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Le Canal de Suez, c’est ma passion, mon rêve de toujours,
une affection qui a évolué au fil des jours, au gré des
circonstances ». C’est en ces termes que Mohamad Ezzat
Adel, ex-président de l’Organisme du Canal de Suez et
grand artisan de sa nationalisation, évoque le canal,
comme un amoureux parlerait de l’objet de son adoration,
avec la ferveur et l’enthousiasme de la jeunesse.
« J’ai postulé
en 1950 à l’Organisme du Canal de Suez. J’étais pistonné
et j’avais mon diplôme en poche, mais je n’ai pas été
accepté parce que je ne parlais pas le français », raconte
Mohamad Ezzat Adel dans son bureau de Garden City en esquissant
un large sourire plein de sérénité. Ses deux grands-pères
étaient ingénieurs, ce qui l’a encouragé à faire des études
de polytechnique. Issu d’une famille aisée, avec un père
président de la Cour d’appel et une mère aristocrate,
travailler au Canal de Suez était pour lui un emploi digne
de son rang. Et malgré sa tentative manquée, son intérêt
pour cette compagnie n’a pas tari, bien au contraire.
Il apprend alors que 120 000 Egyptiens ont perdu la vie
pendant la période du percement du canal. Ils n’avaient
que des salaires dérisoires. L’Organisme du Canal était
un Etat à l’intérieur de l’Etat. « A cette époque, cela
m’a fortement affecté, d’autant plus qu’il me semblait
que l’Egypte n’aurait jamais une souveraineté totale sur
le canal tant les intérêts occidentaux étaient grands
», dit Ezzat Adel. Rien ne le prédestinait donc à devenir
l’un des grands artisans de la nationalisation du canal.
Il s’est
inscrit à l’Ecole militaire, où il s’est spécialisé dans
la délicate branche des mines antipersonnel. Après quoi
il est devenu enseignant dans la même école. En 1954,
Mahmoud Younès, l’un de ses collègues, a été désigné par
Nasser pour prendre en charge le secteur pétrolier. Ce
dernier a choisi Mohamad pour établir un plan visant à
faire exploser les raffineries de pétrole ravitaillant
l’armée britannique présente à Suez au cas où elle aurait
refusé de se retirer d’Egypte, après le rejet égyptien
du traité de 1936. « Un plan qui est resté sur papier,
Dieu merci », raconte-t-il. Cette mission hautement sensible
a réveillé en lui un sens patriotique et a constitué un
tournant dans sa vie.
« Après cette
mission, j’ai voulu réintégrer mon travail à l’Ecole militaire,
mais j’ai été surpris de découvrir qu’on m’avait mis à
la retraite anticipée. J’ai alors compris que Younès m’avait
choisi pour travailler avec lui définitivement ».
En juin 1956,
après plusieurs mois passés en Grande-Bretagne dans le
cadre d’une formation, Mohamad Ezzat Adel rentre avec
son épouse et son fils au Caire. A un mois de la nationalisation
du Canal de Suez. « Je ne savais pas encore ce qui m’attendait
», raconte-t-il. Quelques semaines plus tard, il rencontre
le président Gamal Abdel-Nasser pour la première fois
lors des festivités commémorant le 4e anniversaire de
la Révolution. « Le président et Mahmoud Younès, qui était
assis à mes côtés, semblaient parler d’une affaire importante
avec beaucoup de discrétion. Tout au long de la journée,
Younès était d’ailleurs préoccupé », se souvient Mohamad
Ezzat Adel. Et ce n’est que le lendemain que ce dernier
découvre l’objet des discussions : « J’ai été convoqué,
avec Abdel-Hamid Abou-Bakr, dans le bureau de Younès.
L’ambiance était tendue. On sentait que quelque chose
d’important se préparait mais on ne savait pas quoi. Mahmoud
Younès nous a annoncé solennellement que nous étions tous
les trois chargés de former une équipe dont la mission
était de nationaliser le canal ».
Mohamad Ezzat
Adel ne nie pas qu’à l’époque nassérienne, le choix de
telles personnes pour les postes et missions sensibles
était basé davantage sur la confiance que sur la compétence.
