— Ali n’est cependant pas indifférent à son
entourage ...
— Dans le minibus le transportant d’un bout
à l’autre de la ville, il note les limites économiques d’un
jeune couple paumé, sans logement, écoute le passager barbu
qui psalmodie, puis condamne vivement la guerre en Iraq. Il
suit de même le délire à haute voix du chauffeur qui épie les
gestes du jeune couple. Cependant, Ali ne bronche pas, ne sort
pas de ses gonds.
— Que signifie la séquence où l’officier qui
l’a soumis à un interrogatoire après l’échec de son suicide,
lui demande à son tour de l’aider à se suicider ?
— Cela transcrit le manque d’ordre et de sécurité
dans la société. Au sortir d’Ali du bateau qui devait l’emmener
à son ultime voyage, je coupe et raccorde sur son passage sur
un pont où il rencontre l’officier qui lui demande un sac en
plastique pour se suicider. Chaque scène obéit à un principe
d’inversion. Ali commence par l’intention de se suicider pour
remonter ensuite aux problèmes quotidiens et sociaux de chacun.
Dans cette inversion, le film trouve son moteur, sa recharge.
J’abandonne le conflit social pour le transformer en conflit
symbolique. Ali apparaît comme une tentation de fuir à tout
prix, comme s’il était le double des personnages qu’il croise.
Ils ne sont que les deux faces d’une même personne partagée
entre le désir de rester et celui de quitter la vie. La deuxième
partie du film nous montre tous dans le même bateau qu’emprunte
Ali pour se suicider, souffrant de choses communes.
— Les mouvements de la caméra semblent caresser
la ville, inspirant optimisme et non rejet de la vie. Pourquoi
ce paradoxe ?
— La ville étend lentement ses quartiers et
ses immeubles sous l’œil d’Ali, observateur d’une beauté qui
part en lambeaux. La première partie du film obéit à la balade,
une suite de plans-séquences des coins de la ville toujours
cadrés et éclairés avec souplesse. A la fin de son périple,
résonne chez Ali le désir de finir, la nécessité de sortir de
la laideur qui couvre les quartiers en raison des constructions
non harmonieuses, de l’isolement des grands bâtiments. Trouver
la fin reste une quête douteuse.
— Cependant, la fin est heureuse ...
— A la fin de son périple, Ali trouve justement
une limite, la mort appelée de ses vœux au début du film est
abandonnée. Le film se termine par un échange. Ali concède le
partage de son appartement au jeune couple sans logement, rencontré
en route. C’est la symbolisation du désir de transformation
du héros. Ainsi, il peut changer de vie, son appartement se
métamorphose. Il ne démissionne pas totalement de la vie, se
laisse happer par cette nouvelle vie de famille qui s’installe
chez lui et donne naissance à un enfant qui porte son prénom.
Cela donne une ampleur nouvelle à Ali, un espoir. Mais un trajet
a bien eu lieu, qui n’était pas linéaire, mais évolutif, refusant
les conventions narratives d’usage pour mieux suivre la progression
de la pensée d’Ali.
— Vous n’en êtes pas à votre premier prix ...
— Outre deux prix nationaux, ce film vient
de remporter le prix de la réalisation vidéo et du sous-titrage
de la société Grehard Lehmann, associée au Festival de Locarno.
Mon documentaire précédent Yaïchoune baynana (Ils Vivent parmi
nous) sur la vie ardue d’une coutelière qui élève seule ses
enfants a reçu également huit prix, dont le premier prix de
l’Unicef du Festival de cinéma de Bilbao, en Espagne. Je m’enquiers
des problèmes sociaux, de l’essentiel de la force vive d’un
être qui rectifie sa trajectoire, transforme son déclin en victoire.
C’est intéressant de raconter ce qu’on voit autour de soi.