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Ascenseurs. 70 % des 600 000 ascenseurs que compte l’Egypte sont dans un état de délabrement total. Manque de maintenance, pièces détachées trop chères et parfois introuvables sur le marché, inconscience des locataires. La liste des problèmes est longue.

Les cabines de tous les dangers

« On ne prend conscience d’un malheur que lorsqu’il arrive. Du coup, tous les dossiers sont mis sur la table et c’est à ce moment que l’on commence à débattre sérieusement des problèmes. Mais, il ne se passe pas beaucoup de temps avant que le drame ne tombe dans l’oubli et, de nouveau, on revient aux bonnes vieilles habitudes. Il semble, en fait, que la vie d’une personne n’a pas beaucoup de valeur », lance Samir, un des locataires de l’immeuble où le célèbre hépatologue Fouad Saqeb a trouvé la mort. C’est au cours du mois de juin que ce médecin, en visite chez sa sœur, est tombé du 16e étage. En fait, l’ascenseur était tombé en panne entre deux étages. La victime, coincée avec quatre membres de sa famille, toutes des femmes, a alerté le portier qui est monté pour intervenir en lui ouvrant la porte de l’extérieur. En fait, la cabine est restée coincée à plus d’un demi-mètre du palier, laissant un grand espace entre la plate-forme de la cabine et l’étage en question. L’une après l’autre, les femmes seront dégagées une fois la porte de l’ascenseur ouverte avec l’aide du médecin et sans aucun incident majeur. Mais le destin a voulu autrement pour le Dr Fouad Saqeb. En tentant de sauter, au lieu d’atterrir sur le palier, il a trébuché et est passé sous la cabine.

Un événement tragique qui a choqué l’opinion publique et attiré l’attention sur l’état de délabrement des ascenseurs qui, pour la plupart, datent de plus de 60 ans. Dans la même semaine, un enfant a été happé à cause d’une porte d’ascenseur restée ouverte. Et ce n’est pas tout : de janvier à mai 2005, on a enregistré près de 50 accidents uniquement dans le gouvernorat du Caire. Des catastrophes dues aux mauvais états des ascenseurs pourtant signalées aux sapeurs-pompiers. La panne d’ascenseur qui a défrayé la chronique est celle dont a été victime l’ex-ministre de l’Intérieur, Hassan Al-Alfi. En visite chez sa fille, il a pris l’ascenseur, soudain la cabine est descendue à une vitesse vertigineuse pour terminer sa course au rez-de-chaussée de l’immeuble. Plus de peur que de mal, Hassan Al-Alfi est sorti sain et sauf de cet incident malheureux. Un autre drame, celui de cette patiente à Qasr Al-Aïni transportée par un brancardier. Ce dernier n’a pas eu le temps de tirer entièrement le chariot que l’ascenseur s’est remis en marche commandé par une autre personne. La malheureuse femme a eu le corps tranché en deux. Une autre victime : un portier distrait a ouvert la porte de l’ascenseur pensant poser ses pieds dans la cabine. Il perd l’équilibre et tombe dans le vide. Et il a fallu 7 heures pour s’apercevoir de la catastrophe et dégager son corps complètement déchiqueté.

Mais comment expliquer cette recrudescence d’accidents d’ascenseurs ? Selon les statistiques avancées par le ministère de l’Habitat, il existe plus de 600 000 ascenseurs, dont 70 % sont à changer ou ont besoin d’être remis en état. « Les ascenseurs du centre-ville ont plus de 70 ans, alors qu’en moyenne leur durée de vie est estimée à 25 ans. Ceux qui fonctionnent encore ne font pas l’objet d’une maintenance régulière ou sont dépannés par les portiers qui font de leur mieux pour les faire fonctionner », explique Mohamad Fouad, ingénieur spécialisé dans la maintenance des ascenseurs. Et d’ajouter : « Les ascenseurs à porte vitrée et cabines de bois, appelés panorama, sont les moins périlleux. En cas de panne, les personnes coincées ne risquent pas de manquer d’air, puisque les portes s’ouvrent de l’intérieur ».


