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Liban-Syrie. En représailles à la montée du sentiment anti-syrien et au retrait de ses troupes du Liban, Damas durcit les mesures de contrôleet de douanes, mettant en difficulté l’économie libanaise.

L’arme de la rétorsion

Beyrouth, De notre correspondant —
Des centaines de camions sont bloqués aux principaux postes-frontières libanais depuis le renforcement du contrôle par les douanes syriennes en vigueur depuis trois semaines. Des mesures qui ont quasiment paralysé le trafic des marchandises, entraînant des pertes d’au moins 300 000 dollars par jour pour le Liban. La Syrie a justifié ce renforcement es fouilles en affirmant qu’il s’agissait de mesures de sécurité, puis a argué d’une réorganisation des douanes, malgré les protestations de Beyrouth. La Syrie est un passage obligé pour le transport de marchandises libanaises vers les pays arabes, ainsi que pour le commerce de transit via les ports de Beyrouth et Tripoli (Nord-Liban).

Quelles que soient les justifications et surtout celles sécuritaires présentées par Damas selon lesquelles le gouvernement syrien craindrait une infiltration des terroristes d’une frontière à une autre, on ne peut séparer cette crise de l’état des relations entre les deux pays.

Selon les observateurs, ce n’est pas la première fois que les frontières libano-syriennes témoignent de restrictions en matière de passage de marchandises et de déplacements de personnes. Voire, ces frontières n’ont connu de stabilité que lorsque l’armée syrienne est entrée pour la première fois au Liban en 1976. Avant, les crises et difficultés étaient chroniques, menant parfois à une fermeture complète des frontières. La première crise a commencé au printemps 1949 et a duré une année entière. La Syrie vivait son premier coup d’Etat. C’est alors que les divergences entre les régimes libanais et syrien ont été mises en relief. Elles se sont répercutées sur les relations économiques entre les deux pays, les échanges et tout ce qui concerne la gestion du dossier des intérêts communs. Cette première fermeture des frontières fut décidée le 21 mai 1949 par la Syrie. Il en sera toujours ainsi à chaque problème : janvier 1953, février 1954, le 15 mars 1963 suite au putsch baasiste en Syrie, février 1966 avec un nouveau coup d’Etat à Damas, août 1971 suite à une crise entre la Syrie et la Jordanie et mai 1973 en résultat à des différends libano-palestiniens.

A chaque fois, la crise se terminait avec Damas dictant ses conditions pour rouvrir les frontières. Il s’agissait toujours des droits à accorder aux travailleurs syriens au Liban, d’un contrôle de la presse libanaise ainsi que de la fin des activités des opposants syriens au Liban.

Aujourd’hui, après la résolution 1 559 du Conseil de sécurité mettant fin à la présence militaire syrienne au Liban, c’est donc un retour à cette même tactique. Les camions chargés de marchandises libanaises, notamment les produits maraîchers et les fruits et se rendant dans les pays arabes via la Syrie, sont bloqués pendant de longs jours sur la frontière. Les autorités syriennes se livrent à des inspections rigoureuses et quasiment au ralenti de ces véhicules avant qu’ils ne soient autorisés à traverser les frontières.


L’agriculture, première touchée

Les secteurs économiques libanais ont subi de graves pertes suite à cette situation. Ce qui s’est reflété notamment dans le domaine agricole, le commerce du transit à travers les ports, les exportations vers les pays arabes. A lui seul, le secteur agricole perd quelque 300 000 dollars par jour. 80 % des produits agricoles libanais sont constitués d’agrumes, de bananes, de pommes et de légumes, en plus des produits provenant des serres. Ils passent à travers la Syrie vers les pays du Golfe et l’Arabie saoudite. Les articles risquent donc de se détériorer à l’intérieur des camions. Cela sans oublier les produits attendant d’être cueillis dans les vergers et les plaines. Ils sont exposés aussi à la détérioration, puisqu’ils dépassent les capacités d’absorption du marché local. Ce dernier ne peut absorber que 20 % du total de la production. En conséquence, des centaines d’agriculteurs ont manifesté dans plusieurs régions et abîmé des produits en guise de protestation.

C’est à Saïda que l’on peut témoigner le plus de l’impact de cette crise. La Chambre de commerce octroie et ratifie les certificats d’origine de tous les produits du Sud-Liban destinés aux pays arabes à travers la Syrie. Selon les informations recueillies auprès de cette institution, les ratifications ont baissé de 30 à 40 % suite à la fermeture des frontières. Il ne s’agit pas ici des seuls produits agricoles. Il y a aussi des générateurs électriques et des livres devant transiter par la Syrie à destination de l’Iraq, de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe.


