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Hamed Eweis est une figure de proue de la peinture moderne. En plaçant au premier plan la classe paysanne et ouvrière, son œuvre incarne et retranscrit l’âme populaire égyptienne.
Toiles d’humaniste

Dans son appartement du quartier de Moharram Bey, à Alexandrie, aucune trace de luxe n’est visible. Des tableaux sont accrochés aux murs ou posés dans un coin. Ils regroupent ses personnages préférés, constituant son monde inchangé depuis bien longtemps. Car l’artiste explore encore aujourd’hui ses références premières : ouvriers, paysans, habitants des quartiers populaires, travailleurs de tous bords, barbiers, repasseurs, vendeurs de pain, maçons ... Depuis le décès de son épouse, c’est en solitaire qu’il vit. Deux portraits d’elle, qu’il a lui-même peints, sont accrochés au mur du salon qui forme avec le bureau son atelier. Son discours est dénué de vanité et son allure respire la simplicité et la confiance absolue des grands. Il a toujours témoigné un fort attachement aux travailleurs. A croire qu’il appartient à ce monde depuis qu’il a décidé de le peindre.

Issu d’une famille de paysans d’un petit village au bord du Nil, à Béni-Souef, l’enfant Hamed a commencé par faire des statues en argile, en utilisant la boue du fleuve. Mais c’est surtout lorsqu’il va habiter la ville de Béni-Souef pour ses études primaires que son premier vrai contact avec l’art et les artisans a lieu. Grâce à ses talents il devient en effet durant le cycle primaire le peintre attitré de son école.

A l’époque il se lie d’amitié avec un voisin artiste-peintre. Il passe des heures à l’observer pendant son travail. Au bout d’un temps, il lui conseille de s’orienter vers la filière Arts et Métiers juste après le cycle primaire. Là, en raison de son allure sportive et musclée, on le choisit pour travailler le fer. Il ne tarde pas à découvrir que cela ne correspond pas à ses ambitions. Et demande alors à son père de poursuivre des études jusqu’au bac dans la filière générale. Une fois au lycée, c’est Enayat Allah, le surveillant, qui lui conseille d’intégrer les beaux-arts. Ce qu’il fait, au grand mécontentement de son père.

Arrivé dans le quartier de Boulaq, au Caire, Eweis découvrit les quartiers populaires et les peint, ainsi que ses habitants. C’est alors son premier contact avec la capitale et sa vie intellectuelle effervescente de l’époque. On parlait souvent des opprimés, de la pauvreté, de l’exploitation de la population … Eweis connaissait déjà bien l’endurance des fellahs et ne tarde à se familiariser avec les intellectuels socialistes. Ceux-ci prêchaient que l’art devait être l’écho ou le reflet de la condition des classes démunies, constituant les 95 pour cent de la population.

A la faculté des beaux-arts de l’Université de Hélouan, à Zamalek, il découvre deux grands artistes, enseignant dans la section peinture : Ahmad Sabri et Youssef Kamel. « En deuxième année d’études, j’ai découvert que savoir peindre ne suffit pas pour être artiste. Il fallait une certaine culture et une philosophie pour former une manière de voir les choses et les êtres », se rappelle Eweis, en précisant qu’il provenait d’une maison où l’unique livre était le Coran.

Si Eweis a réussi à assimiler toutes les tendances artistiques modernes, il demeure marqué par sa toute première éducation religieuse. Cela se ressent clairement dans sa manière de saluer, comme si tout homme était un travailleur accomplissant son devoir sur terre, celui de créer une civilisation et préserver sa dignité. Jamais Eweis ne peint de scènes de plaisir. Car l’idée même du plaisir ou du jeu est inexistante chez lui. Elle ne correspond pas à sa manière de voir, même quand le sujet d’une œuvre est le corps féminin, des fleurs ou des fruits. Ses habits sobres, sa moustache fine et son sourire affable — qui lui échappe rarement — gardent toujours quelque chose de cette maison paysanne qui ne contenait que le Coran. Il a aussi cette joie saine et sereine qui se remarque dans ses œuvres faites de couleurs vives et éclatantes, de formes opulentes féminines et masculines.

