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Al-Attarine. Ce quartier d'Alexandrie abrite depuis des années des antiquaires de qualité. Mais l’apparition de pièces douteuses sur le marché est pour certains l’occasion d’augmenter les recettes. Les plus scrupuleux regrettent une époque plus soucieuse de l’éthique. Reportage.

A L'epreuve du faux

Avec sa voix rauque, son corps bien bâti et son regard vif, Ibrahim Al-Dawi, 72 ans, plus connu sous le pseudonyme de « Al-Abit » (l'idiot) ressemble à un des personnages d'une œuvre de Naguib Mahfouz. Antiquaire depuis plus de 50 ans dans le grand souk situé dans le quartier d'Al-Attarine à Alexandrie, il fut par le passé un fettéwa (fier-à-bras). Aujourd'hui, Al-Abit est considéré comme le chahbandar (le doyen) des antiquaires. Assis sur le seuil de sa boutique, ce vieil homme, qui a connu l'Alexandrie cosmopolite des années 1940, a profité de cette proximité avec les étrangers pour acquérir de l'expérience et approfondir ses connaissances en matière d'antiquité. Un coup d'œil lui suffit pour reconnaître une pièce antique, déterminer son origine, l'année de sa fabrication et sa valeur. Ibrahim n'est pas le nom le plus célèbre dans ce commerce, mais il jouit d'une immense popularité pour la simple raison qu'il est devenu ce personnage antique et solennel. Dans Al-Attarine, tout ce qui est antique a de la valeur. Des meubles de styles français, anglais, italien, autrichien ou même turc datant de plus de 50 ans s'entassent dans les petites boutiques. De vieux bouquins poussiéreux trônent sur des étagères, et des horloges anciennes, suisses, françaises ou allemandes, scintillent dans les vitrines. C'est une exposition ouverte aux personnes en quête d'authenticité, d'originalité. Une destination pour tous ceux qui cherchent à s'approprier un brin d'histoire. « Un meuble antique est celui qui date d'avant les années 1950, plus précisément du temps de la monarchie », lance Al-Abit. Il faut dire qu'Al-Attarine fut par le passé un haut lieu de résidence d'étrangers. Et après la révolution et le départ de ces derniers, certains Alexandrins en ont tiré profit. Ils se sont approprié les maisons et les magasins à des prix symboliques. A l'époque, nombreux sont les Egyptiens qui ont acheté des meubles, des livres et des objets laissés par ces différentes communautés. Au fil des ans, le quartier s'est transformé en un grand marché d'antiquités, en particulier après le départ des juifs alexandrins au lendemain de l'agression tripartite de 1956.

Au bout de la rue Al-Leissi se trouve une boutique qui, malgré sa simplicité, est réputée pour vendre des pièces rares. Vases Sèvres, horloges, chandeliers, lustres en bronze, services de table, couverts en argent, objets d'art et meubles de style français. Une odeur surannée embaume le lieu et la poussière qui voile les objets antiques n'a rien ôté à leur magnificence. Au milieu de cette échoppe trône une salle à manger datant de l'époque royale et dont le prix est évalué à un million de L.E. « Plus la pièce est ancienne, rare et en bon état et plus son prix est élevé », explique un des enfants de la famille Omar qui s'attribue le privilège des plus grandes affaires avec la famille Sambo. Deux familles puissantes qui ont les moyens d'acquérir les pièces les plus chères. Ce marché, qui compte une trentaine de magasins, témoigne d'une terrible concurrence entre les deux familles, toujours à la recherche des objets les plus précieux. Grands et petits antiquaires ne cessent de fouiner dans les quatre coins de l'Egypte et même en Europe dans l'espoir de trouver une pipe, une peinture ou d'autres objets ayant appartenu à d'illustres personnages. « Je fais le tour des maisons des grandes familles pour acheter des livres rares, des manuscrits précieux entreposés dans leurs vieilles bibliothèques. Par la même occasion, j'en profite pour tisser des liens d'amitié avec des brocanteurs pour être le premier à bénéficier de manuels rares », explique Agbane, 70 ans, bouquiniste à Al-Attarine. Au fil des ans, Agbane dit avoir manipulé des centaines de livres singuliers. Il ne peut oublier le jour où il est tombé sur un trésor : un livre en trois volumes relatant les dessous de la seconde guerre mondiale et qu'il a vendu à 200 L.E. « Une somme énorme à l'époque », se rappelle Agbane. Sur les étagères de sa petite boutique, on peut voir quelques vieux dictionnaires italiens et français datant de 1872. Aujourd'hui, et face à la rareté des vieux ouvrages, il se contente de rassembler des manuels scolaires pour les vendre au kilo. Il continue pourtant à chercher, dans l'espoir de tomber sur de vieux magazines spécialisés dans la publication des nouvelles du monde artistique et datant de l'époque de la monarchie.


