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Encore jeune collégien quand éclate la Révolution de Juillet 1952, l’historien Raouf Abbass raconte dans son autobiographie (Machaïnaha khota, Al-Hilal, 2004) les changements survenus dans le système scolaire de l’époque.
Que de pas nous avons franchis

Avec sa discipline de fer, l’école tenait plus de la caserne militaire que de l’établissement scolaire. L’instituteur était imposant et très respecté et il n’y avait pas de cours particuliers en dehors de l’école. Quand un élève en prenait — arrangés par ses parents avec des enseignants d’une école privée, il le cachait à ses collègues et n’en parlait qu’à ses amis intimes. Les élèves, en effet, se moquaient de ceux qui prenaient des cours particuliers et les traitaient de bornés et de stupides.

C’est ainsi que notre ami profita d’une éducation qu’il n’aurait pu obtenir ailleurs qu’à l’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar. Il décrochait toujours des notes moyennes car il se basait systématiquement sur les enseignants. Il préférait faire ses devoirs sur le chemin du retour à la maison, dans un coin du vaste jardin magnifique de l’école primaire de Choubra. Rien ne le poussait à fournir un effort plus important.

Son père avait plusieurs fois répété devant lui qu’il ne pourrait pas prendre en charge les frais de l’école secondaire même après que le gouvernement du Wafd eut entériné la gratuité de l’enseignement. Les élèves ne payaient que des frais d’inscription symboliques qui atteignaient dans l’enseignement secondaire environ trois livres, mais c’était déjà trop pour le budget de son père. Pendant sa quatrième année, un bâtiment de neuf salles de cours sur trois étages fut construit dans la cour de l’école. L’école devint ainsi une école primaire et secondaire.

Quand il obtint son diplôme de primaire en 1951, il passa ainsi directement en première année de secondaire. Quand il entama sa deuxième année (pendant l’année scolaire 1952/1953), l’époque avait changé. Ismaïl Qabbani était en charge du ministère de l’Education dans le premier cabinet après la Révolution. L’on avait décidé de « réformer » le système éducatif — à la mode américaine — dorénavant organisé en trois niveaux : le primaire (élémentaire) pour une durée de six ans, le collège pour une durée de trois ans et le lycée, également pour une durée de trois ans. Les élèves de seconde année secondaire dans l’ancien système devinrent des étudiants pour le diplôme du collège et l’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar devint un collège. Le gouvernement de la Révolution ne respecta pas les dispositions des Waqfs* et l’école commença ainsi à accepter des élèves coptes pour la première fois en 1952/1953.

Deux enseignants coptes furent nommés à l’école, l’un en maths, l’autre en langue anglaise. Mohamad bey Al-Kachef, le censeur de l’école, rigide et sévère, disparut et laissa la place à un nouveau censeur. Après l’obtention de son diplôme de collège en 1953, notre ami passa avec tous ses collègues d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar à l’école secondaire de Choubra, dans le palais du prince Omar Tosson, au bout de la rue du même nom, perpendiculaire à la rue Choubra. Il se retrouva dans un environnement éducatif complètement nouveau, très différent de celui d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar. L’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar était petite, ses classes étaient limitées tout comme le nombre de ses élèves. L’enseignement y était expérimental et tous les élèves participaient aux activités sportives, artistiques et culturelles. Même les voyages scientifiques dans les musées et les monuments faisaient partie de l’enseignement, et al-wakfiya de l’école prenait en charge ces frais. Cette école avait par ailleurs constitué pour notre ami une fenêtre sur un monde plus vaste. Il avait lu dans sa bibliothèque différents ouvrages, comme les œuvres de Jerji Zeidan, en particulier ses romans sur l’histoire de l’islam. Il avait lu Salama Moussa, Taha Hussein et les œuvres d’Abdel-Rahmane Al-Raféï sur l’histoire du mouvement nationaliste. Il participa aux manifestations que connut Le Caire à la fin des années 1940 et qui atteignirent leur apogée à l’époque de la lutte armée dans le Canal de Suez, en particulier la grande manifestation, place Abdine, le 25 janvier 1952, dans laquelle les participants appelaient à la destitution du roi Farouq. Le lendemain, la même manifestation eut lieu juste après l’incendie du Caire. Il était également présent lors de la grande manifestation sur la même place, à laquelle participèrent toutes les forces pro-démocratiques, après le retour de Mohamad Naguib au gouvernement pendant le conflit pour le pouvoir, en mars 1954.

