Al-Ahram
Hebdo : La Syrie durcit le contrôle de ses postes-frontières
avec le Liban, causant ainsi de grosses pertes aux exportateurs
libanais. Les relations entre les deux pays vont-elles vers
plus d’hostilité ?
Denise Ammoun
: La fermeture des frontières entre les deux pays, c'est
la grande arme de la Syrie contre le Liban. La Syrie a très
mal digéré le fait qu’elle ait été obligée de retirer ses
troupes du Liban, le 29 avril dernier, conformément à la résolution
1 559 du Conseil de sécurité. Ce durcissement aux postes-frontières
entre les deux pays a pour but de donner un signal politique
au nouveau gouvernement libanais, pour lui dire qu’il doit
aller à Damas pour s’entendre afin de revenir à des relations
privilégiées. C’est un très vieux procédé que la Syrie emploie
à chaque fois qu’elle veut faire passer un message au Liban
ou qu’il y a un malentendu entre les deux gouvernements.
— Le nouveau
gouvernement libanais va-t-il se tourner vers Damas, alors
même qu’il est hostile à la Syrie ?
— Les patrons
de l’intifada, à commencer par Walid Joumblatt, les enfants
de Rafiq Hariri et les autres l’ont dit, il ne s’agit pas
de rompre avec la Syrie. Il s’agit de traiter d’égal à égal,
sans tutelle. Ils sont d’accord pour avoir des relations privilégiées
avec la Syrie qui est notre voisin immédiat le plus important.
Croyez-moi, il n’y a rien qui s’appelle être anti-syrien.
Ce sont des questions d’intérêts, un jour on est pro, un jour
on est anti. Rafiq Hariri était devenu un anti-syrien notoire,
après avoir été quand même assez l’allié de la Syrie. Les
Libanais ont une véritable volonté de prendre leur destin
en main, d’avoir un dialogue avec la Syrie à condition qu’il
soit équitable. C'est ça qui est important. Mais, c’est l'actuelle
présidence syrienne qui va changer la donne sur la nature
des relations. Nous n’avons plus à faire avec Hafez Al-Assad.
Bachar me semble plus ouvert et plus libéral. Bien qu'il n’arrive
pas encore à vraiment s’exprimer, il a éliminé la vieille
garde du régime lors du dernier congrès du Baas. C’est déjà
un pas qui prouve qu’il y a du nouveau en Syrie.
— Depuis l’assassinat
de Rafiq Hariri, les attentats contre des opposants à la Syrie
se sont multipliés. Pourtant, le dernier en date visé, Elias
Al-Murr, était un proche de la Syrie. A qui profite le maintien
d'un climat d’insécurité au Liban ?
— L’attentat
contre Elias Al-Murr, qui était le ministre de la Défense
jusqu’à la formation du nouveau gouvernement, est tout à fait
inexplicable vu son affinité avec la Syrie. Lors des attentats
qui ont coûté la vie à Samir Kassir et Georges Hawi, tous
deux étaient contre la présence syrienne au Liban. L’opposition
a montré du doigt les agents de renseignements syro-libanais
qui, selon des rumeurs, seraient quelque 3 000 à avoir obtenu
la nationalité libanaise. D’autres ont accusé les agents syriens.
Il ne faut pas exclure dans le cas d'Elias Al-Murr l'action
d'une force étrangère qui aurait intérêt à maintenir ce climat
de ni guerre ni paix dans le pays. Il ne faut pas négliger
non plus la piste de groupuscules qui agiraient de l’intérieur
du Liban et qui viseraient à le détruire. Tout est encore
très flou. Il faut donc attendre les résultats des enquêtes
menées sur l’assassinat de Rafiq Hariri, pour y voir plus
clair. Mais à chaque attentat, surtout ceux qui ont visé des
quartiers chrétiens, les leaders tant chrétiens que musulmans
ont dit qu'il ne fallait pas se laisser prendre au jeu des
trouble-fête qui cherchent à détruire l’unité du pays. Cette
unité qui s'est scellée le jour où un million de Libanais
de toutes confessions ont chanté l’hymne national. A partir
de ce jour, on peut vraiment dire que les séquelles causées
par 15 ans de guerre ont été éliminées. Maintenant voyons
où ira ce printemps de Beyrouth. Est-ce que nous aurons un
pays véritablement indépendant et souverain dans ses décisions
? Ou bien nous allons continuer à nous laisser influencer
par les uns et les autres ?
— L’avenir
et la stabilité au Liban aujourd'hui sont-ils tributaires
du climat général au Proche-Orient ? Le durcissement du régime
iranien peut-il avoir une influence sur le Liban ?
— Il pourrait
avoir un impact négatif, s'il soutient davantage le Hezbollah.
Et que celui-ci s’obstine à garder ses armes. La question
du désarmement des milices armées est le second volet de l’article
de la résolution 1 559. Et comme le Hezbollah jouit du fort
soutien de la Syrie et de l’Iran, il n’est pas encore dit
qu’il va renoncer à ses armes. La solution envisagée par le
gouvernement est qu'il participe à la vie politique. Pour
la première fois au Liban, il devrait y avoir un ministre
du Hezbollah dans le nouveau gouvernement. Par ailleurs, nous
sommes aussi tributaires des événements qui secouent la région
: la guerre en Iraq, mais surtout de la question palestinienne.
Il est impératif qu’il y ait une paix israélo-palestinienne.
Car, aussi longtemps que le conflit durera, il n’y aura pas
de véritable paix dans la région. Beaucoup de choses vont
se jouer pendant les deux ou trois mois à venir.