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Toxicomanes. Rejetés par la société, ils sont aussi la honte de leurs familles. La décision de reprendre une existence normale soumet leur volonté à rude épreuve. Reportage dans un centre de réhabilitation géré par l’association Caritas.

Le difficile retour à la vie

A 72 km du Caire, sur la route d’Alexandrie, est située l’Oasis de l’espoir. Ce centre, d’une superficie de 33 feddans dont 20 plantés d’arbres fruitiers, est un havre de paix spécialisé dans la réinsertion sociale des toxicomanes. « Non à la drogue, au sexe et à la violence ». C’est la règle qui régit la vie de 13 personnes qui ont décidé de suivre une cure de désintoxication après avoir gâché dix des plus belles années de leur vie sous l’emprise de la drogue. Et quelles que soient les causes, le résultat est toujours le même : la drogue mène à la décadence. Et si la décision de reprendre une vie normale n’est pas toujours facile à prendre, réussir relève du défi. « Malheureusement, la société rejette toute personne atteinte de toxicomanie », explique Magdi Garas, responsable de ce centre, tout en ajoutant que ce centre en plus de la cure de désintoxication offre une formation aux jeunes pour une meilleure réinsertion sociale. C’est la politique adoptée par cette oasis de l’espoir. Selon Garas, la toxicomanie n’est qu’un symptôme d’une maladie psychique et que le drogué comme tout autre patient a non seulement besoin de soins pour guérir, mais aussi de soutien moral. C’est indispensable dans cette thérapie de groupe adoptée par ce centre.

Cette oasis, composée de trois bâtisses dont deux réservées aux toxicomanes et une pour le personnel médical, ne manque de rien. On y trouve une bibliothèque, des ateliers, une salle de réunion et une autre réservée aux visites. La journée commence à 8h du matin par le rangement des chambres. Puis, ils sont appelés à faire quelques exercices physiques avant le petit-déjeuner. Ici, l’emploi du temps est précis : lecture, méditation, diverses activités dans les ateliers et d’autres occupations dont la plus importante est la séance quotidienne de thérapie de groupe. D’après le Dr Amgad Khaïri, psychiatre, le fait que les jeunes drogués puissent suivre un programme strict est un véritable exploit vu leur tempérament qui se caractérise par l’obstination ou le déni de soi. Pour lui, le fait qu’un drogué avoue qu’il a un problème et demande de l’aide est un énorme pas sur la voie du rétablissement. Après 6 mois d’isolement dans cette oasis, Saleh a beaucoup changé et tous les signes révélateurs du toxicomane ont disparu. Aujourd’hui, il est un autre homme : en bonne santé et beaucoup plus sage. « Les stupéfiants étaient devenus aussi indispensables que l’air que je respire, j’en prenais pour fuir mes problèmes et surtout plonger dans un monde d’euphorie. Et tout cela aux dépens de ma santé qui se dégradait. J’ai sombré pendant 10 ans dans un monde illusoire qui m’a détruit. Heureusement, j’ai eu ce sursaut. Il fallait arrêter les dégâts, d’autant plus que j’avais commencé à me procurer de l’argent par des moyens illégaux et cela uniquement pour enivrer mon esprit », confie Saleh sur un ton laissant transparaître l’amertume.


Rares moments de lucidité

Saleh, qui continue d’employer ce jargon des toxicomanes, utilise le mot dolab pour désigner l’endroit d’où il ramène la drogue, gharaz pour dire qu’il s’est enfoncé dans la drogue et gab al-qaa qui veut dire avoir atteint l’abîme. Une des étapes de la cure est d’arriver à ôter ce langage de leur bouche. Saleh a commencé sa descente aux enfers par l’alcool et a touché à toutes les drogues. Il dit avoir pris sa décision de suivre une cure de désintoxication dans ses rares moments de lucidité. Il avait réalisé que son entourage et ses amis menaient une vie respectable et a voulu tout simplement en faire autant. La forte détermination du drogué est un élément essentiel pour que la cure de désintoxication porte ses fruits. C’est ce qui explique l’absence de clôtures autour de l’Oasis de l’espoir. « On n’oblige personne à rester contre son gré. Celui qui veut partir est libre de le faire, les portes sont grandes ouvertes. Ce n’est pas un lieu carcéral », dit-il. Au fil des mois, Saleh a repris goût à la vie grâce au soutien moral de sa mère qui l’a encouragé à suivre cette cure de désintoxication. Une fois le sevrage terminé, après environ quinze jours de sobriété, commence la phase la plus difficile, celle de la réinsertion. Une étape qui peut durer entre six et neuf mois, selon les cas. D’après le Dr Amgad, la mission du centre s’appuie essentiellement sur la volonté du drogué à vouloir s’intégrer de nouveau dans la société. Et c’est sur les murs du centre que commence la sensibilisation. « Je change, donc j’existe », ce genre de formule est inscrite au-dessus de toutes les portes. Sur les murs des salles et des chambres sont également affichées des devises et des recommandations. « Il faut sans cesse rappeler aux drogués certains concepts avant de commencer une séance. Chacun doit se présenter en disant son prénom suivi de l’adjectif accro (modmen). Une façon de le confronter à la réalité. Autrement dit, le fait d’avouer sa dépendance à tous le rend plus fort », souligne le Dr Amgad qui ajoute qu’au cours de ces séances de groupe quotidiennes, les jeunes s’échangent des conseils ou évoquent leurs mauvaises expériences avec la drogue.

