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La dislocation de l’occupation
Mohamed Al-Sayed Saïd
Vice-directeur du CEPS d’Al-Ahram

L’ambassadeur égyptien Ihab Al-Chérif a été victime de la politique de faire le vide sur le plan diplomatique suivie par Al-Qaëda en Iraq. Celle-ci avait adopté ce procédé au début de ses opérations militaires quelques mois après la chute de Bagdad. Et voici qu’elle y revient aujourd’hui dans des circonstances différentes. La cause en est que la conception américaine relative à la victoire matérielle et morale du régime d’occupation pendant les premières années s’est presque complètement effondrée. Il est même possible de dire que la dislocation du régime d’occupation est presque certaine.


Les indices de l’effondrement

Le premier de ces indices et le plus important est que le soutien politique intérieur au projet d’invasion et d’occupation de l’Iraq, accordé aux Etats-unis, diminue de plus en plus. Tous les sondages assurent que l’appui populaire américain connaît un recul important, causant certainement une perte de confiance vis-à-vis du président Bush et de son Administration. Au Congrès, la tension monte en ce qui concerne les coûts matériels et politiques exorbitants de l’occupation, surtout qu’aucun changement important ne semble se profiler à l’horizon en ce qui concerne les conditions sécuritaires et politiques en Iraq. Le Congrès a discuté du budget de l’occupation pour l’année 2006 avec beaucoup d’inquiétude et a refusé d’accorder à l’Administration tout ce qu’elle réclamait. Effectivement, de nombreux sénateurs et députés exigent un plan ou un calendrier pour le retrait de l’Iraq. Il était naturel que le président américain refuse de s’y soumettre publiquement, puisqu’une telle attitude aurait encouragé la résistance en Iraq à concentrer davantage ses frappes sur les forces américaines avant que les mesures nécessaires à leur protection ne soient prises.

Quant à l’indice le plus sérieux, il s’agit de l’existence de préparatifs déterminés et peut-être même de plans déjà élaborés pour le retrait des forces américaines et britanniques de l’Iraq. Le journal britannique Mail On Sunday a dévoilé au début du mois courant l’existence d’un document secret présenté par le ministre britannique de la Défense, John Reid, au premier ministre autour du retrait de la majorité des troupes britanniques dans un délai de 3 mois, puis du reste en 6 mois. Selon le document, le retrait britannique obligera les autres forces alliées à se retirer aussi. Par ailleurs, la Grande-Bretagne devrait quitter 2 provinces au sud qui sont Muthana et Misan en octobre prochain, et de 2 autres qui sont Dhi-Qar et Basra en avril 2006. Le document a également mis l’accent sur l’importance des facteurs financiers pour une telle évacuation, indiquant que le retrait de la majorité des forces réduira les coûts de moitié, c’est-à-dire à 500 millions de livres sterling.

Quant aux plans américains, le document cite que les GI’s ont l’intention de remettre 14 des 18 provinces qu’ils occupent militairement au gouvernement iraqien début 2006. Et à l’approche de cette même date, les forces américaines et alliées auraient l’intention de diminuer leurs forces militaires de 176 000 à 66 000.

La méfiance est néanmoins de rigueur car ce document a fait l’objet d’une fuite volontaire dans ce journal britannique. Il faut se rappeler que ces plans ne sont encore qu’à l’état de projet. Le plus important est qu’ils rencontreront une opposition féroce de la part des institutions au pouvoir dans les 2 pays, notamment la droite américaine, et même de la part de certaines institutions militaires importantes. Cet éventuel retrait pourrait également porter un coup fatal à la politique étrangère américaine qui a longtemps compté sur la force pour terroriser le monde. En outre, ses conséquences psychologiques pourraient être énormes créant un complexe encore plus grave que celui du Vietnam. Il est donc possible de prévoir des conflits intenses autour de ces plans au sein de l’establishment militaire américain. Cette situation aura des répercussions sur les relations entre civils et militaires.

Ces derniers pourront dire que c’est l’Administration qui les a mis dans cette situation précaire, faisant perdre à l’armée américaine son honneur en prenant la décision d’envahir l’Iraq malgré une forte opposition de sa part, du moins au début. Les répercussions politiques ne seront pas meilleures. Tout simplement, le retrait constituera une défaite face au terrorisme. Cette déroute pourrait même encourager les terroristes à concentrer leurs attaques à l’intérieur même des Etats-Unis. La décision du retrait peut aussi bien affecter le destin de l’Amérique que l’ordre mondial. Elle pourrait ainsi être la plus cruciale dans l’Histoire américaine depuis la fin de la seconde guerre mondiale.


Les scénarios

Cependant, la décision du retrait reste la plus sage. Si un pays comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne se rend compte qu’il n’y a aucun espoir de réaliser une victoire militaire ou politique à l’avenir, pourquoi alors consentir davantage de pertes humaines et politiques ? D’un autre côté, si on ne s’attend pas à une victoire, on pourrait du moins éviter une défaite militaire ou une situation plus humiliante que le retrait en temps opportun, comme cela s’est passé au Vietnam en 1975.

Malgré toutes les réserves, il est possible de prévoir dans un avenir proche l’éventuel retrait dont a parlé le document. Mais quelles en seront les formes ? S’agira-t-il d’une évacuation totale de tous les territoires iraqiens de façon à réduire fortement les coûts financiers et humains de la guerre ? Ou sera-t-il question d’un redéploiement des forces terrestres sans abandonner totalement l’Iraq du point de vue militaire et politique ? Ou encore ce serait un retrait des forces américaines et britanniques de tous les territoires iraqiens avec le redéploiement d’une partie dans les eaux du Golfe et dans certains pays arabes voisins ? Ces scénarios probables, le document n’en a pas dit un mot.

Quoi qu’il en soit, chacune de ces éventualités aura des répercussions militaires et politiques différentes quant au sort de l’Iraq. Malgré leur différence, elles ont une seule chose en commun : le retrait causera obligatoirement le démantèlement de l’occupation, du moins du côté militaire, poussant en même temps l’Iraq à une guerre civile qui pourrait être encore plus féroce que tout ce qui s’est passé tout au long d’un quart de siècle de combats et de tueries continus .

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