Sa sensibilité décidera des influences artistiques et intellectuelles qu’il subira, s’agissant notamment de ses convictions socialistes. Celles-ci se cristallisent vers la fin des années 1940 et trouveront leur apogée avec la Révolution de 1952. « J’ai trouvé dans les principes de la Révolution une concrétisation de mes aspirations pour la société. Et je n’étais pas le seul à penser ainsi … Plus tard, on a rompu avec cette illusion au lendemain de la défaite de 1967 ». L’œuvre d’Eweis a d’ailleurs très bien exprimé cette désillusion durant la seconde moitié des années 1960 et le début des années 1970. Puis, progressivement il s’est tourné à nouveau vers ses sujets favoris.

Ses études terminées, Eweis était censé se faire un nom et trouver une place dans les galeries. A l’époque, deux tendances de peintres détenaient le monopole de l’exposition : Mohebbi al-fonoun al-gamila (Les Fans des beaux-arts) et Assatézat al-rasm (Les Maîtres dessinateurs). Il a dû alors s’unir à d’autres peintres de sa génération pour former des groupes artistiques multiples dont le plus connu a été celui de Gamaet al-fan al-hadith (Le Groupe d’art moderne), lequel a joué un rôle décisif dans l’histoire de l’art contemporain en Egypte. Par exemple, le groupe a rejeté le surréalisme parce qu’il n’avait pas comme objectif de réveiller la conscience des peuples. Le groupe a introduit en outre d’autres influences artistiques, empruntées à la modernité européenne ou occidentale, en insistant sur la notion de l’art engagé tourné vers les réalités sociales. Ainsi Eweis est-il allé plus loin dans sa peinture de la ville et multiplia les scènes de pauvreté, de chômage, et d’endurance, privilégiant la petite bourgeoisie et la main-d’œuvre cairote.

Après avoir vainement essayé de travailler comme illustrateur de presse, Eweis entre à l’Institut de pédagogie et devient professeur de dessin dans une école primaire de Sayeda Zeinab. Peu de temps après, le ministère de l’Enseignement public décide de construire une faculté des beaux-arts à Alexandrie. Eweis y devient l’un des premiers enseignants. Un travail qui lui a donné l’occasion d’être en contact permanent avec les nouveaux talents. Alexandrie a donc ouvert à Hamed Eweis de nouveaux horizons. Une nouvelle fraîcheur a alors infiltré son œuvre, celle de la lumière et de l’acuité des couleurs.

En travaillant un tableau, l’artiste est comme absorbé. Sa vie se concentre autour de la toile ; il grignote en travaillant et le soir venu prend presque le tableau avec lui au lit.

Un tableau lui prend entre deux et trois mois de travail. Tout l’espace de la toile est régi par des structures rigoureuses et une maîtrise absolue des champs de vision. Depuis sa dernière exposition tenue au Caire en 2003, Hamed Eweis continue à improviser son talent qu’il aime appeler la poésie des gens simples. Aujourd’hui, avec la privatisation des usines et le recul du travail champêtre, l’art dédié aux paysans et ouvriers est quasiment oublié. Le paysan s’expatrie, l’ouvrier part à la retraite ou s’achète un taxi. L’engagement de Hamed Eweis est cependant loin de se tarir. Il n’est plus d’ordre idéologique mais plutôt humaniste. Car le déclin d’un projet social ne peut guère éteindre une sensibilité artistique. C’est pourquoi Eweis continue à élaborer des techniques sophistiquées. « Regardez tous ces petits travailleurs dans la rue : un repasseur, un marchand de poisson … », dit-il. Comme eux, il est satisfait de son travail manuel .

Hayssam Khachaba

Jalons

1919 : Naissance à Béni-Souef (Haute-Egypte).

1944 : Diplôme des beaux-arts.

1972 : Exposition à Leningrad.

1981 : Visite en Chine en tant que pionnier de l’art moderne égyptien.

1997 : Prix à la Biennale d’Alexandrie consacrée aux pays de la Méditerranée.

2000 : Prix d’Estime de l’Etat.

2005 : Prix Moubarak pour les arts.

 

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