Issu d’une famille de paysans d’un
petit village au bord du Nil, à Béni-Souef, l’enfant
Hamed a commencé par faire des statues en argile, en
utilisant la boue du fleuve. Mais c’est surtout lorsqu’il
va habiter la ville de Béni-Souef pour ses études primaires
que son premier vrai contact avec l’art et les artisans
a lieu. Grâce à ses talents il devient en effet durant
le cycle primaire le peintre attitré de son école.
A l’époque il se lie d’amitié avec
un voisin artiste-peintre. Il passe des heures à l’observer
pendant son travail. Au bout d’un temps, il lui conseille
de s’orienter vers la filière Arts et Métiers juste
après le cycle primaire. Là, en raison de son allure
sportive et musclée, on le choisit pour travailler le
fer. Il ne tarde pas à découvrir que cela ne correspond
pas à ses ambitions. Et demande alors à son père de
poursuivre des études jusqu’au bac dans la filière générale.
Une fois au lycée, c’est Enayat Allah, le surveillant,
qui lui conseille d’intégrer les beaux-arts. Ce qu’il
fait, au grand mécontentement de son père.
Arrivé dans le quartier de Boulaq,
au Caire, Eweis découvrit les quartiers populaires et
les peint, ainsi que ses habitants. C’est alors son
premier contact avec la capitale et sa vie intellectuelle
effervescente de l’époque. On parlait souvent des opprimés,
de la pauvreté, de l’exploitation de la population …
Eweis connaissait déjà bien l’endurance des fellahs
et ne tarde à se familiariser avec les intellectuels
socialistes. Ceux-ci prêchaient que l’art devait être
l’écho ou le reflet de la condition des classes démunies,
constituant les 95 pour cent de la population.
A la faculté des beaux-arts de l’Université
de Hélouan, à Zamalek, il découvre deux grands artistes,
enseignant dans la section peinture : Ahmad Sabri et
Youssef Kamel. « En deuxième année d’études, j’ai découvert
que savoir peindre ne suffit pas pour être artiste.
Il fallait une certaine culture et une philosophie pour
former une manière de voir les choses et les êtres »,
se rappelle Eweis, en précisant qu’il provenait d’une
maison où l’unique livre était le Coran.
Si Eweis a réussi à assimiler toutes
les tendances artistiques modernes, il demeure marqué
par sa toute première éducation religieuse. Cela se
ressent clairement dans sa manière de saluer, comme
si tout homme était un travailleur accomplissant son
devoir sur terre, celui de créer une civilisation et
préserver sa dignité. Jamais Eweis ne peint de scènes
de plaisir. Car l’idée même du plaisir ou du jeu est
inexistante chez lui. Elle ne correspond pas à sa manière
de voir, même quand le sujet d’une œuvre est le corps
féminin, des fleurs ou des fruits. Ses habits sobres,
sa moustache fine et son sourire affable — qui lui échappe
rarement — gardent toujours quelque chose de cette maison
paysanne qui ne contenait que le Coran. Il a aussi cette
joie saine et sereine qui se remarque dans ses œuvres
faites de couleurs vives et éclatantes, de formes opulentes
féminines et masculines.
Sa sensibilité décidera des influences
artistiques et intellectuelles qu’il subira, s’agissant
notamment de ses convictions socialistes. Celles-ci
se cristallisent vers la fin des années 1940 et trouveront
leur apogée avec la Révolution de 1952. « J’ai trouvé
dans les principes de la Révolution une concrétisation
de mes aspirations pour la société. Et je n’étais pas
le seul à penser ainsi … Plus tard, on a rompu avec
cette illusion au lendemain de la défaite de 1967 ».
L’œuvre d’Eweis a d’ailleurs très bien exprimé cette
désillusion durant la seconde moitié des années 1960
et le début des années 1970. Puis, progressivement il
s’est tourné à nouveau vers ses sujets favoris.
Ses études terminées, Eweis était censé
se faire un nom et trouver une place dans les galeries.
A l’époque, deux tendances de peintres détenaient le
monopole de l’exposition : Mohebbi al-fonoun al-gamila
(Les Fans des beaux-arts) et Assatézat al-rasm (Les
Maîtres dessinateurs). Il a dû alors s’unir à d’autres
peintres de sa génération pour former des groupes artistiques
multiples dont le plus connu a été celui de Gamaet al-fan
al-hadith (Le Groupe d’art moderne), lequel a joué un
rôle décisif dans l’histoire de l’art contemporain en
Egypte. Par exemple, le groupe a rejeté le surréalisme
parce qu’il n’avait pas comme objectif de réveiller
la conscience des peuples. Le groupe a introduit en
outre d’autres influences artistiques, empruntées à
la modernité européenne ou occidentale, en insistant
sur la notion de l’art engagé tourné vers les réalités
sociales. Ainsi Eweis est-il allé plus loin dans sa
peinture de la ville et multiplia les scènes de pauvreté,
de chômage, et d’endurance, privilégiant la petite bourgeoisie
et la main-d’œuvre cairote.
Après avoir vainement essayé de travailler
comme illustrateur de presse, Eweis entre à l’Institut
de pédagogie et devient professeur de dessin dans une
école primaire de Sayeda Zeinab. Peu de temps après,
le ministère de l’Enseignement public décide de construire
une faculté des beaux-arts à Alexandrie. Eweis y devient
l’un des premiers enseignants. Un travail qui lui a
donné l’occasion d’être en contact permanent avec les
nouveaux talents. Alexandrie a donc ouvert à Hamed Eweis
de nouveaux horizons. Une nouvelle fraîcheur a alors
infiltré son œuvre, celle de la lumière et de l’acuité
des couleurs.
En travaillant un tableau, l’artiste
est comme absorbé. Sa vie se concentre autour de la
toile ; il grignote en travaillant et le soir venu prend
presque le tableau avec lui au lit.
Un tableau lui prend entre deux et
trois mois de travail. Tout l’espace de la toile est
régi par des structures rigoureuses et une maîtrise
absolue des champs de vision. Depuis sa dernière exposition
tenue au Caire en 2003, Hamed Eweis continue à improviser
son talent qu’il aime appeler la poésie des gens simples.
Aujourd’hui, avec la privatisation des usines et le
recul du travail champêtre, l’art dédié aux paysans
et ouvriers est quasiment oublié. Le paysan s’expatrie,
l’ouvrier part à la retraite ou s’achète un taxi. L’engagement
de Hamed Eweis est cependant loin de se tarir. Il n’est
plus d’ordre idéologique mais plutôt humaniste. Car
le déclin d’un projet social ne peut guère éteindre
une sensibilité artistique. C’est pourquoi Eweis continue
à élaborer des techniques sophistiquées. « Regardez
tous ces petits travailleurs dans la rue : un repasseur,
un marchand de poisson … », dit-il. Comme eux, il est
satisfait de son travail manuel .