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A
un point sur la grande autoroute de Mounib, il fallait prendre
un bac rudimentaire et effectuer une traversée de 300 mètres
pour atteindre l’île de Bein Al-Bahreïn, ou Orsaya, qui désigne
en arabe galette ronde. S’enfoncer dans un paysage rural au
cœur de la ville et côtoyer les champs en plein Nil pour arriver
à la villa des artistes suisses. Des échos vous poursuivent,
on dirait un conte de fées : « Il était une fois deux artistes
venant des pays froids du Nord résider dans une maison blanche
» sur l’île de Bein Al-Bahreïn, située entre ces deux bras du
fleuve que l’on aime nommer mer (bahr) : ceux de Guiza et de
Maadi. Des conditions idéales pour un atelier/résidence de peinture,
assurées par La Conférence des villes suisses, organisation
culturelle suisse qui présente des formules de résidence aux
artistes dans 14 villes de par le monde. Il s’agit d’avoir accès
aux deux facettes de la ville : celle urbaine (tumulte, bâtisses,
pollution, modernité) et rurale (l’île agricole, paysage, calme).
Les deux artistes qui semblent profiter d’une formule libre
de maison de campagne, sont épris, eux qui viennent d’un pays
qui rime avec luxe et calme, par la variété de sonorité qui
les entoure. « Très tôt le matin, j’aime bien écouter les grenouilles,
les murmures humains aussi bien que les rumeurs des bêtes »,
avance Franziska Matter qui vient d’une petite ville Winterthur,
près de Zurich, dans la Suisse alémanique. Francy Schori, lui
qui appartient à l’autre bout francophone, de la Chaux-de-Fond,
est sensible à toutes sortes de voix desquelles il est privé
dans sa terre natale. « Quand le vent arrive, il nous emmène
toutes sortes de bruits, les klaxons, les cérémonies de mariage
mais ils nous parviennent filtrés à travers l’île », insiste-t-il.
Au bout de leur séjour qui prend terme à la fin du mois, Francy,
qui a passé trois mois, et Franziska, six mois, aménagent leur
résidence pour montrer leurs exploits et trouvailles, les nouvelles
voies, les différents outils retrouvés au Caire durant leur
séjour, même leurs élans et folie artistiques. Il ne s’agit
point d’une exposition à proprement parler (« On aurait pu le
faire dans une des galeries du centre-ville ») mais plutôt une
invitation à visiter leur quotidien vécu artistiquement. Une
ambiance sympa traverse tous les détails, nous montrant à chaque
fois que les deux artistes ne se sont pas enfermés sur leur
île féerique, ne se sont non plus laissés prendre par le vacarme
séduisant de la ville cairote. Mais tels deux moines, ils se
sont appliqués à se servir des objets locaux dans leurs univers
imaginaires. En haut de la maison, un étendard bleu turquoise
s’envole librement rappelant les cerfs-volants. Et dans la pièce
d’à côté, on s’est débarrassé de tous les meubles pour laisser
place aux œuvres, mais là aussi on n’épargne point le côté fantaisiste
: les meubles sont joliment encombrés. Des
ventilateurs disposés ici et là pour donner une sorte d’installation
que les deux artistes se plaisent à appeler coin fraîcheur.
Franziska nous invite à pénétrer son laboratoire artistique
où elle tisse telle une Pénélope de nos jours des objets et
des installations dont des tresses noires ramassées dans une
sorte de bouquet, fabriquées à base de lambeaux de bandes en
plastique, révélant toutes sortes d’idées de féminité. Ces tresses
s’accumulent pour laisser transparaître les rayons de lumière
par bribes. Ou suivant la même idée, elle présente un objet
fait de rubans colorés qui rappellent les articles de festivités
utilisés dans les cérémonies populaires lors de la naissance
d’un enfant. Ainsi, la résidence au Caire ne la laisse pas indifférente,
elle se laisse imprégner par l’ambiance qui l’entoure et par
le choix des matériaux. Elle collecte des photos sélectionnées
d’Al-Ahram Hebdo et sur un fond de papier, dessine des ornementations
qui complètent la photo en quelque sorte. On n’arrive pas à
savoir si ce travail détaillé d’ornementations, déjà entamé
dans son pays, a trouvé la terre fertile au Caire, ou bien si
ce goût s’est développé par la seule présence dans un pays de
l’Orient habité par l’image des arabesques et des dessins décoratifs.
Francy Schori, lui, continue ses peintures à l’huile inspirées
de l’architecture, mais ici, il ajoute ses tendances fantastiques,
en mettant sur la même toile un bâtiment contemporain, des variétés
de gratte-ciel confrontées à la pyramide de Meidûm ou Saqqara.
Ici, l’architecture imposante perd de sa pesanteur, devient
plus légère, volante même, rimant avec une sorte de spiritualité
qui a frappé l’artiste. Schori insiste sur le côté observation
et contact avec l’autre, ainsi il se laisse prendre par de nouveaux
outils. Il se balade dans les marchés aux puces du Caire, collecte
des objets ici et là jusqu’à ce qu’il tombe sur des papiers
de maculature. Cette idée de retravailler le papier imprimé,
qui a vécu une autre vie l’émerveille. Ainsi, il se donne tous
les jours dans un travail studieux d’exercice journalier, il
redessine les papiers en se plaisant à créer des objets de tous
les jours. Le séjour prend fin, les deux artistes reprennent
leurs malles augmentées par des productions artistiques nouvelles,
mais aussi par une vision différente .
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