| |
|
Loisirs.
Sur un ex-site archéologique
proche d'Al-Azhar, a été créé il y a deux ans le centre
culturel Al-Aïni pour enfants. L'initiative, encore
saugrenue pour certains adultes du voisinage, compte
aujourd'hui ses adeptes. Reportage.
|
|
L’ancien au service de la jeunesse
|
En
plein Caire fatimide, derrière la mosquée d'Al-Azhar,
en passant par des ruelles sinueuses, se trouve le quartier
d’Al-Darb Al-Ahmar. Depuis le début de l'été, ses habitants
sont surpris de l'agitation inhabituelle qui y règne.
Des groupes d'enfants de 5 à 14 ans font des va-et-vient
incessants vers le centre Al-Aïni.
C'est dans
le cadre d'un programme de restauration que le Fonds
du développement culturel dépendant du ministère de
la Culture a créé ce centre d'activités artistiques
et culturelles pour les enfants, au cœur d'un ancien
site archéologique. Dans ce lieu fondé en juin 2003,
cours de chant et d'informatique, ateliers de construction
de marionnettes, séances de peinture, atelier de théâtre,
travaux manuels ou encore visites guidées sont offerts
aux garçons et filles de différentes couches sociales,
nés pour la plupart à Al-Darb Al-Ahmar ou dans les deux
autres quartiers voisins de Gamaliya et Batniya.
L’entrée
à Al-Aïni est gratuite. Le centre compte 160 adhérents.
Environ 50 le fréquentent de façon régulière. Un chiffre
record, d'après les responsables qui confient que depuis
les deux derniers mois, il y a de plus en plus de monde.
« La plupart des enfants qui fréquentent le centre sont
prêts à découvrir leur patrimoine. Ils exercent ici
des activités en rapport avec les lieux et à leur mode
de vie assez traditionnel. Ils ont déjà un sens artistique
et rien de plus normal que de leur apprendre à respecter
ce cadre historique. Ils ont pu approcher de près les
arabesques et les œuvres architecturales islamiques
», explique Mohamad Abdel-Dayem, animateur culturel
à Al-Aïni, évoquant notamment les deux maisons de style
fatimide les plus proches, Zeinab Khatoun et Al-Harrawi.
Le local attenant à la mosquée, qui date de l'année
814 de l'hégire, servait à l'époque d'école et de logement.
Ce lieu de culte a été construit par Badreddine Al-Aïni
pour qu'y soit enseigné le soufisme. En 2003, il a été
restauré mais est resté désert. Aujourd'hui, et à travers
ses murs jaunis par le temps et ses vieilles fenêtres
en bois, le lieu revit. Les voix d'enfants retentissent
dans les marches des escaliers.
|
|
Faire régner l’ordre
|
| Al-Aïni
cherche plus à développer les aptitudes artistiques et
culturelles des enfants, qu'à leur enseigner l'artisanat,
« déjà pratiqué dans leurs familles », souligne Al-Dayem.
Le centre
propose, en plus de tout cela, un encadrement très strict
des enfants et une surveillance étroite, ce qui a encouragé
de nombreux parents à y laisser leur progéniture. A l'exemple
de Azza, enseignante, mère de deux enfants inscrits dans
des écoles privées à Héliopolis. Bien qu'elle habite ce
quartier, elle confie qu'au début, elle craignait l'influence
négative et la confrontation entre ses enfants et les
autres. « Mais j'ai réalisé qu'il fallait donner la chance
aux miens d'avoir une expérience humaine en sachant bien
sûr que dans ce centre, les enfants sont surveillés »,
assure Azza.
Quatre surveillantes
en plus des enseignants et des responsables sont là pour
faire régner l'ordre. Chose peu évidente quand on sait
que dans le centre, la fille d'une vendeuse de thé peut
en côtoyer une autre dont le père est un homme d'affaires.
« Des mesures disciplinaires strictes ont fait comprendre
à chaque enfant qu'avec une conduite irresponsable ou
agressive, il risquait de perdre son activité favorite
et même le droit d'accès au centre », explique Amani Moustapha,
la directrice.
Les responsables
du centre ont eu beaucoup de mal à convaincre les familles,
souvent très ancrées dans les traditions, de laisser leurs
enfants le fréquenter. « Il a fallu recourir à la ruse
pour s'infiltrer dans ces milieux et s'approcher des familles.
Bien que je sois révolté par ces familles où les enfants
travaillent très jeunes, j'ai essayé de ne pas le montrer
», explique un des responsables qui a fait des concessions
pour obtenir l'autorisation des parents d'envoyer leurs
enfants au moins le week-end ou durant les visites guidées.
