Eliane Muis avoue que le dépaysement ne fait
qu’éveiller sa sensibilité. Il est évident que l’Egypte, notamment
la ville d’Alexandrie, est une terre d’accueil à laquelle elle
se trouve particulièrement liée ; elle lui procure une vraie
source d’inspiration où elle puise ses créations. Ayant déjà
participé en 1992 à la Biennale du Caire avec une vingtaine
de tableaux, majoritairement des paysages, l’artiste-peintre
y revient cette fois-ci pour vagabonder.
A
la recherche d’un nouveau sujet, elle se laisse guider par le
hasard, armée simplement d’un carnet de dessins et parfois d’un
ami. Dès son arrivée à Alexandrie, le 15 juillet dernier, elle
a peint quatre tableaux dont deux sont déjà accrochés au mur
de la maison des artistes français, où elle est logée. Les tableaux
seront exposés plus tard à la Biennale d’Alexandrie, au mois
de décembre prochain.
Il s’agit des portiques de cimetières melkites
(patriarcat orthodoxe d’Alexandrie). L’effet de la lumière envahissante
et le bleu du firmament expriment une jouissance libératrice.
On ressent sur les pierres la feinte humidité de la rosée du
soir et la fraîcheur du vent en provenance du désert. L’eau,
le feu, la terre et le vent ... Le tableau semble simple et
serein comme un requiem. Les quatre éléments de l’univers sont
là, et le portique s’ouvre sur des cieux inconnus. Cela n’est
pas sans rappeler les beaux vers du poème d’Ungaretti Le Souvenir
d’Afrique, écrit à bord d’un bateau en direction de Naples.
Le poète venait de quitter définitivement Alexandrie où il a
vécu jusqu’à l’âge de 24 ans. Et disait : « La lumière est tellement
envahissante que même les cimetières deviennent invisibles ».
Le poète venait de faire ses adieux à son père, mort durant
les travaux de creusement du Canal de Suez et enterré à Alexandrie.
Il venait également de faire ses adieux à tous les souvenirs
de sa jeunesse. Quasiment le même contexte a mené Eliane Muis
au cimetière ; les vers d’Ungaretti ressemblent pour beaucoup
à son itinéraire. Elle y est allée non pour peindre mais pour
accompagner un ami français d’origine égyptienne, revenu sur
les lieux où est enterré son père gisant au cimetière melkite.
Du
balcon de la résidence des artistes et à travers sa fenêtre,
Eliane Muis peint les scènes de la rue Abdel-Moneim. « La fenêtre
est pour moi une sorte de quête personnelle ... elle est ouverte
sur une vue qui ne change pas, mais également elle est ouverte
sur le hasard. C’est un dialogue entre l’extérieur et l’intérieur
». Pour traduire ce dialogue, son côté symbolique, l’artiste
commence par l’acrylique et finit par la peinture à l’huile.
Elle utilise aussi des matériaux divers qu’elle colle autour
de la toile comme un second cadre : coquillage, dalles, carreaux,
bouts de métal, restes de bijoux ... Elle a déjà commencé à
travailler le thème de la fenêtre lors de son premier séjour
en Egypte qui était encore plus prolifique vu sa durée de trois
mois. Dans le temps, elle était plus penchée vers les paysages
d’extérieur : le désert, la mer, les rives du Nil, la forteresse
de Qaïtbay (elle en a fait un tableau dédié au Centre culturel
égyptien à Paris). Mais la fenêtre était un thème marginal par
rapport aux paysages. Sur les vingt paysages peints, un seul
attire particulièrement sa sympathie. Elle y est même fortement
attachée. « La tonalité rouge prédomine ce tableau. Je voulais
dire par cette couleur que l’Orient me hante toujours », dit-elle.
On pourrait d’ailleurs interpréter ce rouge comme celui du soleil
ou du jour levant. On pourrait également dire qu’il représente
le sang ou les origines.
Son séjour actuel l’a aidée à avoir une approche
plus intime. Le paysage pur et ouvert se réduit à des scènes
où le for intérieur de l’artiste, ses tréfonds, semblent avoir
leur mot à dire. Une sorte de dialogue est entamé avec ce que
son œil aperçoit. Le rouge du tableau peint en 1992 constituait-il
un prémice à cette approche ? Se livre-t-elle à une quête des
origines ? Eliane Muis fait partie des nombreux artistes occidentaux
modernes (dont notamment Paul Klee) qui ont été séduits par
l’Orient et surtout l’Egypte et ses paysages. Son approche n’est
pas sans rappeler Paul Klee. L’un et l’autre sont des paysagistes,
qui ont, plus ou moins, intériorisé le paysage ... Leur vaste
culture et leur tendance à s’inspirer de la culture orientale
les a incités à venir en Egypte et à entrer en contact direct
avec la terre.