Contrebandiers syriens

Les ports aussi sont affectés, comme celui de Saïda. Il reçoit du marbre d’Italie qui est réexporté par la suite en transit vers la Jordanie et le Golfe. Ce commerce a accusé une baisse de 25 %. Le port recevait 8 cargos par mois. Aujourd’hui, le marbre s’accumule sur les quais. Les camions devant le transporter sont immobilisés sur la route.

Il y a là un aspect humain à ne pas négliger, celui des chauffeurs de camions en général. La grogne règne parmi eux suite aux attentes interminables. Ils se couchent à même sol sur la route. Ils comptent les heures et mendient de l’eau aux habitants des maisons voisines. Ils manquent de tout : plus de produits alimentaires, d’eau et de mazout. Il s’agit de plus de 600 camions non frigorifiés transportant des légumes, des fruits et surtout des pommes de terre. Lesquels ne pourront pas être revendus.

C’est alors la loi du marché noir qui domine. Le chauffeur libanais Khaled Abdel-Réhim affirme qu’il achète le mazout au prix fort chez les contrebandiers syriens. « 700 livres syriennes le litre, alors que le prix officiel est de 140 », se plaint-il. Un chauffeur jordanien déplore le comportement des autorités syriennes « contraires aux normes et aux lois arabes et internationales, d’autant plus que la Syrie perçoit une taxe de transit, un dollar par tonne, ce qui constitue en moyenne 50 dollars par camion », relate-t-il. Quant au chauffeur iraqien Mohamad Abou-Rakhissa, il vit un véritable drame. Il attend à la frontière depuis 3 semaines pour transporter du ciment vers son pays. Il était censé arriver à Bagdad le 26 juin dernier avec l’argent nécessaire pour une opération à l’œil gauche que doit subir son fils aîné Mohamad (9 ans). La date prévue pour l’intervention était le 28 juin. « Chaque jour qui passe augmente les risques de cécité pour mon fils », déplore-t-il. Même un chauffeur syrien, Moustapha, en activité depuis 1984, relève qu’il n’a jamais affronté une telle situation « même aux pires jours de la guerre civile libanaise ».

Les habitants avoisinants, ceux qui reçoivent les demandes en tous genres des chauffeurs immobilisés, protestent à leur tour. Le blocage de la circulation, celui de l’entrée des villes et des maisons compromettent leur commerce. « La vie économique est complètement paralysée. Nous comptions sur le transit et le passage des touristes entre le Liban et la Syrie », se plaint Bassam, propriétaire de l’un des relais installés tout au long de la route. Quant à Omar Al-Khatib, patron d’une société d’exportation de produits agricoles, il chiffre à 60 % la baisse des prix de ses produits suite à l’immobilisation.

En fait, il ne s’agit pas d’une crise passagère autant que d’une détérioration continue des relations entre les deux pays. Adnan Al-Qossar, président de l’Union des chambres de commerce libanaises, affirme qu’il faudrait reconnaître « l’existence d’un problème réel de la rupture du dialogue entre les forces politiques en ce qui concerne le retrait syrien, en plus des critiques acerbes adressées à la direction syrienne par des personnalités libanaises ». Résultat, Damas veut sanctionner le Liban. Nasri Khoury, secrétaire général du Conseil supérieur libano-syrien, évoque un climat politique malsain entre les deux pays. Celui-ci s’est d’ailleurs accentué lorsque les autorités syriennes ont arrêté neuf pêcheurs libanais dont cinq dimanche, qui apénétré les eaux territoriales syriennes, selon une source sécuritaire libanaise. « Les patrouilles des ports syriens à Tartous (nord-ouest de la Syrie) ont arrêté cinq pêcheurs libanais qui se trouvaient à l’intérieur des eaux territoriales syriennes », raconte Khoury. Mercredi dernier, quatre pêcheurs avaient été arrêtés dans les mêmes circonstances.