Le lycée de Choubra était un grand lycée de plus de vingt classes. Lorsque ceux qui avaient réussi au collège d’Al-Sayeda Hanifa y passèrent, ils étaient au nombre de 32 élèves et ils furent dispersés sur trois classes parmi les sept classes de la première secondaire. Notre ami fut placé dans la cinquième classe avec seulement quatre de ses anciens collègues. Les élèves du lycée de Choubra (en 1953/1954) étaient différents de ceux d’Al-Sayeda Hanifa. Ils étaient pour la plupart issus des classes moyennes et inférieures ; ils étaient fils de commerçants, de médecins, d’avocats, de comptables et de fonctionnaires du gouvernement de toutes les échelles de l’administration, moyenne et supérieure.

A l’époque, les enfants des couches laborieuses ne représentaient qu’une petite minorité dans ce lycée et notre ami s’y sentait étranger. Les enseignants aussi étaient différents. Alors qu’à Al-Sayeda Hanifa, chaque enseignant connaissait les prénoms de ses élèves à peine une semaine après le début de l’année scolaire, vu la petite taille des classes, les sept classes de la première année à Choubra ne comptaient pas moins de 48 élèves chacune. L’enseignant n’accordait pas d’importance au suivi de chaque élève, comme c’était le cas à Al-Sayeda Hanifa.

Le plus difficile pour notre ami c’étaient les cours de mathématiques et de français. L’enseignant de mathématiques, Amin Qastandi, commençait son cours en expliquant quelques modèles de problèmes, puis il écrivait sur le tableau les problèmes à résoudre pour le cours suivant. Au cours suivant, il commençait par écrire les solutions sur le tableau, demandait aux élèves de corriger leurs devoirs d’après ce qui était écrit au tableau, puis ramassait les cahiers et cochait chaque équation pour indiquer qu’elle était juste avant d’y apposer son auguste signature. Il n’acceptait pas les questions. Quand, un jour, notre ami s’enhardit et lui dit qu’il n’avait rien compris de ses explications, il se moqua de lui devant ses collègues : « On a assez de quatre murs dans cette classe. On n’a pas besoin d’un cinquième mur ». Puis il le renvoya. Notre ami ne remit pas les pieds dans cette classe de toute l’année. Il quittait également le cours de mathématiques et passait son temps à regarder les entraînements de tennis et d’athlétisme. Il n’y avait pas de discipline dans cette immense école. Les élèves n’y avaient aucun compte à rendre sur ce qu’ils faisaient.

L’enseignant de français, Monsieur Michel, de nationalité française, avait une personnalité faible et n’arrivait pas à contrôler sa classe. Les élèves les plus chahuteurs lui lançaient des jets de papier dans la nuque dès qu’il se retournait pour écrire. Il proférait alors des insultes en français et quittait la classe en signe de protestation. La plupart des élèves de la classe avaient recours à des cours particuliers en mathématiques et en français ; les plus démunis se remettaient à des proches pour les aider à comprendre les deux matières ou l’une d’entre elles. Notre ami n’avait pas cette possibilité ; son père avait difficilement payé les frais d’inscription (280 piastres) et lui donnait 25 piastres par mois comme argent de poche, puis remettait à sa grand-mère 4 L.E. par mois — qui correspondaient au tiers de son salaire à l’époque. Il ne pouvait pas prendre en charge les cours particuliers. C’était bien malgré lui qu’il l’avait fait entrer au lycée, l’école d’Al-Sayeda Hanifa avait fait passer tous ceux qui y avaient obtenu le brevet au lycée de Choubra, alors qu’il aurait préféré le placer dans une école techniquou à l’Institut des enseignants (cinq ans après le collège).