Les malades sont soumis au règlement intérieur dès leur arrivée. « Au début, seuls les parents sont autorisés aux visites. Pas les amis, pour éviter l’infiltration de stupéfiants. De plus, après chaque visite, les jeunes sont soumis à une analyse de sang pour s’assurer qu’il n’ont rien ingéré », explique Garas. Après un laps de temps qui varie selon l’évolution de l’état de chaque drogué, celui-ci est autorisé à rendre visite à ses parents. C’est un test pour voir si le jeune est apte à s’intégrer dans la société. Mais il arrive parfois que certains d’entre eux, qui ont pourtant réussi à dépasser le cap le plus difficile et à retrouver leur assurance, refusent de quitter le centre, craignant le regard des autres. La réinsertion paraît d’autant plus difficile que le drogué est considéré comme une infamie pour sa famille. Gamil, étudiant de 20 ans, refuse de quitter le centre car son entourage est au courant de son histoire avec la drogue.

Il raconte qu’il a commencé ce voyage vers l’inconnu avec un ami qui lui a parlé d’un moyen efficace pour venir à bout du stress et de la monotonie quotidienne. « Pourquoi n’essayes-tu pas cette cigarette bien roulée, m’a-t-il dit, et je n’ai pas résisté à la tentation, d’autant plus que la plupart de mes camarades en fumaient. Ils étaient toujours gais et voyaient la vie en rose », dit Gamil. Ainsi, il a commencé par fumer du haschisch, puis a commencé à sniffer de la cocaïne, à prendre des barbituriques et de l’extasie. Les tarifs de ces substances n’ont alors aucun secret pour lui, ni même les endroits où l’on s’en procure. Ses parents finissent par le savoir et l’envoient discrètement dans un centre de désintoxication. « Leur comportement m’a choqué. Ni ma mère, ni mon père n’ont essayé de me parler ou de comprendre pourquoi j’en étais arrivé là. J’avais besoin de sentir que quelqu’un me soutienne, me réprimande ou me demande tout simplement ce que je ressens lorsque je suis sous l’effet de la cocaïne. Mes parents se sont contentés de m’éloigner de la maison pour se débarrasser de moi », confie Gamil qui en est à sa deuxième cure de désintoxication. Le même scénario se répète avec Karim, 50 ans, dont la relation avec sa famille s’est dégradée le lendemain de son arrivée au centre. Sa femme a demandé le divorce et trois de ses enfants ont quitté définitivement le pays craignant d’être catalogués comme « fils de drogué ». La quatrième, une jeune fille, a épousé un médecin sans lui révéler ce secret de famille. « Mon père est décédé », a-t-elle dit à son époux.


Ne pas divulguer le passé

Les exemples de personnes qui reviennent au centre un an ou dix ans après être sorties de la drogue sont nombreux. Ils ont en général replongé parce que la société n’acceptait pas leur ancienne toxicomanie. Raison pour laquelle certains drogués tià ne pas divulguer leur passé pour être en mesure de reprendre une vie normale après une désintoxication. D’après le Dr Amgad, de tels individus possèdent en général une forte volonté. Ils gardent contact avec le centre pour éviter toute tentation. « Pour ne pas sombrer de nouveau dans la drogue, ils viennent de temps à autre au centre pour assister aux séances de thérapie de groupe, parler avec les psychiatres et raconter les moindres détails de leur vie. Si le drogué décide de couper avec les souvenirs de son séjour au centre, il y a des risques qu’il retombe dans la drogue », souligne-t-il. Sélim en est un exemple. Ce jeune de 25 ans, dont 10 de toxicomanie, s’est décidé à se défaire de sa dépendance. Mais après avoir intégré le centre, il en a été exclu pour avoir enfreint le règlement intérieur. Du coup, il a replongé. Aujourd’hui, il est revenu à l’Oasis de l’espoir et voit la vie en rose, sans drogues, grâce au soutien de ses parents. Car sans entourage familial, nombreux sont aussi les jeunes à se laisser démolir, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Hani, 23 ans, n’entretient aucune relation avec ses parents. Il évoque son amère expérience. « Déprimé et livré à moi-même, je suis sous l’emprise de la drogue depuis sept ans, j’ai même fait cinq tentatives de suicide. J’ai essayé à plusieurs reprises d’arrêter, mais sans résultat. Une force surnaturelle me pousse à en consommer davantage. Je suis devenu si dépendant que sortir de cet engrenage m’est impossible ». Les paupières lourdes, il a la voix voilée d’un héroïnomane et avoue être atteint du sida. « Ma santé se dégrade de jour en jour et je sais que j’en ai pour un maximum de deux ans. Alors quoi de plus beau que de mourir l’esprit enivré ? », annonce-t-il .

