Noir et un Blanc.
Je ne pus comprendre de quels peuples arabes
établis au nord de l’Afrique parlait Kadhafi. Ainsi, les Egyptiens
sont un vrai peuple africain établi au nord de l’Afrique depuis
des milliers d’années et qui a été la source de sa civilisation
glorieuse. D’ailleurs, de nombreux historiens considèrent
la civilisation égyptienne comme une civilisation africaine
de base. D’aucuns pourraient ignorer que l’une des familles
qui gouvernait au temps des pharaons provenait de la Libye.
Ainsi, la différence de la couleur de la peau entre les habitants
du nord, du centre ou du sud de l’Afrique n’est pas une différence
ethnique mais géographique.
Après avoir fait l’éloge de l’Afrique, Kadhafi
aborda le monde arabe et son identité. Et à ce sujet, il se
lamenta sur la langue arabe et son mauvais usage, ainsi que
sur le recours courant à l’anglais dans le monde arabe. Il
ajouta que la bonne utilisation de la langue se faisait rare
dans les médias ou dans les correspondances officielles entre
les pays, à l’exception de celles en provenance du Maghreb.
Tout en donnant quelques exemples du mauvais usage de l’orthographe,
il démontra que certains dirigeants arabes écrivaient « President
» à côté du même mot en arabe dans leurs correspondances officielles.
Il se demanda avec étonnement la raison de ce comportement.
Est-ce une preuve de progrès ? Il affirma que certains grands
journaux arabes écrivaient le nom de leur publication en arabe
et en anglais en affirmant que cela contribue à mieux diffuser
leurs publications à l’étranger et ce, alors que les journaux
étrangers à grand tirage dans les pays arabes ne faisaient
pas de même.
Il ajouta que la tendance à l’utilisation
excessive de l’anglais au détriment de l’arabe correct ressortait
d’un sentiment d’infériorité injustifié. Il appela les écrivains
et les intellectuels arabes à la diffusion de la langue arabe
correcte et la sensibilisation de leurs compatriotes à leur
identité nationale et à ressentir une fierté vis-à-vis de
leur langue.
Tout d’un coup, la ferveur et l’enthousiasme
enflammèrent le colonel Kadhafi et il voulut, semble-t-il,
nous les transmettre. Il nous interpella : « Pourquoi gardez-vous
le silence devant de telles pratiques et pourquoi ne vous
révoltez-vous pas ? ». Et pour finir, il conclut : « A chaque
assistance, le discours qui lui convient, et c’est ce discours
qui vous convient à vous les écrivains ».
L’un de nos collègues libyens essaya d’inciter
le secrétaire général de l’Union des hommes de lettres et
des écrivains arabes à répondre. Mais ce dernier laissa le
soin au président de l’Union qui a parlé de la perspicacité
du colonel et des directives importantes qu’il venait de donner.
Par la suite, un poète jordanien récita un
poème d’éloge au leader libyen. Puis un membre de la délégation
libyenne qui avait préparé cette rencontre me demanda de prononcer
un discours en tant que président de la délégation du plus
grand pays arabe. Je lui répondis que le président de l’Union
générale des écrivains avait parlé au nom de tous. D’ailleurs,
il surpassa de loin ce que toutes les délégations réunies
auraient pu dire .