Pas
de « Il était une fois » et pas de Schéhérazade
sur scène. Simplement un extrait de la musique
de Korsakov, Schéhérazade, qui annonce la narration.
Les rideaux s’ouvrent sur la pièce Al-Amira wal
saalouk (La Princesse et le clochard ), écrite
en 2003 par Alfred Farag et mise en scène par
le comédien Nour Al-Chérif. L’histoire se situe
au XVIIIe siècle, Hassan (Nour Al-Chérif) est
le copiste des Mille et Une Nuits et des œuvres
d’Ibn Khaldoun. Il est poursuivi par la police
à cause de ses opinions concernant le régime.
Pour s’enfuir, il se déguise en clochard. Malgré
son allure et son odeur déplaisantes, la princesse
Zomorroda (Manal Salama) décide de l’épouser pour
un seul jour afin d’irriter son ex-mari. A la
surprise générale, la princesse et le clochard
finissent par s’aimer véritablement. Au niveau
du texte, Alfred Farag déclare ouvertement que
c’est la 7e fois qu’il rend visite aux Mille et
Une Nuits. Pourtant, l’intrigue principale n’a
pas été puisée dans ce monde féerique. De plus,
Farag s’est servi d’autres historiettes populaires
afin de relancer les événements comme l’histoire
de la mère ogresse (omména al-ghoula) ou celle
de la septième porte. Ainsi, a-t-il créé deux
niveaux de narration, avec une intrigue principale
et d’autres thèmes secondaires. « C’est une histoire
d’amour. Parfois, il est question de l’amour du
métier puisque Hassan, en dépit de ses problèmes
de pauvre copiste, aime aussi écrire. L’histoire
de la 7e porte magique, son secret, fait partie
des thèmes littéraires de la magie, inspirés des
contes des Mille et Une Nuits. Chaque fois que
je plonge dans ces contes, je me trouve une nouvelle
version. Hassan, en racontant les deux historiettes,
est comme un dramaturge qui repense la vie »,
souligne Alfred Farag, qui se retrouve en quelque
sorte dans la peau de Hassan, le personnage principal.
La septième porte magique ne renvoie-t-elle pas
à la septième visite que le dramaturge effectue
dans le monde des Mille et Une Nuits ? Comme dans
tous ses ouvrages, la politique n’est jamais négligée.
D’une manière implicite, Farag condamne le réel
dans l’histoire de Hassan. Il condamne la politique
d’aujourd’hui déplorant le rêve, l’illusion et
la gloire d’un passé lointain.
Dès que Hassan s’approche de
la porte magique pour appeler sa bien-aimée, il
se retrouve sur le marché, en habit de clochard.
Il ne tarde pas à se faire arrêter par les soldats.
Dans le tribunal, il découvre que son aventure
n’était qu’illusion. La belle Zomorroda n’était
qu’un personnage imaginaire. Il y a 250 ans, après
la défaite des Egyptiens par les Ottomans, l’histoire
raconte que la princesse avait choisi de mourir,
après avoir brûlé son palais pour ne pas devenir
l’esclave de Touman Bey.
Nour Al-Chérif reste fidèle au
texte. Il lui garde toujours l’aspect des Mille
et Une Nuits et l’ambiance arabe d’antan. Ainsi
le décor de Salah Hafez et les costumes de Mona
Al-Zorqani s’avèrent très fidèles à l’époque historique
: palais somptueux de la princesse, architecture
islamique, marché avec ses bouquinistes, son boulanger.
S’ajoutent à cela les robes brodées de la princesse,
les caftans pour hommes, les tuniques arabes et
les voiles des suivantes. La mise en scène de
Nour Al-Chérif a opté pour la comédie basée sur
le jeu. La princesse irritée fait bouger son jupon
à la manière d’une danseuse de flamenco. Elle
est un peu hystérique. L’ex-mari est comme un
bouffon, épée en main. Les chansons et la musique
du spectacle sont introduites soit par la musique
de Schéhérazade soit par des mowachahat andalous.
L’ambiance des Mille et Une Nuits est dominante
mais toujours avec un ton humoristique. La chanson
du mariage, interprétée par Nour Al-Chérif lui-même
et où il fait l’éloge de sa dulcinée, commence
par une célèbre mélodie andalouse. Une voix off
de Hassan narre l’histoire dans cette ambiance
de conte. Il se veut peut-être le substitut de
la plus célèbre narratrice de l’Histoire : Schéhérazade.