Négligence meurtrière

D’après cet ingénieur, il n’y a pas beaucoup de sociétés connues d’ascenseurs. Tout est importé de l’étranger et les sociétés de maintenance ne sont en fait que de petits ateliers. De plus, la pièce détachée manque sur le marché ou coûte trop cher. Et quand les propriétaires d’immeubles veulent bien réparer les ascenseurs, ils achètent des pièces ou des moteurs d’occasion et parfois même des cabines classées hors service pour réduire le coût de la réparation. Or, si certains propriétaires optent pour les moindres frais, mettant ainsi la vie des locataires en danger, où est donc le rôle de la municipalité ? « En principe, elle intervient pour faire respecter les normes de sécurité quand il s’agit d’installer un ascenseur dans un immeuble qui n’en possède pas un. Elle effectue aussi des contrôles réguliers pour s’assurer que l’installation est faite par des professionnels », explique l’ingénieur Hani Saber. Malheureusement, beaucoup d’ascenseurs sont installés dans des cages où il y a des conduites d’eau. Il arrive souvent que les locataires soient surpris par une décharge électrique en actionnant les ascenseurs. Pire encore, lorsqu’ils tombent en panne, ce sont le plus souvent les portiers ou des bricoleurs à qui on fait appel qui se chargent de les remettre en marche. « Je ne peux pas laisser cet ascenseur en panne plusieurs jours. Pourtant, je téléphone pour signaler qu’il est à l’arrêt, mais personne ne s’en soucie, même le propriétaire, ou alors on m’envoie un gamin qui ne comprend rien. Je préfère encore le réparer moi-même », explique Mohamad, portier dans un immeuble dans le quartier de Manial. Très conscient des risques, car il peut être tenu pour responsable en cas d’accident mortel, ce portier confie se débrouiller avec les moyens du bord pour le faire fonctionner. Il a même instauré une règle : l’ascenseur sert uniquement pour monter et personne n’a le droit de transporter dans sa cabine des objets lourds. Chaque jour, il applique une pancarte signalant que l’ascenseur est en panne uniquement pour mette le moteur au repos pendant quelques heures.

Dr Milad Hanna, urbaniste, pense qu’il faut imposer une cotisation pour la maintenance dans le contrat de location mais les propriétaires ne réussissent pas à obliger les locataires à le faire. Aussi bien dans les contrats anciens ou nouveaux, rien n’est mentionné à propos des ascenseurs. « Il existe trois types de maintenance : la première est celle de la cabine, du moteur et des câbles et tout cela revient très cher. La seconde consiste à assurer une maintenance régulière, à savoir le graissage de l’ossature et enfin une vérification du réseau électrique pour assurer un bon fonctionnement du courant. Des détails importants que les propriétaires négligent », souligne le Dr Milad Hanna. Selon Moustapha Hussein, propriétaire d’un immeuble à Manial, le problème vient des locataires qui continuent de verser des loyers dérisoires ne dépassant pas les 6 L.E. mais refusent toujours de donner de l’argent quand il s’agit de réparer un ascenseur, alors qu’ils sont prêts à claquer des sommes importantes pour refaire une cuisine ou une salle de bain ou repeindre leurs appartements. « Aux yeux des gens, nous sommes supposés être des personnes riches. En réalité, nous sommes des propriétaires fauchés dont le revenu mensuel ne dépasse pas les 200 L.E. pour deux immeubles en plein centre-ville ». Et d’ajouter : « Je suis obligé de verser des impôts, d’assurer la maintenance de l’immeuble, de régler le portier, l’eau et bien d’autres tracas. De plus, on pense que je possède un capital important parce que je suis propriétaire ».

Moustapha, dont l’immeuble est doté de deux ascenseurs dont l’un est à l’arrêt, essaie de maintenir le second en marche. Il raconte que le toit de la cabine du premier s’est affaissé sur la tête d’une locataire quand l’ascenseur a percuté le plafond du dernier étage. Aujourd’hui, sa cage s’est transformée en dépotoir. Et pour remettre en bon état le second, Moustapha a dû acheter une cabine d’occasion. Howaïda Abdel-Rahmane, fonctionnaire et locataire dans cet immeuble, est soulagée en apprenant la nouvelle.

« La cabine est en meilleur état que l’ancienne qui était à jeter depuis belle lurette. Ses parois suintaient d’huile et salissaient les vêtements. De plus, cet ascenseur fonctionnait un jour sur deux », dit-elle. Mais il suffit de bien pour constater que la nouvelle cabine ne présente pas plus d’avantages. Sur les 10 boutons du tableau de commande, deux seulement fonctionnent.

« Il est impossible d’appeler l’ascenseur à partir de son étage. Et lorsqu’on est dans l’ascenseur, il faut compter les étages ou suivre les signaux qui les rappellent, puis calculer le bon moment et ouvrir la porte juste au niveau du palier », dit-elle. Howaïda, qui s’est habituée aux surprises, ne fait plus attention aux secousses provoquées par le moteur. Le plus important pour elle est d’arriver au huitième étage et d’ouvrir la porte au bon moment.

Actuellement, une loi est à l’étude à l’Assemblée du peuple pour obliger les locataires à verser une somme pour l’entretien des ascenseurs, au risque d’être expulsés. En attendant que cette loi voie le jour, les ascenseurs continuent de tuer .

Chahinaz Gheith

 

 

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