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Attentats de Charm El-Cheikh. Les incidents de samedi dernier avaient pour objectif essentiel la déstabilisation de l’Egypte, alors qu’elle traverse une phase importante de son évolution politique. Ces attaques posent également des questions sur la complexité du mouvement terroriste international.
L'Egypte frappée en plein coeur

Attentats dans la « ville de la paix », la station balnéaire égyptienne la plus huppée du Sinaï. Ce sont les plus meurtriers jamais commis en Egypte avec leurs 88 morts selon un bilan officiel. Le pays a été ensanglanté par ces explosions qui l’ont touché au cœur. Car si Charm est située à l’extrême Est du pays, sur la mer Rouge, elle constitue depuis des années une deuxième capitale politique et diplomatique de l’Egypte. C’est la ville du président Moubarak, celle des congrès internationaux de toutes sortes et notamment ceux en rapport avec le confit arabo-israélien. Frapper à Charm est un défi des plus graves.

Et si l’on sait par plusieurs témoignages et références le goût de la mise en scène et de la symbolique chez les terroristes, on ne peut que relever plusieurs coïncidences. Tout d’abord, la date, le 23 juillet, jour de la Révolution égyptienne de 1952 avec ses connotations patriotiques et panarabes loin de recueillir la sympathie des islamistes. Bien que ces derniers se réclament anti-occidentaux. Mais l’Egypte nassérienne luttait contre l’impérialisme occidental et non contre des « croisés ». Cette différence de vocabulaire est fondamentale, cachant deux esprits tout à fait différents.


Deux revendications

Cela dit, la politique égyptienne a évolué sous Sadate vers une réconciliation avec l’Occident, la reconnaissance d’Israël et bien d’autres aspects qui ont fait que Le Caire s’est trouvé dans la ligne de mire de nombreuses forces opposées à cette alliance avec l’Occident, les Etats-Unis en premier, et notamment les groupes terroristes qui se sont de plus en plus internationalisés. Les revendications sur Internet des attentats sont significatives à cet égard. Quelques heures après les explosions un mouvement appelé Groupe Al-Qaëda au pays du Levant et en Egypte s’est dit être à l’origine de ces attaques : « Cette opération est une réponse aux forces du mal qui font couler le sang des musulmans en Iraq, en Afghanistan, en Palestine et en Tchétchénie ». Une seconde revendication a ensuite émané d’un groupe inconnu disant s’appeler les Moudjahidin d’Egypte : « Vos frères, les Moudjahidin d’Egypte, ont mené l’opération bénie de Charm Al-Cheikh », pouvait-on lire dans ce communiqué daté du 23 juillet et diffusé sur un site islamiste. « Ne croyez pas à ce qu’on dit à propos d’une revendication d’Al-Qaëda, que Dieu protège », ajoute le communiqué, indiquant que cinq « martyrs » ont mené ces attaques visant « des sionistes ». Le texte, dont il était impossible d’établir l’authenticité dans l’immédiat, ajoute que les attentats ont été commis par Fayçal Khalil, Hassan Abi Rawa, Mohamad Abdel-Majid, Nader Mohamad Abdel-Ghani et Mohamad Hammoudi Al-Masri, mais ne précise pas la nationalité de ces « martyrs », terminologie laissant entendre que ceux-ci seraient morts dans les attentats.

Une chasse à l’homme a été lancée, avec des pistes diverses. Mais il est certain que l’Egypte se trouve face à une ou plusieurs organisations qui ne manquent pas de moyens et qui la visent tout particulièrement. Pour revenir aux « hasards » du calendrier, faut-il oublier l’élection présidentielle prévue le 7 septembre, et qui permettra pour la première fois la participation de plusieurs candidats, à la suite d’une réforme constitutionnelle ? L’annonce des candidatures fixées à vendredi prochain était prévue, dans un premier temps aux alentours du 23 juillet. Le but de ces attaques terroristes apparaît ainsi très clair selon de nombreux analystes. Il était de déstabiliser une Egypte se préparant à tenir ses élections présidentielles, qui doit jouer un rôle de premier plan suite au retrait israélien prévu à Gaza et qui est engagée dans la question iraqienne. En ce qui concerne cette dernière, l’Egypte avait déjà perdu son chargé d’affaires à Bagdad, Ihab Al-Chérif, enlevé et tué.