Chahinaz Gheith
Hanaa Al-Mékkawi

Un usage de la drogue en hausse

Selon des études récentes publiées en 2005 par les Nations-Unies concernant la drogue, ce fléau social serait en augmentation dans le monde. On compte aujourd’hui 185 millions de toxicomanes, soit 5 millions de plus en comparaison avec l’année 2003. Le nombre des personnes accros à l’opium, une des drogues les plus dangereuses, a atteint 15 millions, dont 9 millions s’injectent ou sniffent de l’héroïne. Par ailleurs, 13 millions de toxicomanes, dont un demi-million dans les pays arabes, prennent de la drogue par voie injectable. Cependant, le résultat de recherches et d’études sur le plan régional et mondial révèlent les faits suivants : augmentation importante des quantités d’héroïne disponibles sur le marché, conséquence des cultures illicites du pavot en Afghanistan et l’extension de superficies de plantations de cannabis dans d’autres pays. Sans oublier aussi l’influence des guerres et les différents conflits régionaux qui favorisent le trafic de drogue. Les méthodes utilisées sont multiples et les pourvoyeurs ont changé de visage. On peut rencontrer des femmes au foyer ou des hommes à la retraite qui fournissent de la drogue. Ces nouvelles catégories étaient loin de tout soupçon. Aussi la mondialisation et l’ouverture des frontières ont facilité les échanges soit par le biais d’Internet pour la vente, soit par les ports pour faire passer les produits chimiques servant à fabriquer les stupéfiants. Une question s’impose : l’Egypte est-elle devenue une plaque tournante du trafic de drogue entre l’Afrique et le Proche-Orient ?

Comme le trafic de drogue est un commerce illégal et clandestin, il est donc difficile d’avancer des chiffres exacts. Mais si on se fie aux seuls cas découverts par les services du ministère de l’Intérieur, le trafic de drogue se chiffre à environ 600 millions de L.E. par an. Il est vrai que l’Egypte est l’un des pays africains les plus concernés par le trafic des stupéfiants.

Il est difficile d’y mettre fin. « Aujourd’hui, nous avons affaire non pas à de grands réseaux mais à une multitude de petits trafiquants qui ont recours à des moyens extrêmement ingénieux pour faire circuler leurs marchandises. A chaque fois les services de lutte anti-drogue découvrent les moyens utilisés par les trafiquants, ces derniers s’ingénient à trouver d’autres plus difficiles encore à détecter », affirme un responsable de l’office des Nations-Unies sur les drogues au Caire qui tient à garder l’anonymat. L’un des moyens couramment utilisés consiste à faire circuler la drogue en la plaçant dans l’estomac de certains animaux comme les chameaux ou les ânes. Ces derniers traversent le désert entre la Libye et l’Egypte sans susciter le moindre soupçon.

D’après les responsables du département égyptien de la lutte anti-drogue, le bango (cannabis égyptien) arrive en premier lieu avec 76 % de l’ensemble des marchandises saisies, 5 % pour l’héroïne puis l’opium et la cocaïne. Une récente étude faite par le Centre des recherches criminelles et sociales a révélé que 59 % des drogués ont commencé par curiosité, 36 % à cause de difficultés dans la vie tandis que 15 % s’y adonnent par manque d’activité lucrative. Des causes qui rendent le commerce de la drogue florissant. Pourtant, le bango a supplanté les autres drogues car il rapporte beaucoup. Il apporte trois à quatre récoltes par an. Il se cultive aisément sur des terres sablonneuses, dans les vallées et aux sommets des montagnes. Un feddan de bango dont la culture a coûté entre 16 et 18 000 L.E. rapporte plus d’un million de L.E.

 

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