Ce qui n’est pas sans avoir porté préjudice au pays. Mais
pour Ezzat Adel, le cas était différent. Car il était
doté d’une extrême discrétion et d’un sens aigu de la
responsabilité. C’était le candidat idéal qui rassemblait
deux facteurs de réussite : compétence et confiance.
Ezzat Adel
était conscient qu’il s’agissait là d’une mission où il
n’avait pas droit à l’erreur tant l’enjeu était capital.
Il n’a disposé que de deux jours pour rassembler les membres
du « commando » et leur expliquer la mission en toute
discrétion. « J’ai alors senti depuis que mon destin était
lié au Canal de Suez. Je me suis souvenu de ma mère, qui
à la suite du premier échec que j’avais essuyé, priait
Dieu pour que j’y travaille un jour, et ses souhaits ont
toujours été exaucés », raconte Ezzat Adel. Et d’ajouter
: « Depuis, j’ai eu comme l’impression que l’eau du canal
coulait dans mes veines ».
Pour Mohamad
Ezzat Adel, la nationalisation du Canal de Suez est sans
doute l’une des décisions les plus importantes de Nasser.
Pourtant, il n’a jamais voulu regarder le fameux film
Nasser 1956 de Mohamad Fadel, lequel relate cet événement.
Peut-être pour garder intacts dans sa mémoire les menus
détails de l’opération, afin de ne pas les perturber par
les images d’un film qui ne peut, selon lui, rendre compte
de la réalité. « J’ai évidemment entendu parler du film,
et d’après ce qu’on m’a raconté, ceux qui l’ont fait n’ont
tenu compte que d’une seule version et n’ont pas effectué
le travail de recherche nécessaire », explique-t-il. C’est
peut-être aussi parce que personne ne l’a contacté au
moment où le film était en tournage.
Une fois
la nationalisation accomplie, le défi était pour Mohamad
Ezzat Adel de faire fonctionner le canal d’autant plus
que la totalité des travailleurs étaient des étrangers
et que selon les informations des services secrets, la
plupart d’entre eux s’apprêtaient à quitter définitivement
l’Egypte. Pour lui, la plus grande crainte était de faillir
à cette mission, ce qui aurait servi de prétexte à une
intervention étrangère. Non sans fierté, Mohamad Ezzat
Adel raconte les détails : le travail d’étude, de formation
des guides, le côté technique, etc. « Nous avons mis en
place un plan pour sauver le canal et nous l’avons présenté
à Nasser au cours d’un dîner. C’était notre deuxième rencontre
et j’ai découvert une personne simple qui n’avait pas
encore l’excès d’orgueil qui s’est emparé de lui plus
tard », explique Mohamad Ezzat Adel. De sa rencontre avec
le défunt président, il garde un souvenir intact, qu’il
raconte non sans humour : « C’était un dîner plus que
simple, pas du tout digne d’un président de la République.
On a mangé des courgettes avec de la viande qui n’était
pas bien cuite. Quant aux mangues, elles étaient infectes
! », ironise-t-il.
En parlant
de la nationalisation du Canal de Suez, un autre sujet
s’impose : celui de l’agression tripartite qui s’ensuivit.
« Contrairement à ce qu’on pouvait penser, je n’ai jamais
senti que j’étais l’un des responsables de cette guerre
qui était une conséquence directe de la nationalisation.
Je n’ai jamais regretté ce que j’ai fait. Au contraire,
c’était toujours une source de fierté », affirme-t-il.
Source de
fierté, mais aussi de défis. Tous les événements de la
vie de Mohamad Ezzat Adel sont en relation avec le Canal
de Suez. Sans le vouloir, il est devenu le centre de gravitation
de son monde. A aucun moment, l’idée de quitter le canal
n’a effleuré son esprit. Tout au long de sa vie, il a
occupé de nombreux postes jusqu’à devenir président de
l’Organisme du Canal de Suez, de 1985 à 1995. Quarante
ans au service du canal. Quarante ans pendant lesquels
il a été témoin des plus importants événements de l’histoire
contemporaine de l’Egypte : l’agression tripartite, la
guerre de 1967, la guerre d’usure et la victoire de 1973.
