L'enquête sur
les tirs de roquettes lancés vendredi dernier contre deux
bâtiments de la marine américaine près du port jordanien d'Aqaba,
sur la mer Rouge (sud de la Jordanie) et la station balnéaire
voisine d'Eilat, en Israël, privilégie pour le moment la piste
d'Al-Qaëda. Toutefois, jusqu'à présent, l'enquête n'a permis
que l'arrestation, samedi et dimanche, de deux Egyptiens et
d'un Iraqien, soupçonnés d'être les auteurs des attaques.
Ces trois roquettes de type Katioucha, qui ont été tirées
depuis un entrepôt d'Aqaba, ont tué un soldat jordanien et
blessé un autre et ont été revendiquées sur Internet par un
groupe lié au réseau terroriste Al-Qaëda se présentant comme
« l'Organisation Al-Qaëda au Levant et en Egypte ». Dès vendredi,
la police jordanienne a mené les premières investigations
en érigeant des barrages policiers et militaires entre les
entrées et sorties d'Aqaba, soit sur 350 km, aboutissant à
la découverte samedi soir du lance-roquettes utilisé dans
un entrepôt détenu par des Egyptiens et Iraqiens et à l'arrestation
de plus de 70 personnes. Dans la capitale, quelques points
de contrôle ont fait leur apparition dans la nuit. Les forces
de sécurité jordaniennes ont affirmé soupçonner six personnes
dont un Syrien, plusieurs Egyptiens et Iraqiens, qui auraient
pris la fuite à bord d'un véhicule immatriculé au Koweït.
Toutefois, le ministre de l'Intérieur, Aouni Yervass, a refusé
de divulguer l'identité d'aucun des suspects, soulignant que
« l'enquête se poursuivra discrètement et aucune information
qui risque de nuire à l'investigation ne sera divulguée ».
Cette attaque
située à la frontière jordano-israélienne a été vivement condamnée
par le roi jordanien, Abdallah II, en visite en Russie au
moment des faits. Il a dénoncé un attentat qu'il a qualifié
de « criminel » et souligné que la Jordanie « poursuivrait
son message de justice et de tolérance et continuerait de
montrer la véritable image de l'islam que les terroristes
tentent de déformer ». Le porte-parole de la Maison Blanche,
Trent Duffy, ainsi que le ministre israélien de la Défense,
Shaoul Mofaz, après avoir « vigoureusement condamné » l'attaque,
ont affirmé qu'ils coopéraient en matière policière et judiciaire
avec la Jordanie afin de retrouver les responsables. De même,
l'ambassade américaine à Amman a recommandé dimanche « aux
citoyens américains en Jordanie de continuer à faire preuve
de prudence concernant leur sécurité ». Une mesure jugée «
injustifiée » par le ministère jordanien de l'Intérieur.
Le porte-parole
du gouvernement iraqien, Leith Koubba, a aussi adressé un
message de solidarité à la Jordanie, lui demandant de coopérer
avec elle en matière de lutte antiterroriste. Toutefois, au
sein de la classe politique jordanienne, le Front de l'Action
Islamique (FAI) et notamment son secrétaire général, Jamil
Abou-Baker, a reproché la politique étrangère du roi, lui
demandant de s'abstenir de « fournir de l'aide aux forces
d'agression », en référence aux forces américaines.
Pour autant,
cette attaque terroriste, la première du genre depuis 30 ans
en Jordanie, a de quoi inquiéter. Premièrement parce qu’Aqaba
et Eilat, nichés au fond du golfe d'Aqaba, n'avaient pas connu
d'incidents graves même au plus fort des tensions arabo-israéliennes.
Ensuite, parce que le communiqué diffusé sur Internet par
l'organisation et publié au nom des « Brigades du Martyr Abdallah
Azzam », un islamiste palestinien d'origine jordanienne, tué
en Afghanistan en 1989, affirme : « Les sionistes sont une
cible légitime pour nous. Comme nous les avons soufflés à
Taba, nous les avons visés à Eilat et bientôt à Tel-Aviv ».
Le groupe prévient que « les Américains ont semé le chaos,
détruit la terre et contrôlé les ressources de la nation,
alors qu'ils se tiennent prêts à des attaques encore plus
fortes ».
De tels propos,
au-delà des menaces qu'ils profèrent, tendent à déstabiliser
le royaume hachémite. Ce dernier est, en effet, vilipendé
par une partie de l’opinion arabe mais surtout par les islamistes
pour son traité de paix avec Israël, signé en 1994. D’autre
part, ce rappel à l’ordre dénonce la proximité du gouvernement
jordanien avec la puissance, considérée comme « impie », américaine,
et ce notamment en matière de lutte antiterroriste. En Jordanie,
le tribunal de sécurité de l'Etat a condamné à mort, depuis
l'assassinat en 2002 de Laurence Foley, une employée de l'USAID,
huit personnes, dont Abou-Moussab Al-Zarqawi, le chef du réseau
islamiste Al-Qaëda en Iraq et dont la tête a été mise à prix
pour 25 millions de dollars aux Etats-Unis .