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Rencontre avec le colonel

Par Mohamed Salmawy
Ce n’était pas la première fois que je pénétrais sous la tente du dirigeant libyen Moammar Kadhafi, mais cette fois-ci notre rencontre s’est déroulée sous la tente montée dans le désert à proximité de la ville libyenne de Syrte, où se tenaient les réunions du bureau permanent de l’Union générale des hommes de lettres et des écrivains arabes. A l’issue de ces réunions, le dirigeant libyen a annoncé qu’il accueillerait les membres des délégations arabes à la veille de leur départ.

Nous nous sommes retrouvés dans un autobus au milieu d’un désert d’une grande aridité. Durant 45 minutes, nous avons parcouru 80 km pour atteindre un barrage militaire au milieu d’un mur de barbelés. Le bus qui nous transportait avait été soumis à une inspection minutieuse par l’intermédiaire d’un véhicule que je voyais pour la première fois et qui avait la taille d’un camion. Il était verrouillé de toutes parts. On aurait dit un camion frigorifique immense servant à transporter de la nourriture. Cette voiture s’est mise à tournoyer autour de l’autobus en s’y collant dans l’objectif de détecter d’éventuels explosifs.

Un membre d’une délégation arabe a dit en plaisantant au Syrien Ali Okla Ersan, secrétaire général de l’Union, qui était assis à mes côtés : « Apparemment, le dîner vient de l’étranger dans des réfrigérateurs spéciaux ». Et au président de l’Union, l’Algérien Abdelaziz Al-Mahioubi, de rétorquer : « Vous commencez à avoir faim, semble-t-il. Ce sont de simples mesures de sécurité ». Je réponds : « Ils se trompent de lieu. Les explosifs ne se trouvent pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de l’autobus. Ce sont eux qui sont importés des pays voisins et non le dîner ».

Mais il semble que les responsables de la sécurité n’ont pas pu détecter les explosifs humains que transportait l’autobus. Raison pour laquelle il nous ont autorisés à traverser le barrage militaire pour nous retrouver dans un désert encore plus immense que nous avons traversé en quelques minutes, pour nous retrouver devant deux tentes. Il était presque 20h et le crépuscule de toute beauté alimentait ce décor étrange et surréaliste. Après avoir quitté l’autobus, nous nous sommes trouvés devant la première tente et nous avons traversé un portique électronique comme celui qui se trouve dans les grands hôtels et les institutions gouvernementales. Nous l’avons tous franchi, nous les présidents des Unions des écrivains arabes et membres des délégations et nous nous sommes retrouvés sous une tente vide. Sur la gauche, il y avait une porte qui nous a conduits à l’intérieur de la seconde tente. Nous y avons trouvé des chaises en plastique qui ressemblent à celles de la plage placées en demi-cercle face à un fauteuil confortable devant lequel se trouvait une table sur laquelle était installé un microphone. Quelques secondes plus tard, Moammar Kadhafi fit son entrée sans gardes du corps, ni suite. Il nous salua : « Al-Salam Aleikom ». Il portait une cape aubergine et un couvre-chef de la même couleur.

Dès qu’il se fut assis, le poète ghanéen Atokwei Okai, président de l’Union générale des écrivains africains, prit le microphone. Il salua le dirigeant libyen et fit son éloge en mettant l’accent sur ses efforts pour les peuples d’Afrique. Il lui présenta un costume africain aux couleurs vives que Kadhafi enfila tout de suite au-dessus de sa cape. Il le garda tout au long de notre rencontre qui a duré plus d’une heure, alors que nous étouffions de chaleur à l’intérieur de la tente transpercée par l’air chaud du désert.

Je me souvins de ma dernière rencontre avec Kadhafi au moment où il avait rencontré des intellectuels sous sa tente qu’on avait montée au palais de Qobba. Il avait parlé de l’Afrique et de sa décision de considérer la Libye comme un Etat africain n’ayant rien à voir avec les pays arabes.