« De 1967 à 1973, le canal a été fermé, on était chargé
entre autres de la maintenance du matériel militaire et
de la mise en place des stations d’épuration de l’eau
pour l’armée ». C’était une période difficile. En l’évoquant,
l’un de ses traits de personnalité les plus frappants
ressort : une volonté de fer. Il ne manque pas d’ailleurs
de raconter comment il ena fini avec la cigarette, lui
qui fumait plus de trois paquets par jour. « J’étais sur
le front et j’étais à court de cigarettes alors que des
échanges de tirs d’artillerie avaient lieu. Pourtant,
j’ai décidé d’aller en chercher et c’est alors que des
éclats d’obus ont touché la voiture que je conduisais.
A ce moment, j’ai décidé que plus jamais je ne serais
l’esclave de quoi que ce soit ».
Puis vint
le moment crucial de la traversée du Canal de Suez par
l’armée égyptienne. En évoquant ce souvenir, la voix de
Mohamad Ezzat Adel s’emplit d’émotion. « C’était comme
si ma bien-aimée me revenait après une longue séparation,
dit-il. J’avais l’impression que j’avais pris ma revanche
».
Mais qu’est-il
resté de ce sentiment de revanche au moment où Ezzat Adel
voyait les bateaux israéliens traverser le canal, conformément
au Traité de paix entre l’Egypte et Israël ? A ce sujet,
les sentiments se mêlent. Il ne peut cacher sa rage et
son mécontentement. « Mais en même temps, c’était pour
l’intérêt du pays, alors pourquoi pas », dit-il. Expérience
et âge obligent, Ezzat Adel sait mesurer ses réactions
et contrôler ses émotions lorsqu’il s’agit de questions
délicates. Un long silence a régné lorsqu’il a été question
des navires militaires américains qui ont traversé le
canal à la veille de la guerre contre l’Iraq. « La partie
faible ne peut rien faire », se contente-t-il de dire
avec amertume avant de lâcher, malgré sa maîtrise de soi
: « Ça donne envie de vomir ».
Ezzat Adel
a pris sa retraite à 70 ans. « En quittant définitivement
mon bureau, j’ai senti un pincement au cœur mais j’ai
été fier d’avoir accompli un tel travail. J’avais le sentiment
d’avoir fait tout ce que j’avais à faire », dit-il.
Toujours
actif malgré son âge, Mohamad Ezzat Adel travaille aujourd’hui
dans un bureau d’entrepreneurs qui œuvre dans le domaine
des transports. Sa vie, il la mène tranquillement, entre
son travail, ses activités sportives : natation et tennis,
qu’il continue en dépit de ses 80 ans. Sur sa vie privée,
il garde un peu de discrétion, une habitude héritée d’un
passé riche en rebondissements.
Aujourd’hui,
bien que Ezzat Adel ne soit plus en contact avec tout
ce qui a affaire au canal depuis 10 ans, son regard pétille
dès qu’il est question du projet du canal entre la Jordanie
et Israël. Dès que le sujet a été évoqué, Ezzat Adel a
retiré un dossier qu’il a feuilleté avec un intérêt presque
exagéré, l’intérêt de l’homme qui a voué sa vie au canal
au point que l’on oublie qu’il a quitté ses fonctions
depuis déjà dix ans. A ce sujet aussi, il a gardé une
profonde discrétion. « Cela ne représente aucune menace
au Canal de Suez », s’est-il contenté de dire. Et de rassurer
: « C’est un projet qui date de 1955. A cette époque,
nous étions inquiets, mais après nos études, nous savons
que pour le moment du moins, il ne peut s’agir d’un canal
de navigation ». En ingénieur spécialisé, Ezzat Adel donne
un exemple précis : « La longueur du Canal de Suez est
de 162 km, alors que la distance séparant le Golfe d’Aqaba
de la mer Morte est de 370 km. Ce qui fait une différence
de taille, à laquelle s’ajoute le fait que les études
effectuées jusque-là sont insuffisantes et qu’il s’agit
d’une zone sismique ». Le passionné octogénaire semble
aujourd’hui tranquille, rassuré et toujours regardant
vers l’avenir. Son projet est désormais d’acheter un lot
de terre agricole et de le cultiver . |