Il est certain qu’il existe des dimensions régionales et internationales qui représentent des indices. « Ces opérations ont lieu dans le sillage d’autres attentats terroristes à l’exemple de Taba et de Londres, avec le but de déstabiliser le pays. La date choisie peut constituer un moyen de pression sur l’Egypte, tant en ce qui concerne la conjoncture délicate par laquelle elle passe que par le début du procès des accusés dans l’affaire de Taba », relève Amr Al-Chobaki, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Pour Chobaki, les liens avec la crise iraqienne ne sont pas lointains. Charm est l’une des villes où se déroulent des consultations internationales sur la question. « Il est difficile de séparer un objectif de l’autre. Déstabilisation du pays pour sa politique iraqienne et réponse au procès de Taba », relève-t-il.

La difficulté réside en fait dans le caractère désormais diffus du terrorisme. Si on ne peut pas parler de l’existence d’une organisation toujours cohérente et unie comme Al-Qaëda (lire Entretien), on ne peut que relever une internationalisation accrue du phénomène. Après Londres, c’est Charm, et les autorités égyptiennes ont même parlé d’une piste pakistanaise. Selon les informations, il y a même eu des échanges de tirs entre les policiers et des bédouins dans les montagnes proches de deux villages, Khoroum et Roweissat, dans le sud de la péninsule du Sinaï, à 30 km de Charm Al-Cheikh. Deux Pakistanais y ont été localisés, et il est soupçonné que les bombes aient été assemblées dans cette région, indiquent des sources sécuritaires. Autant dire, comme le relève Chobaki, des liens complexes entre sources extérieures et autres intérieures. Il précise : « Ces mouvements peuvent avoir des objectifs internationaux comme s’attaquer ou protester contre la politique américaine, mais peuvent avoir des complicités locales ». Cela sans oublier le rôle de la nébuleuse Al-Qaëda, quels qu’en soient les contours.


Cellules dormantes

L’Egypte est donc sur la ligne de mire de « déstabilisateurs », d’où de nombreuses interrogations sur l’implication de services différents. Ahmad Sabet, professeur à la faculté des sciences politiques et économiques de l’Université du Caire, évoque deux probabilités. Il s’agirait soit de groupes « exprimant leur colère de manière violente et corrompue à l’exemple d’Aymane Al-Zawahri, médecin égyptien et numéro 2 d’Al-Qaëda, qui estime qu’il faut se venger des musulmans eux-mêmes, comme un prix à payer pour que les masses musulmanes se joignent à la guerre contre les croisés et les juifs. C’est une vengeance aveugle ». De telles personnes représenteraient des cellules dormantes sans lien direct avec Al-Qaëda. Elles professent son idéologie. L’autre point de vue de Sabet serait l’existence d’un lien entre le Mossad et ces explosions. « Il s’agit pour Israël de propager la sédition dans les pays arabes », estime-t-il. Tel-Aviv veut prouver que le « conflit arabo-israélien n’est pas le seul dans la région. Mais qu’il existe au sein des pays arabes des conflits religieux, ethniques et politiques ». Sabet va trop loin sans doute dans cette théorie du complot, mais il est certain que la déstabilisation de l’Egypte profiterait à d’autres Etats dans la région.

Quoi qu’il en soit, il y a un rejet du terrorisme très évident de la part de la population et de la classe politique. Près de 2 000 habitants de Charm Al-Cheikh, égyptiens et étrangers, ont ainsi manifesté dimanche soir contre le terrorisme et allumé des chandelles devant l’hôtel Ghazala, détruit dans les attentats. L’hôtel situé sur l’avenue principale de la ville a été entièrement protégé par les autorités égyptiennes d’une épaisse tenture écrue pour cacher le spectacle de la démolition de l’établissement. Des cuisiniers portant une toque frappée de l’inscription « Arrêtez le terrorisme » en rouge et noir, des employés des innombrables hôtels de la ville, des instructeurs de plongée, étrangers et égyptiens, en short et débardeur, ainsi qudes chefs de tribus de bédouins en traditionnelle robe blanche et keffiehs à damiers sur la tête se sont rassemblés devant le site pour crier leur colère. « Nous n’avons pas peur », avaient-ils écrit sur des pancartes en reprenant le slogan brandi par les Britanniques à la suite des attentats ayant frappé Londres le 7 juillet.

Le président Hosni Moubarak a affirmé de son côté « sa détermination à poursuivre la lutte contre le terrorisme » et qu’il « ne cédera pas au chantage ». « Cet acte criminel, lâche, qui vise à déstabiliser l’Egypte, renforcera notre détermination à poursuivre la lutte contre le terrorisme et à l’éradiquer », a-t-il affirmé. Dans son intervention, le chef de l’Etat s’est également engagé à ce que l’Egypte « poursuive sa marche pour assurer son développement, la paix et la stabilité pour l’ensemble de la région » du Proche-Orient. Même attitude de la part de la société civile.

