«
Portes ouvertes — Les producteurs européens rencontrent
le cinéma du monde ». Un beau titre et un bon choix
pour un programme qui est reproduit pour la troisième
fois consécutive. Après le cinéma cubain et le cinéma
de l’aire du Mékong, voilà donc cette année à l’affiche
au Festival international du film de Locarno, le cinéma
du Grand Maghreb. Le public festivalier a pu découvrir
des films de Tunisie, d’Algérie et du Maroc, soit 24
au total, pour la plupart des œuvres récentes. Cela
n’est pas en effet sans rappeler la dernière grande
rétrospective d’un cinéma arabe à Locarno, en 1983,
où s’est déroulée une semaine de cinéma algérien et
où la réalisatrice Assia Djébar était membre du jury
international.
Bien
sûr, entre-temps, on a vu la rétrospective de l’œuvre
de Youssef Chahine, mais le public a dû attendre jusqu’en
2005 pour s’informer de la production cinématographique
d’un pays arabe, en l’occurrence celle du Maghreb. Les
festivaliers ont pu découvrir dans les films choisis
les différences politiques, sociales et culturelles
entre les trois pays invités. Ainsi, quelques-uns des
films marocains comme Jawhara, fille de prison, de Saad
Chraibi (2003), ou Mémoires en détention de Jilali Ferhati
(2004), ou encore Chambre noire de Hassan Benjealloun
(2004) ont parlé des humiliations, des tortures et oppressions
des « années de plomb » que le Maroc a connues dans
les années 1970. Pour ce qui est de son voisin algérien,
les problèmes de racisme colonial et du nationalisme
dominaient le cinéma après l’indépendance. Mais aujourd’hui,
on parle de la résistance civile au terrorisme intégriste,
de l’angoisse au cœur des gens, comme dans Aliénations,
de Malek Bensmail (2004), ou Le Thé d’Ania de Said Ould-Khélifa
(2004). Quelques films de cinéastes tunisiens ont quant
à eux traité les sujets d’émigration : de la campagne
à la ville dans le film Poupées d’argile, de Nouri Bouzid
(2002), et vers l’Europe dans le film La Trace, de Néjia
Ben Mabrouk (1988). Dans Bab Aziz, Nacer Khemir ensorcelle
son public dans la tradition des Mille et une nuits
à travers le voyage d’un derviche. Ce voyage dans le
désert est accompagné par des chanteurs perses traditionnels
et d’autres chanteurs folkloriques d’Azerbaïdjan, du
Kazakhstan, du Turkménistan, du Baloutchistan et de
la tribu de Ghashgai.
C’est ainsi, par leurs images, que
les cinéastes maghrébins ont essayé de donner au public,
au-delà des clichés et images médiatisées, l’occasion
d’explorer leur monde par des regards plus authentiques.
L’intention des « Portes ouvertes » n’a pas seulement
été de faire connaître aux festivaliers la vitalité
et la notoriété du cinéma maghrébin. Elles ont voulu
aussi renforcer la circulation des films du Sud et favoriser
les rencontres entre leurs réalisateurs et les milieux
cinématographiques occidentaux. En effet, l’affluence
du public en Tunisie et en Algérie a considérablement
chuté, comme l’a expliqué Férid Boughédir lors d’une
table ronde et rencontre entre les 24 réalisateurs du
Maghreb et des producteurs européens. C’est dû, entre
autres, au manque de cinéplexes dont nous disposons
en Egypte. Même si un centre de 14 salles vient récemment
d’être inauguré à Casablanca.
Malgré les gros efforts des ministères
de la Culture de ces trois pays maghrébins pour soutenir
le cinéma, notamment en Algérie et au Maroc, les cinéastes
dépendent toujours du cofinancement avec un producteur
étranger, dans la plupart des cas français. Quelle initiative
merveilleuse de la part du Festival de Locarno que d’avoir
alors sollicité cette fois les producteurs d’autres
pays, comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne, ayant
déjà pris l’initiative de se lancer dans la coproduction
avec le cinéma maghrébin. Résultat : les réalisateurs
tunisiens, algériens et marocains présents viennent
de créer la première Confédération indépendante Maghreb
cinéma. Félicitations aux organisateurs des Portes ouvertes
et au cinéma du Maghreb !