Pour toutes ces raisons, notre ami ne réussit pas à trouver de solution à son problème, si ce n’est en recourant, rarement toutefois, à quelques-uns de ses collègues. Du coup, il ne fut pas surpris lorsqu’il échoua dans ces deux matières à la fin de l’année. Des connaissances de son père eurent pitié de lui et l’aidèrent à passer l’examen de rattrapage ; en vain. Il échoua au rattrapage et dû redoubler. Cet échec constitua un changement important dans sa vie, car le père le plaça alors au collège lycée de Toukh, où il allait pour la première fois de sa vie profiter d’une vie familiale avec ses parents et ses frères. L’école de Toukh était juste à côté de la station de train, en face des habitations des cheminots. Elle n’en était séparée que par les rails. Il y avait trois classes pour le premier niveau du lycée, avec un maximum de 36 élèves. L’administration de l’école était ferme et veillait à la discipline. Les enseignants, quant à eux, étaient extrêmement compétents. Comme notre ami redoublait, il était brillant dans la plupart des matières, même en mathématiques, qu’il apprit bien grâce à un enseignant brillant dans ses explications. Il ne laissait jamais passer un point sans s’assurer que tout le monde l’avait compris. Il ramassait les cahiers de devoirs et les corrigeait lui-même. Il décelait chez chaque élève l’origine de ses erreurs et lui donnait des devoirs supplémentaires pour s’assurer qu’il avait bien assimilé la leçon, exactement comme cela se passait à l’école d’Al-Sayeda Hanifa Al-Salehdar. M. Mohamad Hassan réussit ainsi à réparer ce qu’Amin Qastandi avait gâché. Quant à M. Malak Abdel-Massih, l’enseignant de français, il était également fort compétent et savait comment éveiller l’intérêt des élèves pour cette nouvelle langue. Il n’avait de cesse de faire répéter les prononciations erronées et d’expliquer les règles de la langue. Il accorda une attention particulière à notre ami quand il lui raconta son expérience passée avec l’enseignant de français. C’est ainsi qu’il obtint dans cette matière une excellente note à l’examen de fin d’année .

Traduction de Dina Heshmat
*(Biens de mainmorte dépendant du ministère des Waqfs islamiques)

Raouf Abbass

Il est né le 24 août 1939 d’un père cheminot à Port-Saïd, à proximité des campements des forces britanniques. Il en gardera une formation patriotique, sa participation aux manifestations des années 1940 et 50, sa vision critique de la Révolution de 1952 bien qu’il soit un de ses partisans, et plus tard ses positions fermes quant à l’indépendance des professeurs de l’université. En 1957, il adhère à la faculté des lettres de l’Université de Aïn-Chams, département d’histoire et obtient brillamment son diplôme en 1961 en dépit de la vie modeste qu’il menait. En 1966, il présente sa maîtrise sur le mouvement ouvrier en Egypte depuis sa naissance jusqu’à la Révolution. Puis il a été nommé enseignant en histoire moderne à l’Université du Caire. En 1966, il devient membre de l’Association égyptienne pour les études historiques, fondée en 1945. Raouf Abbass est l’auteur d’une étude sur les Feuillets d’Henri Curiel et le mouvement communiste égyptien (Awraq Henri Curiel wa al-haraka al-chiyouïya al-misriya, 1988) ainsi que d’une étude sur La pensée des Lumières entre l’Egypte et le Japon : étude comparée entre Rifaa Al-Tahtawi et Foukouzawu Youkitichi (Al-Tanwir bayna Misr wa Al-Yaban, dirassa moukarana bayna Rifaa Al-Tahtawi wa Foukouzawu Youkitichi, Merit 2001).

 
 

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