Al-Ahram
Hebdo : Vous mettez en vente toutes les entreprises publiques.
Vous êtes accusé de brader le pays ...
Mahmoud
Mohieddine : L’expression brader le pays est une exagération.
Il ne s’agit pas ici d’idéologie, si vous êtes de gauche,
vous ne souhaiteriez pas vendre le secteur public. Mais en
fait, pour le gouvernement, nous constatons d’après des études
que la propriété de l’Etat des moyens de production n’a réalisé
ni efficacité, ni offert d’emplois, ni une distribution juste
des revenus. Elle n’est donc plus la meilleure solution pour
réaliser nos objectifs. Les actifs actuels du secteur public
des affaires sont à la hauteur de 60 milliards de L.E. Le
nombre des employés dans le même secteur s’élève à 410 000.
En réalisant une simple division, on constate que le coût
d’une offre d’emploi serait de 150 000 L.E., ce qui est beaucoup
plus élevé par rapport à celle du secteur privé. Dès ma nomination,
j’ai supprimé la liste qui regroupe les 64 entreprises dites
stratégiques, c’est-à-dire non susceptibles d’être privatisées.
Pour le reste, elles sont toutes soumises à la loi 203 de
l’année 1991, c’est-à-dire qu’elles sont toutes destinées
à la vente. Vous auriez dû me demander pourquoi vous n’avez
pas vendu toutes ces entreprises jusqu’à maintenant et non
pas le contraire.
—
Certaines expériences de privatisation à l’étranger n’ont
cependant pas réussi ...
—
Je ne dis pas que la privatisation est forcément dans le profit
de l’entreprise. Mais ce qui est certain, c’est que se débarrasser
d’une entreprise publique c’est mieux pour le budget de l’Etat.
Aujourd’hui, je constate que les entreprises publiques possèdent
des compétences limitées.
—
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce point ?
—
Par exemple, si on évalue l’impact de ces entreprises publiques
sur l’emploi, on le trouve négatif. En fait, ces entreprises
ont ajouté une main-d’œuvre qui n’est pas nécessaire. Aujourd’hui,
malgré la réduction du nombre des employés à 410 000, contre
plus d’un million au début du programme, l’ensemble des entreprises
souffrent encore d’un surplus d’employés estimé de 30 à 40
%. Et les revenus des entreprises n’arrivent pas à couvrir
les salaires et les assurances de ces salariés.
—
Vous étiez le premier à assurer que tout est à vendre, même
les grandes entreprises difficiles à vendre ...
—
Il n’y a pas d’entreprises difficiles à vendre. Chacune a
son prix. Vouloir, c’est pouvoir n’est-ce pas ? En un an,
j’ai effectué 29 transactions de vente et une seule a échoué,
celle de Trenco. 27 sont dites « difficiles à vendre ». Prenez
par exemple Ciment Suez, Sidi Kreir des pétrochimiques, la
part dans les banques publiques, etc. Pour Misr de l’aluminium,
j’ai déjà commencé avec 12 %, on étudie le cas du fer et de
l’acier, tout peut se vendre.
—
Vous avez tenu à préciser qu’il ne faut pas se contenter de
vendre le secteur public et qu’il faut dans certains cas restructurer
ou même investir. Cela ne contredit-il pas votre conviction
?
—
Certes, la priorité est à la vente des entreprises publiques.
Cependant, je ne suis pas pressé, malgré tout ce qui a été
dit dans les médias. Je n’ai fait que relancer un programme
en stagnation depuis une longue période. Mon programme n’est
pas seulement de vendre, mais aussi de restructurer. On a
augmenté la part publique de 5 entreprises déjà vendues à
leurs ouvriers, 4 entreprises de l’irrigation et des travaux
publics et celle du Nil pour les allumettes. De plus, le gouvernement
a récemment consenti des investissements dans de nouveaux
projets, dans des secteurs où il y a un manque d’offres, comme
Al-Noubariya du sucre et l’entreprise des engrais que nous
sommes en train de construire à Suez. Nous envisageons également
d’investir dans d’autres domaines. Mais la décision de la
participation dans ces projets est calculée de manière à ce
que la date du désengagement de l’Etat soit prévue à l’avance.
Le gouvernement investit dans des domaines dans lesquels il
possède un grand potentiel comme les engrais, le papier, le
sucre ou encore le ciment. Ce sont des projets rentables.
Si le secteur privé se montre prêt à le remplacer dans ces
projets, le gouvernement lui cédera la place.
—
Pourquoi le plan de restructuration des entreprises publiques
qui ne trouvent pas d’acheteurs traîne-t-il ?
—
Premièrement, nous avons alloué quelque 800 millions de L.E.,
à verser sur trois ans, nécessaires à la restructuration de
la Société égyptienne du fer et de l’acier. Par ailleurs,
la restructuration du secteur du textile a été relancée. Ainsi,
ce secteur a reçu 20 millions d’euros de l’Union Européenne
(UE) comme première tranche pour la réorganisation de la main-d’œuvre.
De plus, certaines entreprises ont reçu des sommes du Fonds
public de restructuration. Mais il ne faut pas oublier que
nos ressources sont limitées.
