| Al-Ahram
Hebdo : Quelle première impression vous ont laissé les
attaques de Charm Al-Cheikh ?
Montasser
Al-Zayat : Tout de suite, j’ai eu cette impression
qu’il s’agissait d’un groupe de personnes épousant les
idées djihadistes, mais qui ne sont pas liées aux mouvements
connus ni à Al-Qaëda. Des personnes furieuses contre les
Etats-Unis et déterminées à viser les intérêts occidentaux,
américains en particulier.
—
Que voulez-vous dire par mouvements connus ?
—
C’est-à-dire les mouvements qui étaient actifs en Egypte
comme la Gamaa islamiya ou le Djihad.
—
Pourquoi écartez-vous un lien avec Al-Qaëda ?
—
Al-Qaëda n’a jamais réussi à s’infiltrer dans la structure
des mouvements égyptiens. La Gamaa islamiya a rejeté le
front de Bin Laden dès le début.
—
Mais Al-Qaëda est-elle capable d’exporter ses militants
pour mener des attentats à l’intérieur du pays ?
—
J’en doute fort. Et je remets en cause le scénario qui
circule en ce moment sur l’éventuelle implication de Pakistanais,
même si toutes les options sont ouvertes. Mon analyse
ne peut pas se baser sur l’infiltration d’étrangers, car
il est très difficile de franchir illégalement les frontières
égyptiennes.
—
Comment expliquez-vous alors que, cette fois-ci, à Charm
Al-Cheikh, et avant à Taba, les revendications ont émané
de groupe se disant lié à Al-Qaëda ?
—
Je n’accorde pas le moindre intérêt à ce genre de revendications.
Celles-ci avaient une valeur à l’époque où les mouvements
armés menaient des opérations contre le régime égyptien.
La brigade de Talaat Yassine, par exemple, dévoilait dans
ses revendications des aspects de ses plans ou citait
des noms des auteurs s’ils étaient décédés. Al-Qaëda,
même lorsqu’elle a mené des opérations, fournissait des
informations, comme cela a été le cas avec la bombe placée
à l’ambassade américaine de Nairobi. Elle a dévoilé l’identité
de l’auteur et a diffusé aussi quelques minutes de l’opération
filmée. Mais aujourd’hui, les revendications, comme celle
de Charm Al-Cheikh (les brigades des Fils du Sinaï, ou
Abdallah Azzam, ou les combattants d’Egypte), ne donnent
aucune information dans leur communiqué. En l’absence
de détails, ces revendications ne peuvent être plausibles.
—
Mais l’attentat de Charm Al-Cheikh porte tout de même
l’empreinte d’Al-Qaëda ...
—
On peut dire qu’Al-Qaëda dispose d’un droit d’auteur.
Son empreinte est reconnaissable, puisqu’elle consiste
à prendre pour cible plusieurs endroits à la fois en utilisant
des voitures piégées. C’était le cas à New York et Washington,
à Nairobi et Dar Es-Salam et même à Madrid et Londres
et à Charm Al-Cheikh. Leur style est devenu facile à imiter.
—
Comment expliquez-vous le choix du Sinaï ? Cela serait-il
dû à la difficulté d’atteindre des cibles au Caire ?
—
C’est une des théories très plausibles. Mais il en existe
d’autres. Personnellement, je pense que les auteurs de
ces opérations viennent de la péninsule elle-même. Personne
ne peut entrer dans le Sinaï sans qu’il soit immédiatement
reconnu par ses habitants. Le genre d’explosifs utilisés
dans ces opérations est facile d’accès pour les bédouins,
tout comme les armes sont aussi disponibles pour les enfants
en Haute-Egypte. Les habitants du Sinaï connaissent par
cœur les sentiers de cette région. De plus, ils voient
des touristes, des étrangers au comportement libéral et
les comparent avec ce qui se passe en Palestine et en
Iraq et l’humiliation que subissent les Arabes. Il se
peut que ces gens-là épousent les idées djihadistes et
s’inquiètent pour leur religion, alors ils décident de
mener des opérations contre ces étrangers qui représentent
à leurs yeux l’équivalent de Bush ou de Blair.
—
Ces attaques seraient-elles uniquement liées à des motifs
extérieurs ?
—
En tout cas, je ne pense pas qu’elles aient une portée
locale, sauf si cette opération est liée à l’humiliation
et à la torture subies par les parents et familles des
habitants de Taba pendant l’enquête policière après les
attentats d’octobre dernier. Les accusés dans les attentats
de Taba ont avoué qu’ils visaient Charm Al-Cheikh, mais
les contrôles policiers les ont poussés à mener les opérations
à Taba. Mais cette fois, il leur a été plus facile de
toucher Charm.
—
Mohamad Saleh Fellefil, l’accusé en fuite dans les attentats
de Taba, serait-il à l’origine de ces opérations ?
—
Je pense que c’est très probable.
—
Comment expliquez-vous alors cette défaillance de la police
?
—
Par un relâchement sécuritaire. Les auteurs des attentats
ont su passer à travers les mailles d’un filet détendu.
—
Sommes-nous au seuil d’une nouvelle vague de terrorisme
en Egypte ?
—
Ce qui se passe en Egypte actuellement est lié à la vague
de terrorisme international. Cette vague qui envahit le
monde entier en raison du terrorisme mené par les Etats-Unis.
Sans cette politique américaine humiliante envers le monde
arabo-musulman, ce terrorisme n’aurait pas de raison d’être.
—
Les Etats-Unis sont-ils la seule cause de ce terrorisme
?
—
Oui, les Etats-Unis et leurs alliés. On ne peut pas écarter
le terrorisme de ses racines, le président Moubarak l’a
dit. En Palestine, Sharon tue et les Etats-Unis lui donnent
le feu vert.
—
La multiplication des attentats en Egypte, même si certains
ont eu peu d’importance, vous pousse-t-elle à croire que
les attaques vont se multiplier ?
—
On doit s’y attendre. Je pense qu’il y aura d’autres opérations
du même style dans d’autres endroits.
—
Les attaques de Charm Al-Cheikh et de Taba peuvent-elles
être liées à celle du Caire quelques mois auparavant ?
—
Non, elles sont différentes. Certes, toutes sont ce qu’on
appelle de la violence dirigée contre l’extérieur et non
l’intérieur. Mais les auteurs des opérations de Charm
et de Taba sont des Arabes du Sinaï qui ont un point de
vue très particulier et qui consiste à prendre pour cibles
des objectifs occidentaux. Mais au Caire, il s’est plutôt
agi d’une violence en famille. Elles ont eu lieu au moment
où les manifestations en Egypte étaient à leur comble.
On peut dire que le motif était peut-être le même, mais
que la mise en œuvre était différente.
—
Ce qui s’est passé à Charm pourrait-il placer le régime
égyptien dans l’embarras ?
—
Je ne pense pas. Cela fait longtemps que le régime égyptien
ne cesse de mettre en garde l’Occident qui accueille des
terroristes. Alors qu’aucun gouvernement occidental, commençant
par Bush, ne peut accuser l’Egypte de défaillance. Londres
a subi une seconde série d’attentats, alors que tous ses
services de sécurité étaient en état d’alerte.
—
Cette nouvelle vague de terrorisme pourrait-elle encourager
des anciens mouvements armés égyptiens à reprendre leurs
activités ?
—
Non, les anciennes organisations ont définitivement décidé
de renoncer à la violence. Ces attaques pourraient cependant
aider à la naissance de nouvelles générations qui adoptent
la violence contre les étrangers . |