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Retraité depuis 10 ans, Mohamad Ezzat Adel, ancien président de l’Organisme du Canal de Suez, dont il est l’un des instigateurs de la nationalisation, a consacré 40 ans de sa vie à l’ouvrage inauguré en 1869.

Un destin canalisé

« Le Canal de Suez, c’est ma passion, mon rêve de toujours, une affection qui a évolué au fil des jours, au gré des circonstances ». C’est en ces termes que Mohamad Ezzat Adel, ex-président de l’Organisme du Canal de Suez et grand artisan de sa nationalisation, évoque le canal, comme un amoureux parlerait de l’objet de son adoration, avec la ferveur et l’enthousiasme de la jeunesse.

« J’ai postulé en 1950 à l’Organisme du Canal de Suez. J’étais pistonné et j’avais mon diplôme en poche, mais je n’ai pas été accepté parce que je ne parlais pas le français », raconte Mohamad Ezzat Adel dans son bureau de Garden City en esquissant un large sourire plein de sérénité. Ses deux grands-pères étaient ingénieurs, ce qui l’a encouragé à faire des études de polytechnique. Issu d’une famille aisée, avec un père président de la Cour d’appel et une mère aristocrate, travailler au Canal de Suez était pour lui un emploi digne de son rang. Et malgré sa tentative manquée, son intérêt pour cette compagnie n’a pas tari, bien au contraire. Il apprend alors que 120 000 Egyptiens ont perdu la vie pendant la période du percement du canal. Ils n’avaient que des salaires dérisoires. L’Organisme du Canal était un Etat à l’intérieur de l’Etat. « A cette époque, cela m’a fortement affecté, d’autant plus qu’il me semblait que l’Egypte n’aurait jamais une souveraineté totale sur le canal tant les intérêts occidentaux étaient grands », dit Ezzat Adel. Rien ne le prédestinait donc à devenir l’un des grands artisans de la nationalisation du canal.

Il s’est inscrit à l’Ecole militaire, où il s’est spécialisé dans la délicate branche des mines antipersonnel. Après quoi il est devenu enseignant dans la même école. En 1954, Mahmoud Younès, l’un de ses collègues, a été désigné par Nasser pour prendre en charge le secteur pétrolier. Ce dernier a choisi Mohamad pour établir un plan visant à faire exploser les raffineries de pétrole ravitaillant l’armée britannique présente à Suez au cas où elle aurait refusé de se retirer d’Egypte, après le rejet égyptien du traité de 1936. « Un plan qui est resté sur papier, Dieu merci », raconte-t-il. Cette mission hautement sensible a réveillé en lui un sens patriotique et a constitué un tournant dans sa vie.

« Après cette mission, j’ai voulu réintégrer mon travail à l’Ecole militaire, mais j’ai été surpris de découvrir qu’on m’avait mis à la retraite anticipée. J’ai alors compris que Younès m’avait choisi pour travailler avec lui définitivement ».

En juin 1956, après plusieurs mois passés en Grande-Bretagne dans le cadre d’une formation, Mohamad Ezzat Adel rentre avec son épouse et son fils au Caire. A un mois de la nationalisation du Canal de Suez. « Je ne savais pas encore ce qui m’attendait », raconte-t-il. Quelques semaines plus tard, il rencontre le président Gamal Abdel-Nasser pour la première fois lors des festivités commémorant le 4e anniversaire de la Révolution. « Le président et Mahmoud Younès, qui était assis à mes côtés, semblaient parler d’une affaire importante avec beaucoup de discrétion. Tout au long de la journée, Younès était d’ailleurs préoccupé », se souvient Mohamad Ezzat Adel. Et ce n’est que le lendemain que ce dernier découvre l’objet des discussions : « J’ai été convoqué, avec Abdel-Hamid Abou-Bakr, dans le bureau de Younès. L’ambiance était tendue. On sentait que quelque chose d’important se préparait mais on ne savait pas quoi. Mahmoud Younès nous a annoncé solennellement que nous étions tous les trois chargés de former une équipe dont la mission était de nationaliser le canal ».

