C’est ainsi que notre ami profita d’une
éducation qu’il n’aurait pu obtenir ailleurs qu’à l’école
d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar. Il décrochait toujours des
notes moyennes car il se basait systématiquement sur les
enseignants. Il préférait faire ses devoirs sur le chemin
du retour à la maison, dans un coin du vaste jardin magnifique
de l’école primaire de Choubra. Rien ne le poussait à fournir
un effort plus important.
Son père avait plusieurs fois répété devant
lui qu’il ne pourrait pas prendre en charge les frais de
l’école secondaire même après que le gouvernement du Wafd
eut entériné la gratuité de l’enseignement. Les élèves ne
payaient que des frais d’inscription symboliques qui atteignaient
dans l’enseignement secondaire environ trois livres, mais
c’était déjà trop pour le budget de son père. Pendant sa
quatrième année, un bâtiment de neuf salles de cours sur
trois étages fut construit dans la cour de l’école. L’école
devint ainsi une école primaire et secondaire.
Quand il obtint son diplôme de primaire
en 1951, il passa ainsi directement en première année de
secondaire. Quand il entama sa deuxième année (pendant l’année
scolaire 1952/1953), l’époque avait changé. Ismaïl Qabbani
était en charge du ministère de l’Education dans le premier
cabinet après la Révolution. L’on avait décidé de « réformer
» le système éducatif — à la mode américaine — dorénavant
organisé en trois niveaux : le primaire (élémentaire) pour
une durée de six ans, le collège pour une durée de trois
ans et le lycée, également pour une durée de trois ans.
Les élèves de seconde année secondaire dans l’ancien système
devinrent des étudiants pour le diplôme du collège et l’école
d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar devint un collège. Le gouvernement
de la Révolution ne respecta pas les dispositions des Waqfs*
et l’école commença ainsi à accepter des élèves coptes pour
la première fois en 1952/1953.
Deux enseignants coptes furent nommés à
l’école, l’un en maths, l’autre en langue anglaise. Mohamad
bey Al-Kachef, le censeur de l’école, rigide et sévère,
disparut et laissa la place à un nouveau censeur. Après
l’obtention de son diplôme de collège en 1953, notre ami
passa avec tous ses collègues d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar
à l’école secondaire de Choubra, dans le palais du prince
Omar Tosson, au bout de la rue du même nom, perpendiculaire
à la rue Choubra. Il se retrouva dans un environnement éducatif
complètement nouveau, très différent de celui d’Al-Sayeda
Hanifa Al-Salehdar. L’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar
était petite, ses classes étaient limitées tout comme le
nombre de ses élèves. L’enseignement y était expérimental
et tous les élèves participaient aux activités sportives,
artistiques et culturelles. Même les voyages scientifiques
dans les musées et les monuments faisaient partie de l’enseignement,
et al-wakfiya de l’école prenait en charge ces frais. Cette
école avait par ailleurs constitué pour notre ami une fenêtre
sur un monde plus vaste. Il avait lu dans sa bibliothèque
différents ouvrages, comme les œuvres de Jerji Zeidan, en
particulier ses romans sur l’histoire de l’islam. Il avait
lu Salama Moussa, Taha Hussein et les œuvres d’Abdel-Rahmane
Al-Raféï sur l’histoire du mouvement nationaliste. Il participa
aux manifestations que connut Le Caire à la fin des années
1940 et qui atteignirent leur apogée à l’époque de la lutte
armée dans le Canal de Suez, en particulier la grande manifestation,
place Abdine, le 25 janvier 1952, dans laquelle les participants
appelaient à la destitution du roi Farouq. Le lendemain,
la même manifestation eut lieu juste après l’incendie du
Caire. Il était également présent lors de la grande manifestation
sur la même place, à laquelle participèrent toutes les forces
pro-démocratiques, après le retour de Mohamad Naguib au
gouvernement pendant le conflit pour le pouvoir, en mars
1954.
Le lycée de Choubra était un grand lycée
de plus de vingt classes. Lorsque ceux qui avaient réussi
au collège d’Al-Sayeda Hanifa y passèrent, ils étaient au
nombre de 32 élèves et ils furent dispersés sur trois classes
parmi les sept classes de la première secondaire. Notre
ami fut placé dans la cinquième classe avec seulement quatre
de ses anciens collègues. Les élèves du lycée de Choubra
(en 1953/1954) étaient différents de ceux d’Al-Sayeda Hanifa.
Ils étaient pour la plupart issus des classes moyennes et
inférieures ; ils étaient fils de commerçants, de médecins,
d’avocats, de comptables et de fonctionnaires du gouvernement
de toutes les échelles de l’administration, moyenne et supérieure.
