Il
est 6h du matin. Alors que le silence règne encore dans
le quartier de Mohandessine, la rue du Soudan est, elle,
en pleine effervescence. Une foule dense s'est massée
autour d'une grande tente et une voix stridente fuse
d'un haut-parleur. « Le Marché de la famille vous salue
et vous annonce la vente de toutes sortes de légumes
et de fruits. Des produits sains n'ayant pas subi de
traitement aux pesticides et arrivant directement des
fermes », crie Ahmad Mohamad, un jeune vendeur. La tente,
dressée sur une superficie de 400 m2, est divisée en
plusieurs stands. Deux pancartes sont suspendues, affichant
des prix unifiés, l'une pour les légumes et l'autre
pour les fruits. Des hommes et des femmes font la queue
devant les étalages, certains bousculent parfois pour
acheter rapidement ce dont ils ont besoin avant de se
rendre au travail. Dans ce souk, les clients ont la
possibilité de sélectionner les légumes et même les
fruits. « Nous n'avons pas voulu soumettre les clients
à certaines restrictions. Ces produits leur sont destinés,
ils doivent comprendre qu'il est dans leur intérêt de
les manipuler délicatement », ajoute-t-il.
Malheureusement,
les mains qui palpent et trient sont nombreuses et en
moins d'une heure, les étalages sont mis sens dessus
dessous. A travers les haut-parleurs, les vendeurs somment
les gens de ne pas abîmer la marchandise.
Un
tel afflux de clients s'explique par le fait que c'est
le seul marché populaire de fruits et légumes bio, qui
ouvre un jour par semaine, le jeudi, et seulement pendant
deux heures, entre 6h et 8h du matin. Depuis les récentes
déclarations du ministre de l'Agriculture visant à interdire
l'usage des traitements chimiques de nature cancérigène,
ayant fait l'objet de procès et de polémiques, la crainte
du consommateur a grandi. Pourtant, les cultivateurs
continuent d'écouler des légumes et des fruits qui seraient
contaminés par des pesticides qu'ils utilisent pour
obtenir de bonnes récoltes. Tout récemment, l'intoxication
d'une centaine de personnes du gouvernorat de Béni-Souef
ayant consommé des pastèques a fait la Une des journaux.
Raison pour laquelle beaucoup de gens essaient de se
procurer des produits bio.
En
Egypte, seule la ferme Sekem, fondée en 1978, et spécialisée
dans la culture bio, fournit quelques supermarchés ou
échoppes dans les quartiers huppés tels que Mohandessine,
Doqqi et Zamalek.
Malheureusement,
de tels produits coûtent cher et ne sont pas dans les
moyens de tout le monde. A titre d'exemple, le prix
d'un feddan de tomates bio revient à 1 000 L.E. contre
400 L.E. pour le non bio, et le kilo se vend à 5 L.E.
au consommateur. Quant aux fruits et légumes déshydratés
par lyophilisation, ils coûtent encore plus cher.
L'ouverture
de ce marché donne la chance à différentes couches sociales
de s'approvisionner en légumes et fruits bio, et à des
prix accessibles. « On ne sait plus quoi manger. Tous
les produits disponibles sur le marché sont contaminés
par des pesticides cancérigènes », déplore Mohamad,
ingénieur, tout en ajoutant que toute sa famille s'est
retrouvée à l'hôpital pour avoir consommé récemment
une pastèque contaminée. Depuis, il n'achète plus de
fruits et cherche des légumes non traités. Mohamad,
qui habite le quartier d'Ard Al-Léwa, à Mohandessine,
a appris par hasard l'existence de ce marché, qui n'a
fait l'objet d'aucune publicité. Pour lui, ce souk est
une véritable aubaine. « Je faisais le tour des supermarchés
pour acheter quelques kilogrammes de tomates ou de pommes
de terre bio que je payais au prix fort, uniquement
pour préserver la santé de mes enfants. Dans ce marché,
les prix sont plutôt modérés et on n'a pas besoin d'aller
ailleurs, car tout est disponible sur place », explique
Mohamad, tout en choisissant un kilo de tomates qui
va lui coûter 125 pts alors que dans un supermarché,
il l'aurait payé 5 L.E. à cause de son bel emballage.
Le
seul inconvénient, c'est l'heure matinale à laquelle
ouvre ce souk. « Même si je me lève tôt, je n'arrive
pas à acheter tout ce dont j'ai besoin, car d'autres
personnes sont déjà là avant moi pour vider les étalages
», souligne Rami, médecin et père de trois enfants.
Ouvert
depuis trois mois, le Marché de la famille est une initiative
du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le développement)
avec la collaboration du Fonds social et la société
Sekem. Un souk populaire et hebdomadaire dont le seul
objectif est de mettre à la disposition des familles
aux faibles revenus des produits sains. Selon monsieur
Antonio Vigilanti, représentant du PNUD et responsable
de ce projet, c'est le marché bio Sikousisola, au Venezuela,
qui a été leur source d'inspiration. « Ce marché, qui
existe depuis 20 ans, est une grande réussite, au point
que d'autres pays d’Amérique latine ont suivi l'exemple.
Nous avons voulu tenter cette expérience en Egypte pour
réduire le niveau de pauvreté et donner la possibilité
aux familles de constituer un panier varié », explique-t-il.
Et d'ajouter que l'emplacement du Marché de la famille
est parfait puisqu'il sert 10 quartiers tels que Ossim,
Al-Baraguil, Bachtil, Imbaba, Mit Oqba, Mohandessine
et Ard Al-Léwa. Autrement dit, avec un budget de 375
000 dollars apportés par le PNUD, environ 10 000 familles
arriveront à économiser entre 15 et 20 % des dépenses
en produits alimentaires. Par exemple, le client modeste
a la possibilité d'acheter deux tomates, un concombre
et deux carottes, pour composer une salade. Et s'il
n'a besoin que de quelques aubergines, courgettes et
poivrons pour préparer un mahchi (légumes farcis), il
n'est pas obligé d'acheter un kilo de chaque légume.
Un
système qui permet à la maîtresse de maison d'éviter
le gaspillage, de varier les mets, d'économiser de l'argent,
et surtout de consommer des légumes frais et non contaminés.
Mais ce mode d'achat est tout nouveau pour beaucoup
d'Egyptiens, et certains préfèrent encore acheter au
kilo, et surtout moins cher.
Après
avoir sélectionné les pommes de terre une à une, Nadia
se tourne vers l'étalage de concombres, mais trouve
leur prix exorbitant. « Pourquoi vendez-vous le kilo
de concombres à 125 pts alors qu'ailleurs il ne coûte
que 75 pts ? », lance-t-elle au vendeur. Ce
dernier lui explique que les légumes qu'il vend n'ont
pas été traités par des produits chimiques, et que les
bienfaits de tels produits sur la santé sont remarquables.
Un client connaisseur, Samir, lui donne encore plus
de détails : « Depuis que je consomme les légumes de
ce marché, je n'ai plus de problèmes intestinaux. Je
ne souffre plus de ballonnement ».