Mohamad Ezzat Adel ne nie pas qu’à l’époque nassérienne, le choix de telles personnes pour les postes et missions sensibles était basé davantage sur la confiance que sur la compétence. Ce qui n’est pas sans avoir porté préjudice au pays. Mais pour Ezzat Adel, le cas était différent. Car il était doté d’une extrême discrétion et d’un sens aigu de la responsabilité. C’était le candidat idéal qui rassemblait deux facteurs de réussite : compétence et confiance.

Ezzat Adel était conscient qu’il s’agissait là d’une mission où il n’avait pas droit à l’erreur tant l’enjeu était capital. Il n’a disposé que de deux jours pour rassembler les membres du « commando » et leur expliquer la mission en toute discrétion. « J’ai alors senti depuis que mon destin était lié au Canal de Suez. Je me suis souvenu de ma mère, qui à la suite du premier échec que j’avais essuyé, priait Dieu pour que j’y travaille un jour, et ses souhaits ont toujours été exaucés », raconte Ezzat Adel. Et d’ajouter : « Depuis, j’ai eu comme l’impression que l’eau du canal coulait dans mes veines ».

Pour Mohamad Ezzat Adel, la nationalisation du Canal de Suez est sans doute l’une des décisions les plus importantes de Nasser. Pourtant, il n’a jamais voulu regarder le fameux film Nasser 1956 de Mohamad Fadel, lequel relate cet événement. Peut-être pour garder intacts dans sa mémoire les menus détails de l’opération, afin de ne pas les perturber par les images d’un film qui ne peut, selon lui, rendre compte de la réalité. « J’ai évidemment entendu parler du film, et d’après ce qu’on m’a raconté, ceux qui l’ont fait n’ont tenu compte que d’une seule version et n’ont pas effectué le travail de recherche nécessaire », explique-t-il. C’est peut-être aussi parce que personne ne l’a contacté au moment où le film était en tournage.

Une fois la nationalisation accomplie, le défi était pour Mohamad Ezzat Adel de faire fonctionner le canal d’autant plus que la totalité des travailleurs étaient des étrangers et que selon les informations des services secrets, la plupart d’entre eux s’apprêtaient à quitter définitivement l’Egypte. Pour lui, la plus grande crainte était de faillir à cette mission, ce qui aurait servi de prétexte à une intervention étrangère. Non sans fierté, Mohamad Ezzat Adel raconte les détails : le travail d’étude, de formation des guides, le côté technique, etc. « Nous avons mis en place un plan pour sauver le canal et nous l’avons présenté à Nasser au cours d’un dîner. C’était notre deuxième rencontre et j’ai découvert une personne simple qui n’avait pas encore l’excès d’orgueil qui s’est emparé de lui plus tard », explique Mohamad Ezzat Adel. De sa rencontre avec le défunt président, il garde un souvenir intact, qu’il raconte non sans humour : « C’était un dîner plus que simple, pas du tout digne d’un président de la République. On a mangé des courgettes avec de la viande qui n’était pas bien cuite. Quant aux mangues, elles étaient infectes ! », ironise-t-il.

En parlant de la nationalisation du Canal de Suez, un autre sujet s’impose : celui de l’agression tripartite qui s’ensuivit. « Contrairement à ce qu’on pouvait penser, je n’ai jamais senti que j’étais l’un des responsables de cette guerre qui était une conséquence directe de la nationalisation. Je n’ai jamais regretté ce que j’ai fait. Au contraire, c’était toujours une source de fierté », affirme-t-il.

Source de fierté, mais aussi de défis. Tous les événements de la vie de Mohamad Ezzat Adel sont en relation avec le Canal de Suez. Sans le vouloir, il est devenu le centre de gravitation de son monde. A aucun moment, l’idée de quitter le canal n’a effleuré son esprit. Tout au long de sa vie, il a occupé de nombreux postes jusqu’à devenir président de l’Organisme du Canal de Suez, de 1985 à 1995. Quarante ans au service du canal. Quarante ans pendant lesquels il a été témoin des plus importants événements de l’histoire contemporaine de l’Egypte : l’agression tripartite, la guerre de 1967, la guerre d’usure et la victoire de 1973. « De 1967 à 1973, le canal a été fermé, on était chargé entre autres de la maintenance du matériel militaire et de la mise en place des stations d’épuration de l’eau pour l’armée ». C’était une période difficile. En l’évoquant, l’un de ses traits de personnalité les plus frappants ressort : une volonté de fer. Il ne manque pas d’ailleurs de raconter comment il ena fini avec la cigarette, lui qui fumait plus de trois paquets par jour. « J’étais sur le front et j’étais à court de cigarettes alors que des échanges de tirs d’artillerie avaient lieu. Pourtant, j’ai décidé d’aller en chercher et c’est alors que des éclats d’obus ont touché la voiture que je conduisais. A ce moment, j’ai décidé que plus jamais je ne serais l’esclave de quoi que ce soit ».