A l’époque, les enfants des couches laborieuses
ne représentaient qu’une petite minorité dans ce lycée et
notre ami s’y sentait étranger. Les enseignants aussi étaient
différents. Alors qu’à Al-Sayeda Hanifa, chaque enseignant
connaissait les prénoms de ses élèves à peine une semaine
après le début de l’année scolaire, vu la petite taille
des classes, les sept classes de la première année à Choubra
ne comptaient pas moins de 48 élèves chacune. L’enseignant
n’accordait pas d’importance au suivi de chaque élève, comme
c’était le cas à Al-Sayeda Hanifa.
Le plus difficile pour notre ami c’étaient
les cours de mathématiques et de français. L’enseignant
de mathématiques, Amin Qastandi, commençait son cours en
expliquant quelques modèles de problèmes, puis il écrivait
sur le tableau les problèmes à résoudre pour le cours suivant.
Au cours suivant, il commençait par écrire les solutions
sur le tableau, demandait aux élèves de corriger leurs devoirs
d’après ce qui était écrit au tableau, puis ramassait les
cahiers et cochait chaque équation pour indiquer qu’elle
était juste avant d’y apposer son auguste signature. Il
n’acceptait pas les questions. Quand, un jour, notre ami
s’enhardit et lui dit qu’il n’avait rien compris de ses
explications, il se moqua de lui devant ses collègues :
« On a assez de quatre murs dans cette classe. On n’a pas
besoin d’un cinquième mur ». Puis il le renvoya. Notre ami
ne remit pas les pieds dans cette classe de toute l’année.
Il quittait également le cours de mathématiques et passait
son temps à regarder les entraînements de tennis et d’athlétisme.
Il n’y avait pas de discipline dans cette immense école.
Les élèves n’y avaient aucun compte à rendre sur ce qu’ils
faisaient.
L’enseignant de français, Monsieur Michel,
de nationalité française, avait une personnalité faible
et n’arrivait pas à contrôler sa classe. Les élèves les
plus chahuteurs lui lançaient des jets de papier dans la
nuque dès qu’il se retournait pour écrire. Il proférait
alors des insultes en français et quittait la classe en
signe de protestation. La plupart des élèves de la classe
avaient recours à des cours particuliers en mathématiques
et en français ; les plus démunis se remettaient à des proches
pour les aider à comprendre les deux matières ou l’une d’entre
elles. Notre ami n’avait pas cette possibilité ; son père
avait difficilement payé les frais d’inscription (280 piastres)
et lui donnait 25 piastres par mois comme argent de poche,
puis remettait à sa grand-mère 4 L.E. par mois — qui correspondaient
au tiers de son salaire à l’époque. Il ne pouvait pas prendre
en charge les cours particuliers. C’était bien malgré lui
qu’il l’avait fait entrer au lycée, l’école d’Al-Sayeda
Hanifa avait fait passer tous ceux qui y avaient obtenu
le brevet au lycée de Choubra, alors qu’il aurait préféré
le placer dans une école techniquou à l’Institut des enseignants
(cinq ans après le collège).
Pour toutes ces raisons, notre ami ne réussit
pas à trouver de solution à son problème, si ce n’est en
recourant, rarement toutefois, à quelques-uns de ses collègues.
Du coup, il ne fut pas surpris lorsqu’il échoua dans ces
deux matières à la fin de l’année. Des connaissances de
son père eurent pitié de lui et l’aidèrent à passer l’examen
de rattrapage ; en vain. Il échoua au rattrapage et dû redoubler.
Cet échec constitua un changement important dans sa vie,
car le père le plaça alors au collège lycée de Toukh, où
il allait pour la première fois de sa vie profiter d’une
vie familiale avec ses parents et ses frères. L’école de
Toukh était juste à côté de la station de train, en face
des habitations des cheminots. Elle n’en était séparée que
par les rails. Il y avait trois classes pour le premier
niveau du lycée, avec un maximum de 36 élèves. L’administration
de l’école était ferme et veillait à la discipline. Les
enseignants, quant à eux, étaient extrêmement compétents.
Comme notre ami redoublait, il était brillant dans la plupart
des matières, même en mathématiques, qu’il apprit bien grâce
à un enseignant brillant dans ses explications. Il ne laissait
jamais passer un point sans s’assurer que tout le monde
l’avait compris. Il ramassait les cahiers de devoirs et
les corrigeait lui-même. Il décelait chez chaque élève l’origine
de ses erreurs et lui donnait des devoirs supplémentaires
pour s’assurer qu’il avait bien assimilé la leçon, exactement
comme cela se passait à l’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar.
M. Mohamad Hassan réussit ainsi à réparer ce qu’Amin Qastandi
avait gâché. Quant à M. Malak Abdel-Massih, l’enseignant
de français, il était également fort compétent et savait
comment éveiller l’intérêt des élèves pour cette nouvelle
langue. Il n’avait de cesse de faire répéter les prononciations
erronées et d’expliquer les règles de la langue. Il accorda
une attention particulière à notre ami quand il lui raconta
son expérience passée avec l’enseignant de français. C’est
ainsi qu’il obtint dans cette matière une excellente note
à l’examen de fin d’année .