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La vie mondaine
A 94 ans, le Nobel égyptien Naguib Mahfouz puise directement dans ses rêves. Qu’ils soient nocturnes ou matinaux, ils s’élancent à l’infini avec une puissance qui dépasse celle du réel. En voici quelques fragments extraits d’Ahlam fatret al-naqaha (Dar Al-Chorouq, 2005).

Rêves de convalescence

Rêve 106
La nouvelle d’un coup d’Etat ayant eu lieu très tôt le matin se propagea dans tous les recoins du ministère. Les salariés se rassemblèrent autour de la télévision pour écouter le premier communiqué. Un vieil employé affirma qu’il avait déjà entendu ce communiqué dans sa première jeunesse. Pour ma part, je découvris que le fomenteur du coup d’Etat était un ami proche. J’étais si ravi que j’annonçais, détendu et joyeux, l’information avec l’assurance que la vie allait me sourire. Le vieil employé affirma que la vie pouvait peut-être me sourire mais que je pouvais tout aussi bien être pendu sans être jugé au préalable.

Rêve 107
Quelle étrange miséricorde ! Selon son testament, un cercueil était posé dans son jardin sur lequel on pouvait lire que les funérailles étaient celles de Monsieur Untel. Ce Monsieur Untel était un collègue respectable, célèbre pour ses plaintes intarissables pour son manque de chance. Bien qu’il eût beaucoup écrit, il était inconnu des lecteurs. Des personnes ayant le désir de participer aux funérailles ainsi que des curieux affluèrent de partout, tant et si bien que ce public respectable arriva jusqu’aux cimetières dans un énorme regroupement de personnes qui n’avait pas eut lieu auparavant. La nuit n’était pas tombée que le nom du défunt était sur toutes les langues.

Rêve 108
Je quittai le beau train, le cœur empli de bien-être. Mais, je me retrouvai dans un vide effroyable. Où était donc ce jardin qui n’avait pas de pareil dans le pays ? Un bel homme m’accosta. Il me rappela le visage de l’homme qui, longtemps auparavant, avait épousé ma bien-aimée. Il s’excusa du retard des travaux à cause des nombreuses guerres qui s’étaient enchaînées. Il m’affirma que la décision avait été définitivement prise cette semaine et que les travaux seraient terminés dans un mois. Ainsi la vie reprendrait dans le plus beau jardin du monde ! Au contraire de ce que j’aurais pu faire, je le crus dans l’espoir qu’un jour ce jardin nous rassemblera ma bien-aimée et moi, comme pour ce quartier qui nous avait réunis dans les anciens jours.

Rêve 109
C’était mon élève à qui j’avais appris la science et l’art de la musique et du rythme. Très vite, il devint une star riche alors que je restai dans l’ombre, oublié. Je décidai donc de quitter mon beau et fatigant métier et de m’occuper d’antiquités. Mon élève, lui, cessa d’apprendre et de se ressourcer et se laissa prendre par la drogue qui mina ses cordes vocales. Il nous arriva de nous rencontrer dans une soirée. Il ne me reconnut pas et je ne le reconnus pas non plus. Je me mis à me demander, comme beaucoup d’autres, les raisons de notre décadence et de ce qui nous était arrivé.

Rêve 110
C’était un chemin éprouvant. A sa fin, je trouvai une porte cochère fermée. Je rassemblai mes forces et la poussai. J’aperçus alors un lac duquel s’échappaient des fusées qui, à l’aube, fendaient l’obscurité en renvoyant des visages de personnes aimées. L’espace fut envahi de personnes chères. Toutefois, j’attendais encore l’apparition de ce visage qui m’avait appris la passion et inspiré l’éternité.

Rêve 111
Des nuages dans l’espace et de l’angoisse dans les cœurs. Ils nous arrivaient, sans répit, de loin. Mon ami me prévint que nos vies en étaient la cible. Je lui répondis que je connaissais enfin le chemin de la délivrance. Je ne pouvais nier que c’était une route ardue pleine de résistance mais que je n’en connaissais pas de meilleures. A lui de me suivre, s’il le désirait. Il se mit à réfléchir longuement puis il me suivit en disant que nos vies dépendaient uniquement de Dieu et de lui seul.

Rêve 112
Que de bruits ! Des voix contradictoires et des pas qui se pressaient à des moments, se mettaient à courir à d’autres ! Des cris qui perçaient çà et là. Des coups de feu et une femme qui implorait Dieu. Je fus désarçonné par la ressemblance de cette voix avec celle de ma défunte mère. Je me précipitais sur la terrasse où s’étaient rassemblés mes sœurs et mes frères. Mon grand frère aborda le sujet du cri de secours et de la voix. Il m’affirma avec certitude que la voix n’était autre que celle de notre mère. Voix qui ne ressemblait à nulle autre.