C’est-à-dire que la lutte continue. Et qu’au-delà il faudrait s’attaquer aux racines du mal. Tâche difficile dans ce contexte international trouble où le terrorisme se sert des injustices flagrantes dont souffrent par exemple les Palestiniens et les Iraqiens comme alibi. Chobaki relève qu’il faut « tenter d’expliquer le phénomène terroriste, mais non pas de le justifier. Tout en le condamnant totalement, il faut remonter à sa source principale qui est l’occupation américaine en Iraq ».

Ahmed Loutfi
Chaïmaa Abdel-Hamid

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Diaa Rachwan, politologue spécialiste des mouvements islamistes au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime que les attentats de Charm sont un défi adressé à l’Etat.
« La stabilité intérieure de l’Egypte a été touchée »

Al-Ahram Hebdo : Selon vous, les attentats de Charm Al-Cheikh visaient-ils à déstabiliser le régime ou étaient-ils plutôt en relation avec l’affaire de Taba ?

Diaa Rachwan : A mon avis, il serait impossible de croire que quelques personnes en fuite et qui feraient partie du groupe auteur des attentats de Taba aient pu, à elles seules, commettre un crime si énorme à Charm Al-Cheikh. Cela est inimaginable. Mais ce qui est sûr, c’est que ces criminels ont touché la stabilité intérieure et sécuritaire de l’Egypte. Cela dit, si on ne peut pas encore parler de relations directes avec les attentats de Taba, il y a au moins une grande similitude entre eux et cela à trois niveaux : géographique, procédé d’exécution et objectifs.

— D’autres objectifs comme la nuisance au tourisme peuvent-ils être retenus ?

— Charm Al-Cheikh est le lieu où se tiennent principalement les conférences et les rencontres internationales du président de la République avec les différents chefs d’Etat. Le but principal des auteurs des attentats était donc plutôt politique : montrer que cette ville n’est pas sécurisée en dépit de son importance. Ils ont voulu envoyer un message clair à l’Etat en lui disant qu’ils peuvent, quand ils le veulent, réaliser leurs objectifs malgré toutes les précautions sécuritaires prises dans un lieu donné.

— Pensez-vous que ces attentats revêtent une dimension régionale ?

— Cela est très possible. Taba et Charm Al-Cheikh se trouvent toutes les deux à l’extrême Est du pays et sont proches de pays voisins comme l’Arabie saoudite, l’Iraq ou la Palestine. En même temps, il serait aussi possible qu’il s’agit de petits mouvements ou de cellules inconnues. Mais ce qui est assez remarquable est que les explosions et les attentats les plus graves ont toujours eu lieu dans les villes se trouvant sur les frontières du pays. A titre d’exemple, les attentats commis en avril dernier au Caire avaient un aspect artisanal par rapport à Charm Al-Cheikh et Taba.

— La piste d’Al-Qaëda peut-elle être retenue ? Cette organisation existe-t-elle toujours en tant que front uni ?

— Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’il existe une seule organisation répondant au nom d’Al-Qaëda. Pourquoi des terroristes agissant au niveau international auraient-ils ciblé des villes aussi petites dont le nombre d’habitants est très restreint et visé des lieux qui touchent plutôt des Egyptiens et des Arabes plus que des étrangers ? Pourquoi Al-Qaëda agirait-elle ainsi ? Et pourquoi ne pas penser que ce sont plutôt d’autres organisations qui ont la même idéologie qu’Al-Qaëda ou même encore des organisations dirigées par des Etats ou des personnes qui voudraient porter atteinte à l’Egypte ? En fait, toutes ces opérations sont très compliquées et dépassent la capacité d’un simple groupe extrémiste. Même les personnes qui ont été présentées comme responsables des attentats de Taba ne sont pas convaincantes. Elles sont trop faibles pour des opérations d’une telle envergure.

— N’y aurait-il pas un amalgame entre résistance et extrémisme comme dans le cas de l’Iraq ? Ce qui encouragerait les actes terroristes ...

— Bien sûr qu’il existe un amalgame entre ces deux notions, mais nous n’en sommes pas responsables. Ce sont les Américains et les Israéliens qui en sont à l’origine. Ce sont eux seulement qui ont qualifié la résistance du peuple palestinien qui défend ses territoires usurpés de « terrorisme ». Je dirais même qu’ils sont responsables de la plus grande partie des actes terroristes du monde actuel.

Propos recueillis par
Ch. A.

 

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