Pas le droit à l'erreur

Et dans ce monde où tout ce qui est antique a de la valeur, les antiquaires n'ont pas le droit à l'erreur. Madame Georgette, la seule femme à posséder une boutique dans le quartier, assure que « les faussaires, étrangers à notre milieu, ne manquent pas. Ils tentent d'imiter les pièces authentiques. Ils reproduisent les moindres détails, les gribouillent, puis enterrent la pièce dans du sable un certain temps pour lui donner cet aspect de patine », avance-t-elle. Mais « nous sommes une génération qui a vécu avec les étrangers. Ils nous ont transmis leur savoir. Nos yeux se sont familiarisés avec tout ce qui est beau. On arrive facilement à distinguer le vrai du faux, ce qui est ancien de ce qui ne l'est pas », dit Abou-Georges qui, par le regard et le toucher, parvient à détecter l'histoire de chaque article. Des téléphones anciens, de vieilles bouteilles de champagne, un bouclier africain forment le décor du lieu éclairé par quelques lustres de cristal belge. Installé dans un coin de sa galerie, il examine minutieusement deux chandeliers en bronze. « Même si l'objet est fabriqué à la perfection, il faut l'examiner minutieusement au dos, car c'est là où on peut détecter s'il est d'origine ou imité, récent ou ancien », confie Abou-Georges, qui s'est formé sur le tas. Tandis que la nouvelle génération a tenu à faire des études pour maîtriser le métier. Ahmad, 30 ans, qui tient la boutique de son père, dit avoir choisi d'étudier l'histoire pour donner une base académique à son travail. Dans sa galerie de 40 mètres carrés est exposée une cheminée de marbre décorée de fleurs dorées et importée de son pays d'origine, la France. « Mes études d'histoire m'ont permis de connaître le mode de vie et les habitudes des familles royales, les endroits où se trouvent les palais et la valeur des pièces antiques rares », confie Ahmad, qui ne peut s'empêcher de garder pour lui certaines pièces dont il est tombé amoureux.

Ce grand souk est réparti en plusieurs ruelles selon la nature des articles : lustres, accessoires, meubles, horloges, etc. Avec le temps, certains se sont perfectionnés dans l'art de la restauration. Ibrahim Soussa est réputé pour son habileté à restaurer le bois, à en éliminer les charançons qui le rongent. Il lui suffit de frapper sur le bois pour déterminer la partie pourrie et la remettre en état en préservant ses détails et son style. Non loin de là, se trouve un autre magasin très particulier. C'est l'horloger du coin. Impossible de passer sans s'arrêter devant sa vitrine où sont exposées des horloges de différentes origines. Là, le tic-tac des montres se confond avec le bruit des outils utilisés pour réparer le mécanisme des pendules. A Al-Attarine, Saad est surnommé « le médecin » car il est capable de réparer toutes les vieilles horloges. Selon le mécanisme et le style du bois, il détermine l'origine et la date de fabrication de toute horloge. Suisse, allemande ou française, chacune a son mode de fonctionnement. « L'horloge suisse est la reine du marché », explique Saad, qui garde une pendule achetée à une institution gouvernementale, datant d'un demi-siècle, et qui servait au pointage des employés. Seule une limite est à ne pas franchir entre professionnels : celle d'imiter un objet antique déjà possédé par un autre commerçant. Or cette pratique est malheureusement de plus en plus fréquente et mal acceptée par les anciens. « Aujourd'hui, ce sont les nouveaux riches qui s'offrent des objetantiques sans en apprécier la valeur. Et le connaisseur n'a pas les moyens d'en posséder », affirme Al-Abit pour expliquer le phénomène et pour qui cette conduite pose un problème majeur. Face à cette situation, certains réagissent. Comme la famille Georges, qui vend toujours des pièces antiques mais fabrique aussi des articles inspirés de l'ancien en y apportant sa touche personnelle. Mais avec cette nouvelle orientation prise dans leurs affaires, Georges et ses parents élargissent leur clientèle. Aujourd'hui, ils exportent dans le monde entier ... .

Dina Darwich
Hanaa Mekkawi

 

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