Rêve 113
Enfin, le nouveau ministre arriva. J’allai me présenter en tant que secrétaire parlementaire. Mais il ne comprit pas un traître mot de ce que je lui disais. J’essayai d’expliquer en quoi consistait mon travail, mais il me réprimanda violemment et ordonna de me muter de mon poste. Ainsi débutèrent les épreuves de ma vie. Le destin voulut que je le rencontrasse à nouveau dans le meilleur endroit possible, à savoir la prison. Après avoir dépassé mon étonnement, j’en vins à lui rappeler notre première rencontre et ce qui s’y était passé. Il s’en souvint, regretta et s’excusa. Je profitai du fait de nous retrouver au même endroit pour lui expliquer mon travail en tant que secrétaire parlementaire.

Rêve 114
La nouvelle servante arriva accompagnée de quelques proches. Comme s’ils voulaient connaître l’endroit et les gens qui y vivaient pour avoir le cœur net sur le destin de leur jolie fille. Néanmoins leur jolie fille ne demeura chez nous qu’une demi-journée. Elle partit non sans avoir laissé dans les cœurs, colère et confusion. Jusqu’au jour où je la vis sortir d’un immeuble proche dans un état de dérèglement et de perversion ostensibles. Je fus alors frappé par la vérité absente et je compris ce que qu’ils étaient venus chercher lors de leur première visite.

Rêve 115
Au début la bagarre flamba sur la réparation de la maison entre la locataire du rez-de-chaussée et la propriétaire habitant l’étage au-dessus. Les voix percèrent dans la petite ruelle et les fenêtres et les portes furent grandes ouvertes. Certains prirent le parti de la propriétaire mais la grande majorité s’aligna du côté de la locataire. Le débat se resserra et les insultes fusèrent de partout tellement que la colère rouge menaça de faire couler, à flots, le sang.

Rêve 116
Je partis pour féliciter un ancien ami pour son poste de ministre, mais à l’encontre de mon attente je fus accueilli froidement et on me fit, inutilement attendre, sans que je puisse le voir au bout du compte. L’idée que l’on avait semé la zizanie, ce qui asséna un coup dur à notre ancienne amitié, fit son chemin en moi. Enfin, je quittai les lieux sans rien comprendre. Je rencontrai un ami qui entretenait encore des liens solides avec notre ancien ami. Il me dit qu’il souhaitait que la malédiction de Dieu s’abattît sur les mauvaises langues. Je lui demandai la raison pour laquelle mon vieil ami ne s’était pas assuré de la véracité des propos qu’il avait entendus en m’affrontant. Il affirma que la loi n’avait plus de cours car on ne prenait que les dires des témoins en considération.

Rêve 117
J’étais installé à la terrasse d’un café. Sans préavis, l’homme fort du quartier s’assit à mes côtés. Je fis semblant de saluer, contre mon gré, cordialement sa présence. Il me dit qu’il m’avait choisi pour épouser sa fille divorcée. Un tremblement traversa mon corps alors que je disais que j’allais épouser ma cousine en fin de semaine. Il répondit simplement et avec confiance : tu vas épouser ma fille tandis que j’épouserai ta cousine.

Rêve 118
Je me retrouvai à la place Ramleh, constamment bondée de gens. Je remarquai dans un coin, l’homme dont les propos avaient fait un tabac sur les louanges des prostituées. Je lui chuchotai : Si vous faites quelque chose d’immoral, faites-le en cachette. Il répondit : Y a-t-il de meilleure cachette que les vêtements de ces femmes ?

Rêve 119
J’arrivai à la gare à une heure difficile. Je pris ma place dans la longue queue qui menait au guichet. Nous demeurâmes dans cette position jusqu’à ce que le signal du départ retentisse. Je me tenais alors encore loin du guichet. Ainsi, je ratai le train.

Rêve 120
Nous partîmes visiter le royaume dont les poètes chantent les louanges. Là-bas, chaqindividu eut la latitude de choisir un guide selon sa convenance pour passer d’un endroit à un autre, d’une montagne à un lac et d’un musée à un tombeau. Le guide dit qu’il ne restait plus à visiter que le jardin cristallin. Il nous demanda de nous reposer et de méditer un moment en guise de préparation à l’ensorcellement du lieu qui nous séduirait. Nous demandâmes : Y a-t-il plus captivant que ce que nous avons vu, de ces quartiers et de ces belles choses ? Le guide se mit à sourire et poursuivit son chemin alors que nous le suivions.

Rêve 121
Je me vis alors que je marchais dans la rue de la corniche d’Alexandrie dans la direction de l’immeuble où se tenait à la fenêtre cette femme élégante accompagnée de son mari et de ses jeunes enfants. Toutefois, lorsque la motivation faiblit, la scène que je recherchais se dilua d’une manière douce et magique jusqu’à sa disparition complète. Elle laissa place à la vue de la rue Abbassiya. Je marchais alors vers le nouvel immeuble où se tenait, à la fenêtre, l’inoubliable jeune fille. Mais, je trouvais qu’il n’y avait aucune trace de gare. Il n’y avait, non plus, aucune trace, dans le prolongement de la rue, des rails du tramway.

Traduction de Soheir Fahmi

 

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