Cette rencontre remonte à quelques années. La colère que ressentait alors le dirigeant libyen à l’égard des Arabes semblait maintenant disparue. Il apparaissait comme un homme ayant pu concilier la tendance pro-africaine de son pays et son appartenance arabe. Ces deux appartenances convergeaient et semblaient inséparables. C’est pourquoi lorsque le colonel, devant les délégations arabes réunies à Syrte, a abordé le sujet de l’Afrique, personne n’y a ressenti une contradiction, avec l’arabité de la Libye. Il déclara que nous appartenions tous au continent noir et que la plus grande superficie du monde arabe se trouvait en Afrique. Et ceci même si la couleur de notre peau n’était pas noire à cause de nos origines extérieures à l’Afrique et de notre installation dans le nord du continent. Mais au fil du temps et à cause des mariages entre Arabes et Africains, la couleur de notre peau devint noire. Car c’est généralement la couleur noire qui l’emporte lorsqu’il y a un mariage entre un Noir et un Blanc.

Je ne pus comprendre de quels peuples arabes établis au nord de l’Afrique parlait Kadhafi. Ainsi, les Egyptiens sont un vrai peuple africain établi au nord de l’Afrique depuis des milliers d’années et qui a été la source de sa civilisation glorieuse. D’ailleurs, de nombreux historiens considèrent la civilisation égyptienne comme une civilisation africaine de base. D’aucuns pourraient ignorer que l’une des familles qui gouvernait au temps des pharaons provenait de la Libye. Ainsi, la différence de la couleur de la peau entre les habitants du nord, du centre ou du sud de l’Afrique n’est pas une différence ethnique mais géographique.

Après avoir fait l’éloge de l’Afrique, Kadhafi aborda le monde arabe et son identité. Et à ce sujet, il se lamenta sur la langue arabe et son mauvais usage, ainsi que sur le recours courant à l’anglais dans le monde arabe. Il ajouta que la bonne utilisation de la langue se faisait rare dans les médias ou dans les correspondances officielles entre les pays, à l’exception de celles en provenance du Maghreb. Tout en donnant quelques exemples du mauvais usage de l’orthographe, il démontra que certains dirigeants arabes écrivaient « President » à côté du même mot en arabe dans leurs correspondances officielles. Il se demanda avec étonnement la raison de ce comportement. Est-ce une preuve de progrès ? Il affirma que certains grands journaux arabes écrivaient le nom de leur publication en arabe et en anglais en affirmant que cela contribue à mieux diffuser leurs publications à l’étranger et ce, alors que les journaux étrangers à grand tirage dans les pays arabes ne faisaient pas de même.

Il ajouta que la tendance à l’utilisation excessive de l’anglais au détriment de l’arabe correct ressortait d’un sentiment d’infériorité injustifié. Il appela les écrivains et les intellectuels arabes à la diffusion de la langue arabe correcte et la sensibilisation de leurs compatriotes à leur identité nationale et à ressentir une fierté vis-à-vis de leur langue.

Tout d’un coup, la ferveur et l’enthousiasme enflammèrent le colonel Kadhafi et il voulut, semble-t-il, nous les transmettre. Il nous interpella : « Pourquoi gardez-vous le silence devant de telles pratiques et pourquoi ne vous révoltez-vous pas ? ». Et pour finir, il conclut : « A chaque assistance, le discours qui lui convient, et c’est ce discours qui vous convient à vous les écrivains ».

L’un de nos collègues libyens essaya d’inciter le secrétaire général de l’Union des hommes de lettres et des écrivains arabes à répondre. Mais ce dernier laissa le soin au président de l’Union qui a parlé de la perspicacité du colonel et des directives importantes qu’il venait de donner.

Par la suite, un poète jordanien récita un poème d’éloge au leader libyen. Puis un membre de la délégation libyenne qui avait préparé cette rencontre me demanda de prononcer un discours en tant que président de la délégation du plus grand pays arabe. Je lui répondis que le président de l’Union générale des écrivains avait parlé au nom de tous. D’ailleurs, il surpassa de loin ce que toutes les délégations réunies auraient pu dire .

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