Al-Ahram
Hebdo : Vous êtes un des tenants les plus fervents de la Révolution
du 23 Juillet 1952. Qu’est-ce que cet événement représente pour
vous ?
Mohamad Auda :
Au moment de la révolution,
il y avait une génération qui cherchait une issue, surtout qu’il
y avait eu l’incendie du Caire qui n’avait de semblable que
celui d’Alexandrie en 1882. D’ailleurs, c’était une période
de grande turbulence et les gouvernements se succédaient avec
rapidité sans rester au pouvoir de longues périodes. La révolution
a jailli à un moment où le désespoir était à son comble.
Mais alors que
les gens de ma génération se posaient des questions sur la vérité
de ces jeunes officiers, deux décisions nous permirent de savoir
que cette révolution était du côté du peuple : la réforme agraire
et le fait de ne pas pouvoir licencier les ouvriers de manière
arbitraire. Cela nous a rassurés, et on s’est dit que ces gens
se positionnaient du côté des classes opprimées. Ce n’était
pas un coup d’Etat forgé par quelques officiers aventuriers
comme les Américains ont voulu le démontrer. Ceci sans oublier
que ces officiers avaient été des volontaires en Palestine,
et après la défaite de 1948, ils étaient arrivés à la conviction
qu’il fallait auparavant mettre de l’ordre à l’intérieur de
leur pays. Et la première chose qu’ils firent effectivement
fut d’évincer le roi Farouq du pouvoir.
— Actuellement,
après toutes ces années, reste-t-il grand-chose de cette révolution
et de ses grands rêves ?
— Plus de 50 ans
ont passé depuis la Révolution du 23 Juillet. Nous pouvons compter
uniquement 18 années de révolution et 35 années de contre-révolution.
Il s’est passé alors une dénassérisation et le retour du capitalisme
car le fait d’armer l’Egypte et d’y promouvoir l’industrie est
un danger pour Israël. La règle essentielle des Etats-Unis qui
sévit dans la région est la suivante : les Etats-Unis garantissent
à Israël une supériorité de qualité sur tous les autres pays
de la région, sans oublier de faire d’Israël la sixième puissance
nucléaire. On ne peut alors promouvoir de démocratie ou de croissance
économique dans ce cas-là. Le combat de l’Egypte est un combat
non équitable. D’ailleurs, Ben Gourion avait dit que la région
ne pouvait supporter deux grands pays : l’Egypte ou Israël,
l’un ou l’autre. Depuis 1973 ou depuis 1970, il y a eu une liquidation
de la révolution, en libéralisant le secteur public, la réforme
agraire, le plein emploi pour les universitaires, etc. Ainsi,
toutes les actions sociales ont été éliminées. Il n’y a plus
que de légères industries. De grands projets comme le Haut-Barrage
ont pris fin et l’enseignement public s’est détérioré. Il y
a un chômage de masse chez les jeunes et surtout parmi les femmes,
ce qui est un grand problème car la femme qui ne travaille ni
ne se marie se transforme en un poids pour elle-même et pour
la société.
— Aujourd’hui,
certains pensent que nous sommes dans une situation similaire
à celle qui précédait la Révolution du 23 Juillet et que nous
sommes aux abords d’un changement.
— On parle actuellement
de démocratie et on utilise ce mot de manière idéaliste. La
démocratie signifie en premier lieu des partis politiques actifs
et vivants. Qu’il y ait des partis pour la droite, le centre
et la gauche. Des partis dans le vrai sens du mot et non pas
des squelettes de partis. Des partis ayant de vraies bases dans
la société. Des partis de droite avec leurs adhérents capitalistes,
des partis de gauche avec leurs classes populaires. Il peut
même y avoir des partis religieux à la manière européenne comme
les démocrates chrétiens qui séparent entre le pouvoir et la
religion. Nos partis actuels n’ont pas ce qu’il faut pour en
faire de vrais partis. Le Wafd actuel est un journal, mais cela
n’a rien à voir avec l’ancien Wafd surtout que la classe capitaliste
actuelle n’a rien à voir avec le capitalisme nationaliste d’antan.
Nous avons des germes de partis avec le Tagammoe, le Wafd et
le Parti nassérien, mais ce ne sont que des cellules vivantes
de formations politiques. Il faut qu’elles se transforment en
vrais partis. Si nous arrivons à former un front national formé
des différentes forces vivantes de la société qui puisse proposer
un programme de salut et qui puisse assurer un soulèvement pacifique
présentant ces revendications, à ce moment, l’Etat devrait dialoguer
avec ce front, ou il s’exposerait au danger.
— Que pensez-vous
des petits mouvements qui prolifèrent en ce moment, ne serait-ce
pas à eux de former ces nouveaux partis surtout que les partis
existants ont perdu de leur crédibilité ?
— Il ne faut pas
exagérer la détérioration des partis existants surtout qu’ils
sont encore là et qu’ils ont leurs journaux. Les forces jeunes
qui se meuvent actuellement devraient de manière préférable
donner vie à ces partis, surtout qu’un mouvement comme Kéfaya
est formé de la gauche, de Nassériens, d’hommes d’affaires et
d’islamistes.
— Vous venez
d’obtenir le prix d’Estime du journalisme. Vous avez une longue
histoire avec le journalisme. Comment voyez-vous ce qui s’y
passe actuellement ?
— Le premier journal
égyptien se nommait Al-Waqaïe Al-Masriya et son rédacteur en
chef était Réfaa Al-Tahtaoui. Le journalisme égyptien est né
avec la renaissance nationale égyptienne et il a toujours joué
un rôle national. Les journaux créés par les Anglais n’ont pas
survécu. Seule une presse nationale a pu se maintenir. Aujourd’hui,
la prolifération des nouveaux journaux n’en est qu’un exemple.
Il y a une avant-garde de jeunes qui ne représentent pas encore
la grande majorité, mais qui existent et se battent . |