Puis vint le moment crucial de la traversée du Canal de Suez par l’armée égyptienne. En évoquant ce souvenir, la voix de Mohamad Ezzat Adel s’emplit d’émotion. « C’était comme si ma bien-aimée me revenait après une longue séparation, dit-il. J’avais l’impression que j’avais pris ma revanche ».

Mais qu’est-il resté de ce sentiment de revanche au moment où Ezzat Adel voyait les bateaux israéliens traverser le canal, conformément au Traité de paix entre l’Egypte et Israël ? A ce sujet, les sentiments se mêlent. Il ne peut cacher sa rage et son mécontentement. « Mais en même temps, c’était pour l’intérêt du pays, alors pourquoi pas », dit-il. Expérience et âge obligent, Ezzat Adel sait mesurer ses réactions et contrôler ses émotions lorsqu’il s’agit de questions délicates. Un long silence a régné lorsqu’il a été question des navires militaires américains qui ont traversé le canal à la veille de la guerre contre l’Iraq. « La partie faible ne peut rien faire », se contente-t-il de dire avec amertume avant de lâcher, malgré sa maîtrise de soi : « Ça donne envie de vomir ».

Ezzat Adel a pris sa retraite à 70 ans. « En quittant définitivement mon bureau, j’ai senti un pincement au cœur mais j’ai été fier d’avoir accompli un tel travail. J’avais le sentiment d’avoir fait tout ce que j’avais à faire », dit-il.

Toujours actif malgré son âge, Mohamad Ezzat Adel travaille aujourd’hui dans un bureau d’entrepreneurs qui œuvre dans le domaine des transports. Sa vie, il la mène tranquillement, entre son travail, ses activités sportives : natation et tennis, qu’il continue en dépit de ses 80 ans. Sur sa vie privée, il garde un peu de discrétion, une habitude héritée d’un passé riche en rebondissements.

Aujourd’hui, bien que Ezzat Adel ne soit plus en contact avec tout ce qui a affaire au canal depuis 10 ans, son regard pétille dès qu’il est question du projet du canal entre la Jordanie et Israël. Dès que le sujet a été évoqué, Ezzat Adel a retiré un dossier qu’il a feuilleté avec un intérêt presque exagéré, l’intérêt de l’homme qui a voué sa vie au canal au point que l’on oublie qu’il a quitté ses fonctions depuis déjà dix ans. A ce sujet aussi, il a gardé une profonde discrétion. « Cela ne représente aucune menace au Canal de Suez », s’est-il contenté de dire. Et de rassurer : « C’est un projet qui date de 1955. A cette époque, nous étions inquiets, mais après nos études, nous savons que pour le moment du moins, il ne peut s’agir d’un canal de navigation ». En ingénieur spécialisé, Ezzat Adel donne un exemple précis : « La longueur du Canal de Suez est de 162 km, alors que la distance séparant le Golfe d’Aqaba de la mer Morte est de 370 km. Ce qui fait une différence de taille, à laquelle s’ajoute le fait que les études effectuées jusque-là sont insuffisantes et qu’il s’agit d’une zone sismique ». Le passionné octogénaire semble aujourd’hui tranquille, rassuré et toujours regardant vers l’avenir. Son projet est désormais d’acheter un lot de terre agricole et de le cultiver .

Ingy Al-Qadi
Abir Taleb

Jalons :

1925 : Naissance au Caire.

1950 : Diplôme de polytechnique.

1956 : Participation à la nationalisation du Canal de Suez.

1985-1995 : Président de l’Organisme du Canal de Suez.

 

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