En
1988, la comédienne Raghda a incarné la belle Salomé qui,
suite à une danse sensuelle, réclame la tête de Jean Baptiste.
En 1993, à travers la pièce Hokm Schéhérazade, elle a été
la Schéhérazade qui a pu sauver sa vie grâce à ses contes
et qui a fait la révolte contre son mari pour établir la justice.
Enfin, c’était la rouerie féminine qui l’emportait, notamment
avec la mort du dictateur. Sur scène, Raghda aime toujours
à interpréter les femmes à poigne, celles qui savent habilement
manipuler autrui de par leur ruse, leur féminité et leur intelligence.
Cette fois-ci, après une dizaine d’années
loin du théâtre de l’Etat, la comédienne a choisi d’incarner
à nouveau Schéhérazade, à travers une production du théâtre
Al-Salam. La pièce Hakaya lam tarwiha est écrite par le jeune
dramaturge Alaa Abdel-Aziz Soliman et mise en scène par Hossam
Al-Chazli.
La nouvelle n’a pas eu recours à la fiction
dans ses contes, elle ne cherche pas non plus à sauver sa
peau, toutes les nuits. Au contraire, elle s’arme plutôt de
franchise et aspire à la mort, mettant fin à son amour voué
à l’échec et à sa détresse. Elle ne peut plus vivre dans un
royaume gouverné par un tyran. La nuit de ses noces, elle
avoue à son mari qu’elle est amoureuse d’un pauvre citoyen,
lequel est devenu fou. Les histoires réelles se déchaînent
et s’enchevêtrent. L’amoureux ne parvient pas à protéger sa
sœur contre les soldats. Le mari de cette dernière est condamné
à mort pour avoir volé les caisses du royaume. Viols de terres
et de femmes, hypocrisie et tricherie ... le royaume est en
lambeaux. La condition du peuple laisse à désirer, seule la
famille royale est privilégiée. Corruption et révolte résument
l’état des lieux. Et Schéhérazade milite avec ses contes !
Sur scène, le militantisme se réduit à la
narration. Pendant plus de deux heures, l’on assiste à des
dialogues en arabe classique, regroupant tour à tour Raghda
et les autres interprètes : Sami Abdel-Halim (dans le rôle
du roi) et Ahmad Al-Saadani (dans le rôle de Masrour, le bourreau).
Les acteurs ne changent presque pas d’intonation, hormis quelques
rares moments d’émotion. En fait, le jeune Hossam Al-Chazli
a opté pour une mise en scène peu complexe. Il s’est contenté
d’avoir en tête d’affiche, le nom d’une star comme Raghda,
partageant la vedette avec un vrai professionnel du théâtre
qui est Sami Abdel-Halim. Il a misé aussi sur la présence
du jeune comédien Ahmad Al-Saadani pour attirer le public
des téléfeuilletons.
Une chambre à coucher, composée d’un lit
et d’un petit trône, constitue le décor de la pièce. Les colonnes
argentées ne sont en effet que des barres de fer, symbole
direct de la prison. Le message est évident : le roi lui-même
est emprisonné dans son monde, éloigné de son peuple. Schéhérazade,
elle aussi, est prisonnière dans sa chambre, dans un royaume
noyé dans l’injustice.
Le metteur en scène a eu recours à un grand
écran afin de projeter quelques séquences d’archives reflétant
le passé du roi. Shahriyar a été trahi par sa première femme
et depuis, il tue toutes ses autres épouses. Classique. L’écran
sert aussi à traduire ses cauchemars sanguinaires ou ses rêves
de désir. Toujours des séquences sobres, avec les mêmes personnages,
sans grands ajouts à la pièce.
De même, les ombres chinoises utilisées de
manière très limitée, voire naïve, n’ont pas fait l’effet.
A chaque fois que Schéhérazade évoque l’histoire des révolutionnaires
ou le danger des envahisseurs mongols, l’éclairage blanc est
focalisé sur l’arrière-fond. Apparaît alors la silhouette
d’un soldat, juste pour quelques secondes. On passe ensuite
à une autre couleur jaunâtre ou rougeâtre, suivant le cas.
Le jeu de lumières limité à ses trois couleurs s’opère brusquement.
Un problème technique !?
Mais l’histoire avance quand même. Shéhérazade,
par ses récits, met le roi face à ses crimes. Il souffre de
culpabilité et devient fou. Les contes puisés dans la réalité
ne s’épuisent guère. Schéhérazade milite jusqu’au bout. Puis
d’un coup, elle est poignardée par Shahriyar. Les révolutionnaires
déclarent que leur mouvement s’est déclenché grâce à la narratrice.
Sur écran, on l’aperçoit dire : « La révolution naît toujours
d’un peuple frustré ».