—
Le gouvernement est accusé d’utiliser le revenu de la privatisation
pour combler le déficit du budget. Or, ce revenu n’est pas
un revenu courant, il ne faut donc pas qu’il serve à couvrir
des dépenses courantes. Comment vous défendez-vous ?
—
Les recettes de vente des entreprises sont transférées au
Trésor. Ces sommes ne sont pas utilisées pour payer les salaires
ou des subventions. Le Fonds de restructuration du ministère
de l’Investissement demande au ministère des Finances les
sommes dont il a besoin pour la restructuration des entreprises
publiques. Le reste est utilisé pour diminuer le déficit du
budget. Cela veut dire que nous diminuons le montant d’une
dette publique due dans quelques années. Nous allégeons le
fardeau que les générations à venir auront à rembourser.
—
Prévoyez-vous que les recettes records enregistrées cette
année suite à la privatisation vont se répéter ?
—
Certainement. Les recettes de la privatisation seront sans
doute plus élevées que celles de l’année 2004-2005. Déjà,
les deux premiers mois de cette année, nous avons réalisé
2,9 milliards de L.E. de recettes, contre quelque 5,6 milliards
en 2004/05. Par ailleurs, la liste à vendre d’ici à la fin
de l’année est vraiment lucrative, à savoir une banque publique
(Banque d’Alexandrie), une entreprise pétrolière (Amoc), l’Entreprise
Alexandrie des huiles, une tranche de Telecom Egypt.
—
Parmi vos décisions les plus contestées, c’est la nomination
de 5 hommes d’affaires à l’assemblée générale de la Holding
du textile. Ils possèdent tous des entreprises dans le domaine.
N’y a-t-il pas une contradiction entre leurs intérêts personnels
et ceux de la holding ?
—
Ce sont des gens qui ont une grande expérience dans ce domaine.
Ils sont 5 sur 11 membres de l’Assemblée générale, ils travaillent
dans le domaine du prêt-à-porter, et il n’y a pas de conflits
d’intérêts. De plus, Il n’y a aucune loi qui empêche leur
adhésion. Par ailleurs, les minutes des réunions sont publiées
et donc toutes leurs déclarations et tous leurs votes sont
annoncés. Je vois que leur participation jusqu’à maintenant
a été positive.
—
Pourquoi le ministère de l’Investissement n’a-t-il pas réussi
à vendre Trenco de fabrication des pneus à l’entreprise française
Michelin ?
—
La transaction n’a pas été effectuée à cause de questions
environnementales. Nous avons réglé d’autres problèmes, la
main-d’œuvre, le prix du terrain, etc. Dorénavant, il y aura
une restructuration partielle de l’entreprise Trenco, pas
comme celle qu’allait effectuer Michelin, juste un coup de
pouce pour qu’elle puisse continuer à produire.
—
En tant que ministre de l’Investissement, quand prévoyez-vous
d’élever le taux d’investissement de 14 à 27 % du PIB ?
—
Pour réaliser le taux de croissance désiré, il faudra que
ce taux s’élève à 27 % du PIB. Le taux d’investissement aujourd’hui
est d’environ 14 %. On a donc un manque à gagner de 13 %.
Le chiffre de création de nouvelles entreprises montre que
le taux de croissance en 2005/06 va atteindre 6 %. Je compte
pour le moment sur les investissements étrangers pour combler
ce déficit, même si 65 % de ces investissements sont deés
à l’achat des entreprises publiques. Mais nous devons en plus
augmenter les investissements privés locaux. Pour réaliser
cet objectif, le gouvernement doit traiter les problèmes des
investisseurs. C’est-à-dire relancer les crédits bancaires,
qui s’alignent actuellement à 3-4 % seulement du total des
dépôts. En outre, élaborer un plan pour la fixation des prix
de l’énergie et des terrains, ainsi qu’un système efficace
pour le règlement des conflits.
—
En tant que néo-libéral, pensez-vous que les réformes économiques
peuvent avoir lieu en l’absence des réformes politiques ?
—
Il n’y a aucun espoir de faire réussir une réforme économique
en l’absence de réforme politique. Et les élections présidentielles
qui auront lieu en septembre représentent le début d’un premier
pas d’une réforme politique.
—
Mais la réforme politique n’est-elle pas lente et hésitante
?
—
Nous comptons sur les citoyens pour accélérer cette réforme
politique.
—
Mais tout franchement, la lenteur de la réforme politique
ne ralentit-elle pas la réforme économique ?
—
Non. En voilà la preuve. Un mois avant les élections, nous
avons décidé de vendre Omar Effendi et Misr de l’aluminium.
Des ventes anti-populaires qui suscitent la rage de quelques
experts politiques. Cette lenteur n’entrave donc pas les travaux
du gouvernement. Même si les réformes politiques ont un coût
économique sur le court terme parce que l’instabilité politique
durant la période transitoire peut effrayer les investisseurs,
qui s’abstiennent de venir, nous n’avons aucun inconvénient
à assumer ce coût pour atteindre la vraie démocratie.