Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Dans ces poèmes extraits de son dernier recueil en voie de publication, Mout mouaggal fi hadiqa (Dans un parc, une mort reportée), le poète égyptien Mohamad Al-Hamamsi travaille la métaphore du corps. Corps pris dans l’impasse de la mort du désir, ou corps meurtri et humilié par les horreurs de la guerre.

Le Deuil du corps

-1-
Hier soir,
Il a vomi ses entrailles
Quand soudain elle lui a fourré la bouche dans la sienne
Il aurait voulu refuser,
Mais la faim brutale coupait court à toute tentative

-2-
La femme qui vient de sortir des vêtements de deuil
déchire de sa nudité l’obscurité.
Elle se serre contre lui
Il lui raconte ce qui se passait
Il raconte
raconte et
raconte …
Jusqu’à l’essoufflement
Jusqu’à ne plus pouvoir porter ses membres
Il se dénude alors
La nudité est le deuil du corps
Sa rébellion

-3-
S’est-elle endormie ?
La peur arrive enfin, brandissant le couteau de son désir
L’insomnie était déjà là avec sa cuillère
Et l’imagination avec sa vaisselle
Elle ne peut pas dormir avant d’avoir usé des couverts
Sur sa table …
— Elle sait comment mourir avant lui ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elle se redresse
— Et tout ce temps qui a passé ?
— Peu importe
Ce qui compte c’est en fait s’il reste assez de désir pour le nourrir
— Le désir s’évanouit
— Non.
Elle se dénude devant le miroir
— Comment trouves-tu les mets du désir mon beau ?
lui dit-elle.
— Abondants
Ma dame sait comment mourir avant son corps …

-4-
Il s’impatiente
Il va presque tuer son cœur
Mais bouge, crie-t-il
Tantôt il la contemple
Tantôt sourit
Et tantôt la courtise
Tout donne envie de vomir
La rue
Le noir
Le corps
Mais il lui faut boire jusqu’au bout …

-5-
Elle jette ses deux mains sur lui,
sa poitrine est assez grande pour le contenir, dit-elle.
Elle se redresse sur son séant
Puis penche la tête
Le sycomore inondait la rue d’Al-Bahr Al-Aazam de ses fruits
Et ombrageait la voiture
A côté, les écolières adolescentes s’essayaient à l’amour et
les balayeurs distraits attendaient le prix
Lui était enfoui dans son fauteuil
Prêtant l’oreille aux incitations de ses yeux
qui s’apprêtaient à fuir
Il dédaigne l’odeur d’un désir qui approche,
une bouche qui passe à l’attaque,
deux bras qui s’incrustent dans son corps,
qui se retrouvent dans le dos
Il bouge enfin
Et cherche à jouer un rôle autre que celui d’hier
Il cherche un autre homme que celui qu’il connaît …

-6-
Les grains de son corps se sont posés partout
Mais nul ne veut prêter attention à la femme qui fait reluire son miroir
Et s’apprête à s’allonger dessous
………………..
La tombe du mari est à quelques pas seulement du lit de l’épouse … 

Contre la guerre

-1-
Allons-nous dire demain ?
Il y avait ici une maison dont les fenêtres étaient dominées par un ciel limpide
Et des arbres qui promettaient des fruits
Il y avait un enfant qui jouait,
quand nous sommes passés par là.
Des oiseaux qui gazouillaient
Un homme qui embrassait une femme
Et une balançoire qui caressait le vent et
attendait un autre enfant
Allons-nous dire demain ?
Un char, une bombe et un cœur aveugle sont passés par là …

-2-
Je prépare mon fils, qu’il aille se coucher tôt
Ou lui demande de jouer avec sa mère et son frère
L’important c’est qu’il soit loin de l’écran
Quand la bombe atterrira sur la table du souper.
Quand la tombe sera creusée,
Quand le père, la mère et les enfants, s’inclineront …

-3-
Il se remplit la bouche, un cadavre, puis un autre, et encore un autre …
Il crache les restes
S’allonge sur son canapé, puis se redresse
L’homme à la Maison Blanche plaisante devant les caméras de télévision
Découvre des dents ensanglantées
Et rêve de chaque enfant, un cadavre …

-4-
Ses mains qu’il balance dans le vide, annonçant :
On tue l’oiseau
l’arbre
la terre
l’enfant
la mère
le père
la mer.
On tue le fleuve …
Ses mains qui dénombrent les tués
n’ont pas d’yeux …

-5-
Vos mains ne laisseront point le souvenir d’un petit
d’une veuve
d’une mère qui a perdu son enfant
d’un linceul
d’un cercueil
d’une tombe
Mangez-vous les cadavres de vos tués Monsieur le Président ?

-6-
Dans quelle matrice a-t-il bien pu prendre forme,
celui-là qui se lave le visage au sang ?
De quoi s’est-il nourri ?
Quel air a-t-il respiré ?

-7-
Chaque balle
tisse un linceul
et creuse une tombe
pouvant abriter tout le monde …

-8-
Dans les bouches qui le mâchent,
le corps est déchiqueté, nu.
Le sang s’efforce de surmonter la honte
Les pieds l’écrasent et
Les caméras de télévision transmettent le spectacle
Vous le transmettent
A vous
Oui, à vous
Les ennemis …

-9-
Le corps est la demeure de la patrie
Et non l’inverse …

-10-
La bêtise est la bouche de la guerre …
Emplir la terre de morts ne saurait la rassasier.

-11-
Il ramasse ses lambeaux et s’en va
Emmène ses vivres et s’en va
Embrasse ses enfants et s’en va
Creuse son silence et s’en va
Le couvre de terre et s’en va
Il aiguise son couteau et s’en va
Un rire de dérision et il s’en va
La vengeance anime le coup de talion ….

Traduction de Nachoua Al-Azhari


Mohamad Al-Hamamsi

Né en 1964 à Sohag en Haute-Egypte, Mohamad Al-Hamamsi a obtenu une licence ès lettres, de l’Université d’Assiout. Il travaille comme journaliste dans la revue Hawaa. Il a également contribué aux rubriques culturelles de plusieurs journaux et revues dans le monde arabe et a également été responsable de départements culturels dans plusieurs publications arabes.
Auteur de deux ouvrages de critique littéraire, l’un sur le roman d’après Naguib Mahfouz, l’autre sur la poésie féministe arabe, Mohamad Al-Hamamsi est avant tout un poète. Il a publié plusieurs recueils, dont Al-Jassad wal holm (Le Corps et le rêve, 1991, Al-Hayaa al-misriya al-amma lil kitab), La ahad yadkhol maahom (Personne n’entre avec eux, 1996, Gamaat Nousous 90), Al-Nour qareb lil zawal (La lumière est en voie de disparition, 2003, Al-Hayaa al-misriya al-amma lil kitab).

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631