| |
|
Afghanistan.
La campagne pour les premières
législatives depuis 30 ans risque d’être perturbée par la violence.
Mais cette insécurité ne devrait pas faire échouer le scrutin
prévu le 18 septembre. |
|
Troubles en
perspective |
La
campagne électorale pour les législatives-clefs du 18 septembre
bat son plein. Douze millions d’électeurs seront appelés à désigner
249 représentants à la Wolesi Jirga (Assemblée nationale), et
420 dans les conseils provinciaux qui doivent servir à nommer
une partie des membres de la Meshrano Jirga (Chambre haute).
Ces premières législatives en Afghanistan depuis près de 30
ans devaient à l’origine avoir lieu en juin 2004, en même temps
que la première présidentielle de l’histoire du pays finalement
reportée à octobre. Elles ont ensuite été reportées au printemps
2005, puis au 18 septembre, pour des raisons de sécurité.
Alors que la campagne
a débuté officiellement mercredi dernier, les affiches électorales
ont déjà fleuri partout dans les grandes villes, où elles tapissent
les murs, panneaux publicitaires, étals ambulants et pare-brise
des véhicules, et dans les villages. Les candidats font également
campagne à travers les télévisions, radios et journaux locaux.
Chaque candidat pourra ainsi enregistrer un spot de campagne
sur une des 78 chaînes de télévision ou radios locales — qui
ont poussé comme des champignons depuis la chute des Talibans
— avec lesquelles la Commission électorale afghane (JEMB) a
passé un accord. Cette campagne médias coûtera au moins 600
000 dollars à la Commission électorale, soit une infime partie
des 148,6 millions de dollars versés par la communauté internationale
pour financer ces élections. Les candidats pourront également
faire leur publicité dans les journaux locaux, cette fois à
leurs frais.
Cette liberté de
parole des candidats semble cependant largement compromise par
l’activisme des milices locales : une série d’attaques dans
le sud et l’Est du pays ont coûté la vie dimanche à quatre personnes,
dont un dignitaire religieux. Deux candidats au Parlement et
quatre employés électoraux ont déjà été assassinés cette année.
En outre, quatre soldats américains ont été tués et trois autres
blessés dimanche par l’explosion de plusieurs bombes en un même
lieu, dans le sud de l’Afghanistan. Ces décès portent à 74,
dont sept cette semaine, le nombre total des soldats américains
tués en Afghanistan cette année, le pire bilan depuis l’intervention
dans ce pays en 2001 de la coalition internationale dirigée
par les Etats-Unis.
Liées aux commandants
locaux, au trafic de drogue, aux Talibans, aux chefs de tribus
ou à la criminalité ordinaire, ces milices héritées de centaines
d’années de rivalités tribales et de plus de 20 ans de guerre
tiennent encore les provinces, où l’autorité du gouvernement
de Kaboul peine à s’étendre. Début août, la chef de la mission
d’observation de l’Union européenne pour ces élections, Emma
Bonino, s’était déjà inquiétée des « intimidations » et « harcèlements
», en demandant « à tous les Afghans de respecter les droits
des candidats, hommes ou femmes ». Mercredi dernier, l’organisation
de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a
appelé les autorités afghanes et internationales à « prendre
des mesures spéciales pour protéger les candidates femmes (10
% des candidats) des intimidations des Talibans ou des commandants
locaux ».
C’est ainsi que
la campagne se trouve placée sous le signe d’une insécurité
diffuse et la possibilité d’attentats, sans que cela ne soit
de nature à remettre en cause le scrutin, sauf dans quelques
zones instables. En octobre dernier, la tenue sans incidents
majeurs de la première élection présidentielle de l’histoire
du pays, remportée par Hamid Karzai avec le soutien des Etats-Unis,
avait été considérée comme une grande victoire par la communauté
internationale. Or les violences ont repris de plus belle au
printemps, tuant plus de 900 personnes depuis le début de l’année,
soit plus que pour toute l’année 2004. Ces incidents, concentrés
en grande partie dans les régions proches de la frontière pakistanaise,
ne sont toutefois pas de nature à déstabiliser le pays et le
processus électoral. |
|
| Le scrutin devrait
notamment être perturbé localement dans les instables régions
frontalières du Pakistan, foyers de la rébellion antigouvernementale,
montagneuses et difficiles d’accès. Pour y faire face, la coalition
militaire sous commandement américain (20 000 hommes avec les
renforts) a fait appel à un millier de soldats supplémentaires,
et la Force d’assistance à la sécurité de l’Otan (Isaf, 10 500
hommes avec les renforts) à 2 000 soldats supplémentaires. En
théorie, la sécurité devrait être avant tout prise en charge
par les contingents afghans récemment formés : 35 000 soldats
et 90 000 policiers. Mais la police afghane est jugée très corrompue,
notamment dans les zones rebelles. La plupart des observateurs
évoquent ainsi une insécurité diffuse et multiforme, qui ne
se limite pas aux seules zones d’action des Talibans, accusés
de tous les maux par le gouvernement afghan. « Les incidents
ne sont en général pas directement liés aux Talibans, mais à
la criminalité, au trafic de drogue, aux commandants locaux
... Ces éléments, qui se sentent rejetés par Kaboul et veulent
garder leur pré carré, poussent leurs candidats », explique
un responsable du Bureau pour la sécurité en Afghanistan (Anso),
chargé d’évaluer la situation sécuritaire pour les organisations
non gouvernementales. « Les commandants et milices locales afghans
ne font qu’adapter au processus électoral les affrontements
qu’ils se livrent depuis des siècles », conclut le responsable
d’Anso.
En effet, presque
quatre ans après la chute des Talibans, l’Afghanistan reste
un pays tiraillé par des violences quotidiennes, entre les attaques
de rebelles, les affrontements de chefs de guerre et la criminalité.
Attaques de Talibans, manifestations antiaméricaines, attentats,
menaces sur les étrangers : chaque jour la violence vient porter
une ombre sur la « Success Story » de l’Afghanistan, le terme
utilisé par l’armée américaine pour faire un pendant positif
au bourbier iraqien. Un vent d’optimisme avait pourtant soufflé
sur le pays après l’élection en octobre du président Hamid Karzai,
largement soutenu par les Etats-Unis, qui dirigent une coalition
militaire déployée dans le pays depuis qu’elle a chassé les
Talibans du pouvoir à la fin 2001. Or, après une traditionnelle
accalmie hivernale, les violences ont repris de plus belle depuis
début mars, sans cependant prendre la forme d’une offensive
coordonnée ni menacer le pouvoir . |
Hicham Mourad |
|
| Retour
au sommaire |
| |
|
|