Cela a porté ses fruits avec les parents de Taha, 14 ans,
qui travaille dans un atelier de fabrication de bijoux
en diamant. Ce jeune ne rate pas l'occasion de venir au
centre tous les dimanches et y passe parfois le matin
avant de se rendre au travail. « J'ai découvert en moi
des talents cachés : la peinture et le théâtre. J'ai été
l'assistant du metteur en scène de la dernière pièce de
théâtre présentée par les enfants du centre », explique
fièrement Taha tout en regrettant l'absence de son ami
Rami qui, dès qu'il a terminé ses examens, n'est plus
venu au centre et a été obligé de travailler avec son
père. Un père comme beaucoup d'autres souvent autoritaires
et entêtés et qui se soucient peu que leurs enfants profitent
ou s'ouvrent à la culture. Et pour faire face à cette
mentalité, les responsables du centre ont fait appel aux
personnes les plus influentes du quartier comme Hamdi
et Essam, patrons de cafés, l'épicier du coin et quelques
propriétaires d'ateliers. Chacun a apporté sa contribution
: Hamdi a accroché des affiches du centre sur les murs
de son café. Essam, débordant d'enthousiasme, met à la
disposition des enfants des tables et des chaises les
jours d'activités en plein air. L'épicier essaye d'expliquer
à ses clients l'importance du centre pour l'épanouissement
des enfants ...
|
|
Rassurer les parents
|
Dans
les milieux les plus conservateurs, envoyer ses filles
au centre n'est pas une mince affaire. Si Sara, 13 ans,
est arrivée à convaincre ses parents que sa passion
pour la chorale était plus importante que de passer
la journée clouée devant la télévision, Aya, 12 ans,
n'a pas réussi cet exploit. Sa mère a refusé catégoriquement
qu'elle fréquente un établissement mixte. « Je n'aurais
pas l'esprit tranquille en sachant que ma fille rencontre
des garçons ou leur adresse la parole. En quoi ces activités
peuvent-elles lui servir ? Je préfère qu'elle reste
à la 0ménage. Cela lui sera plus utile le jour où elle
se mariera », pense haut et fort la mère de Aya.
Face aux
inquiétudes de certains parents à propos de la mixité,
une rencontre avec les responsables du centre a été
organisée afin de rassurer les parents. « On a essayé
par tous les moyens de les convaincre en leur expliquant
que si la fille est bien éduquée, elle a le droit d'apprendre
à réagir face à différentes situations même avec des
garçons. L'essentiel est que tout se passe dans le respect
», explique Amani.
Le centre
fait donc de son mieux pour satisfaire le plus grand
nombre. Moustapha est plein d'enthousiasme, il ne cesse
de poser des questions et ne cache pas sa joie. La dernière
visite au musée de poterie l'a beaucoup marqué. Il raconte
à ses camarades nouveaux venus : « Le musée de la poterie
expose 681 objets et 81 000 pièces se trouvent dans
ses entrepôts. L'art de la poterie est très complexe.
Il diffère d'un pays à l'autre. En Turquie, les fleurs
sont omniprésentes dans cet art. A l'époque des Fatimides,
il est question d'œuvres de grandes tailles avec de
simples dessins. En Tunisie, les couleurs foncées sont
dominantes ... ».
Doaa Attiya,
professeur de chant, explique que les chansons choisies
sont puisées pour la plupart dans le patrimoine égyptien.
« Des chants modernes mais aussi des mowachahat andalous
et des morceaux de Sayed Darwich et Abdel-Wahab. Je
prends soin de leur expliquer le sens avant de commencer
les répétitions », explique-t-elle. Quant aux ouvrages
de la bibliothèque du centre, ils traitent des personnalités
ayant influencé l'histoire nationale.
La directrice
a désormais l'ambition de s'adresser à la jeunesse des
quartiers avoisinants, qui se caractérise selon elle
par sa conscience très religieuse. Mais Mohamad, 14
ans, qui fréquente le centre depuis plusieurs mois,
adopte des positions moins tranchées qu'auparavant.
« C'est un principe fondamental de notre religion que
de croire à l'existence d'autres prophètes. La paix
est un principe dans l'islam », a-til expliqué lors
d'un mini-colloque organisé par le centre sur le thème
du terrorisme. Il réagissait aux attentats d'Al-Azhar,
en mars dernier .
|
Doaa Khalifa
May Sélim
|
|
|
|
|