Il s’agit des « premiers incidents du genre », selon Salem Deknache, chef du Syndicat des pêcheurs dans le nord du Liban, qui a appelé à une grève « symbolique » pour protester « contre cette mesure non fraternelle ». Ce syndicat souligne que « depuis des années, des pêcheurs libanais s’aventurent dans les eaux territoriales syriennes sans être inquiétés » et qu’un grand nombre de pêcheurs syriens opèrent dans les ports du Liban. « Il s’agit d’une mesure judiciaire. Les barques de pêcheurs qui ont été saisies n’avaient pas d’autorisation préalable. C’est une contravention », a rétorqué le ministre syrien des Transports, Makram Obeid, cité dimanche par le quotidien Al-Baas. « L’affaire est portée devant un tribunal compétent qui prendra la décision adéquate », a-t-il ajouté. Toutefois, le syndicat libanais réclame la libération « immédiate » des pêcheurs en invoquant le traité « de fraternité, de coordination et de coopération » ratifié en 1991 entre le Liban et la Syrie.


Dans quel camp est la balle ?

Mais peut-on encore parler de ces liens privilégiés, alors que les relations entre les deux pays se sont largement détériorées après le retrait le 26 avril dernier des troupes syriennes présentes au Liban depuis 1976 ? Devant la menace de milliers de licenciements et de faillites faute d’exportations, Nasri Khoury, Libanais pro-syrien, a été sollicité. « L’Etat libanais doit prendre une initiative afin d’insuffler une atmosphère de confiance (...). La poursuite des campagnes médiatiques anti-syriennes a offensé l’opinion publique syrienne qui exerce une pression sur l’Etat syrien », a-t-il dit. Le chef de l’Eglise maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir, a incité dans son sermon du dimanche, les responsables libanais « à œuvrer pour assurer la libre circulation des marchandises afin de protéger le pain des pauvres ».

C’est dire que le maintien de relations de confiance entre Damas et Beyrouth est fondamental pour les deux pays. Le président de l’Union des chambres de commerce libanaises souligne à cet égard que « tant le Liban que la Syrie subissent des pertes à cet égard ». Son institution est en contact avec Nasri Khoury considéré comme « une référence fondamentale sur la question ». Et d’ajouter : « Lorsque j’ai visité Damas récemment, je me suis entretenu avec le chef du gouvernement Nagui Etry. Il nous faudra constituer une délégation des institutions économiques libanaises pour tenter d’assainir l’atmosphère », dit-il. Mais d’ici là on ne voit aucune percée attendue dans un proche avenir. Les syndicats économiques et agricoles ont fait assumer la responsabilité de la situation au gouvernement libanais qui ne fait que prendre des mesures timides pour résoudre la question.

Pour ces institutions, poser des obstacles face au commerce du transit entre les pays arabes est « inadmissible ». Elles relèvent que s’il faut comprendre « les inquiétudes sécuritaires chez les Syriens, il faut aussi tenter de créer des lignes maritimes et aériennes directes vers les pays du Golfe subventionnées par les pays arabes ».

Au-delà, les analystes relèvent que l’absence de gouvernement rend pour l’heure impossible la reprise d’un dialogue politique entre Beyrouth et Damas pour régler leur contentieux. Le ton monte dans la rue libanaise et dans la presse, ce qui n’est pas pour arranger les choses. « La Syrie a décidé de ne plus accorder les facilités dont bénéficiait le Liban dans le passé à travers les accords conclus » entre les deux pays, indique lundi le journal libanais As-Safir qui cite « une source syrienne haut placée ». « Ce qui se passe n’est pas de nature à améliorer l’image de la Syrie au Liban », estime ce journal. « Il n’y a pas de raison pour que le peuple libanais paie le prix » de la situation aux frontières terrestres et maritimes libano-syriennes, a estimé le député druze libanais Walid Joumblatt dans des déclarations à la presse.

« Nous assistons à un blocus syrien, ce qui est contraire aux principes devant guider nos relations après le départ des troupes syriennes ». Du côté syrien, on critique les réactions libanaises sur des mesures dites sécuritaires et douanières. Le secrétaire général des douanes syriennes dans la zone frontalière d’Al-Gadida souligne que « les conditions au Liban exigent que l’on soit méfiant et qu’on prenne davantage de mesures de sécurité. Les véhicules soupçonnés sont fouillés d’une manière rigoureuse. La fouille d’un camion peut durer dix heures ».Difficile de voir cette crise disparaître à court terme. Damas, objet de pressions de la part de l’Occident et d’hostilité de la part des Libanais, est sans doute décidé d’aller jusqu’au bout dans sa politique de rétorsion .

Fathi Mahmoud

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