Les
habitants du gouvernorat de Damiette âgés entre 15 et 45 ans
savent désormais lire et écrire. C’est une première bataille
gagnée dans la lutte nationale contre les effets néfastes
d’une explosion démographique qui risque d’épuiser l’économie
nationale. Pour bien saisir ce lien étroit entre l’analphabétisme
et l’explosion démographique, il faudrait tout d’abord comprendre
les mécanismes sociaux de la croissance démographique. Selon
les scientifiques, la croissance démographique de toute population
a nécessairement connu trois phases. La première est une forte
natalité compensant une forte mortalité. La deuxième se caractérise
par la chute de la mortalité tandis que la natalité continue
de s’accroître, d’où ce grand nombre de jeunes. Au cours de
la troisième phase, le taux de natalité cesse de s’accroître,
le taux de mortalité demeure stable et la structure des âges
tend à être plus équilibrée.
Chacune des trois
phases correspond à un stade de développement. D’abord, c’est
le sous-développement marqué par des conditions de santé désastreuses
: pollution de l’eau et de l’environnement, et épidémies ravageuses.
C’est la phase où se trouve actuellement une partie de l’Afrique
noire subsaharienne. La deuxième phase concerne les pays en
développement comme ceux de l’Afrique du Nord, dont l’Egypte
; elle témoigne d’une baisse de la mortalité en raison des
progrès dans le domaine de la santé et du social. Pourtant,
la natalité continue de s’accroître parce que l’aspect dominant
de la civilisation demeure l’agraire, qui fait que dans le
monde rural, l’enfant rapporte plus qu’il ne coûte. Grâce
à une activité précoce dans les champs et les fermes, il contribue
très tôt au revenu de la famille. Mais dès que l’industrialisation
avance et s’affirme, la société rurale traditionnelle se transforme
progressivement en une société industrielle citadine où les
flux se sont inversés : l’enfant reçoit de ses parents plus
qu’il ne leur donne et l’autoconsommation cède la place à
l’économie de marché ; on achète la nourriture au lieu de
la produire. C’est le stade d’un développement industriel
soutenu. Donc, si on veut parler science et non pas médiatisation
politique justificative d’un certain statu quo, on doit reconnaître
que la croissance démographique est une des composantes de
l’équation du développement. Autrement dit, le niveau de développement
socioéconomique du pays est finalement le facteur primordial
qui régit son taux de croissance démographique. Et c’est ce
qui explique la portée extrêmement importante d’une alphabétisation
de tout une catégorie d’âges dans un gouvernorat important
de l’Egypte, à savoir Damiette.
L’illettrisme
est en rapport direct avec la natalité. Autrement dit, l’échec
cuisant depuis les années 1960 des programmes de contrôle
des naissances dans la province égyptienne revenait essentiellement
et en premier lieu à l’illettrisme des femmes à grande échelle.
Pierre-Jean Thumerelle, professeur à l’Université des sciences
et technologies de Lille, doute en fait de l’efficacité des
programmes gouvernementaux de contrôle de la natalité tant
que la société demeure sous-développée dans sa totalité. Il
écrit : « Les politiques de population qui relèvent de politiques
de développement plus larges concernant la famille, la santé,
l’éducation, le logement et l’urbanisation, ont eu plus d’efficacité
sur le plan démographique que celles strictement axées sur
le contrôle de la fécondité et la contraception ». Si on admet
ce raisonnement qui établit un lien si étroit entre les politiques
de développement et le taux de croissance démographique, on
devrait alors se poser une question logique : si le contrôle
des naissances n’a réussi que très relativement dans les grandes
villes, par quel moyen efficace l’Egypte pourrait donc juguler
cette explosion démographique déraisonnée ? Ce sont d’habitude
les scientifiques — à l’écart de la médiatisation politique
— qui sont en mesure de fournir les bonnes réponses. Sylvie
Brunel, directrice scientifique d’Action contre la faim, analyse
les conditions qui catalysent un développement socioéconomique
rapide. « Une éducation primaire et secondaire généralisée
permet une transition démographique rapide, les femmes éduquées
ayant moins d’enfants que les autres. Le taux de croissance
de la population est ainsi tombé de 2,6 % en 1960-1970 à 1,1
% en 1980-1990 en Corée, de 2,5 à 1,4 % à Hongkong, de 3,1
à 1,8 % en Thaïlande ».
D’autant plus
que les études effectuées sur le monde arabe par les organisations
internationales ont montré que les familles où l’épouse n’a
jamais fréquenté l’école se multiplient plus vite que les
familles où l’épouse a fréquenté le lycée. Une Jordanienne
aura 9 enfants en moyenne si elle est analphabète, 7 si elle
a fréquenté l’école durant cinq ans et 6 si sa scolarité est
supérieure à sept ans ... Quant aux citadines, elles ont une
fécondité inférieure aux rurales. Les femmes du Caire mettent
au monde quatre enfants en moyenne, contre sept dans les campagnes
du Saïd.
Le constat qui
s’impose est donc le suivant : Pour juguler le taux de croissance
démographique, il faut lutter fortement et au niveau de toute
la République pour effacer totalement l’illettrisme de la
population égyptienne rurale et citadine. L’alphabétisme généralisé
est en fait la clé, la pierre angulaire du décollage économique
du pays. Un objectif toujours pas atteint. Une lecture comparative
des chiffres du rapport français de renom L’état du monde
le prouve. Les chiffres de l’analphabétisme des hommes et
des femmes dans trois pays du Moyen-Orient sont en 2003 les
suivants : la Turquie (Hommes : 6 %, Femmes : 22 %), l’Iran
(H : 15,2 %, F : 28,2 %), l’Egypte (H : 32,2 %, F : 54,1 %)
.