Cela
fait des années que nous n’avons pas vu de signes de protestations,
de refus, de rebellions et de confrontations violentes comme
ceux qui secouent actuellement notre société et qui sont devenus
une des caractéristiques de l’étape que nous vivons. Quelle
est la signification de ces manifestations qui agitent la
rue égyptienne, et qui sont beaucoup plus nombreuses que celles
des 24 dernières années, depuis l’accession du président Moubarak
au pouvoir en 1981 ?
L’histoire de
l’Egypte est riche en nombreux mouvements de refus, et ce
n’est pas la première fois que des manifestations envahissent
les rues. Mais, c’est la première fois depuis la révolution
de 1919 que la rue égyptienne connaît une effervescence de
cette envergure. L’effervescence qui avait jailli en 1919
était soutenue par un commandement populaire, spirituel et
symbolique et se transforma de surcroît en une révolution
incarnant les espoirs et les ambitions nationaux de tout un
peuple. Alors que ce que nous vivons aujourd’hui est un mouvement
de refus que nous ne condamnons pas, car il est toujours du
droit des foules d’afficher leur refus et de revendiquer le
changement et la réforme. Néanmoins, cette effervescence n’est
pas orientée selon une boussole politique correcte. Chose
qui ne peut émaner de foules en colère, mais des parties qui
soient en interaction avec cette large mouvance qui agite
la société pour la mener à bon port, là où les objectifs prônés
peuvent se réaliser. Mais en portant un regard plus attentif
sur ce qui se passe autour de moi, je m’aperçois qu’aucune
partie n’est concernée par les événements de la rue. Peu importe
ce qui se passe dans la rue, que les députés continuent à
se battre, que les journaux multiplient leurs accusations
contre un responsable de leur choix, personne ne s’y intéresse,
ni se soucie d’y répondre. On dirait que le fait d’ignorer
les problèmes qui nous déplaisent les dissipera, comme si
de rien n’était.
Je m’aperçois,
en regardant autour de moi, que le gouvernement est prioritairement
préoccupé par la réforme économique pour laquelle il forge
de nouvelles lois, dont quelques-unes ont été promulguées
au cours de la session parlementaire qui s’est achevée il
y a quelques jours, alors que d’autres le seront au cours
de la prochaine. Je remarque également que le parti au pouvoir
qui, théoriquement du moins, devrait interagir avec ce mouvement
général de la société, n’est pas disposé à dialoguer avec
ces courants ni à les orienter ou peut-être même à adopter
leurs revendications de réformes. Comme si la confrontation
sécuritaire était le seul moyen pour traiter avec de nouveaux
mouvements hors du cadre officiel.
Nous avons été
longtemps dépendants de la seule confrontation sécuritaire
pour contrer les mouvements politiques. Tout d’abord contre
les communistes, ensuite contre les extrémistes fondamentalistes
et maintenant contre cette mouvance populaire. Sans pour autant
en finir avec le communisme, le fondamentalisme et il n’est
d’ailleurs pas prévu de mettre un terme à ces manifestations.
Le recours aux appareils de sécurité est exigé en cas d’infraction
à la loi, et ce pour garantir la sécurité sous n’importe quelles
conditions. Cependant, ces manifestations ont avant tout un
aspect politique qu’on ne peut résoudre qu’en l’abordant de
ce point de vue.
Ce
qui a mis un terme au mouvement communiste en Egypte et qui
l’a cantonné à quelques cellules secrètes sans influence réelle
sur la société n’était pas l’arrestation de ses membres par
l’Etat — bien que cela ait eu lieu — dans les années 1950
et 60. Mais plutôt la politique de l’Etat qui a su dépasser
les objectifs du mouvement communiste en réalisant l’équité
sociale, et la création de grands projets industriels et économiques,
comme le Haut-Barrage, pour réaliser une place de choix sur
la scène internationale. De ce fait, l’appel au communisme
devint caduque en ayant perdu les raisons de son existence.
Le communisme s’attela alors à la seule revendication qui
manquait à l’Etat des années 1960 et se focalisa sur la réalisation
de la démocratie, alors qu’à l’époque tous les Etats communistes
étaient un exemple de dictature et d’absence de libertés.
Alors, l’Etat issu de la révolution se confronta au mouvement
communiste à travers le dialogue, qui a réussi à convaincre
ses cadres de dissoudre ses partis et d’adhérer aux organisations
politiques de la révolution.
Le même scénario
s’est répété avec les Frères musulmans qui se battaient pour
l’évacuation et l’indépendance avant la révolution. Et bien
que la révolution les ait aussi mis en prison, elle a réussi
à dépasser leur revendication d’indépendance. De ce fait,
ils devinrent fragiles et perdirent leur aura. Ils s’attachèrent
donc à la revendication d’un autre objectif, celui d’appliquer
les préceptes de la charia et de créer un Etat islamique.
C’est d’ailleurs ce qu’ils revendiquent jusqu’aujourd’hui.
Le parti de la
majorité au pouvoir n’avait-il pas une responsabilité fondamentale
à assumer en tentant d’interagir avec les événements, non
pas en recourant à des moyens sécuritaires traditionnels,
mais en empruntant la voie de l’action politique et du dialogue
avec toutes les catégories sociales ? En regardant de plus
près le parti au pouvoir, je remarque qu’il s’est confiné
à une seule tâche, à savoir mettre des contraintes quant aux
candidatures pour les présidentielles, jetant ainsi de l’huile
sur le feu et poussant les mouvements de refus à la rébellion.
Quant à la presse,
qui se devait de mener un large dialogue susceptible de transformer
ces mouvements violents en une action constructive, elle s’est
divisée en deux camps. Le premier est celui de la presse nationale,
qui s’est préoccupée voilà environ deux mois de ses affaires
internes, et qui s’attendait à un changement d’ampleur de
sa vieille garde, et dans ces attentes et expectatives, elle
ne participa au dialogue qu’à travers certaines de ses plumes
et non pas en tant qu’institution.
L’autre camp
se constitue des autres journaux, qui ont trouvé dans ces
confrontations matière à sensation, riche en accusations.
Leur seul souci étant d’augmenter leurs tirages au même rythme
que celui de la tension qui monte dans la société.
Je pense que
le problème essentiel au-delà de ces aspects socio-politiques
est essentiellement d’ordre intellectuel. La culture de la
démocratie qui croit au dialogue comme moyen d’interagir avec
la conjoncture politique a de nombreux points faibles. Les
intellectuels, dont la pensée est fondée sur le refus des
idées toutes faites et l’ouverture sur l’autre et sur les
idées de tous genres, peuvent assumer leur rôle historique
comme dans cette phase, en orientant ce dialogue perturbé
et en cristallisant les demandes des foules confuses. Le ministère
de la Culture va-t-il mener ce dialogue ? Il existe un Conseil
suprême de la culture relevant du ministère qui réunit les
grands cerveaux d’Egypte et qui pourrait se transformer en
un lieu susceptible de mener démocratiquement et librement
un dialogue fructueux. Et ce pour contenir sagement la colère
de ce débat furieux qui nous entoure pour l’intérêt national.
Le ministère publie également un journal, Al-Qahira, qui pourrait
devenir un outil de dialogue historique. Ceci nécessite que
le Conseil suprême de la culture s’ouvre à toutes les formations
culturelles et littéraires, avec à leur tête l’Union des écrivains.
Avant qu’il ne soit trop tard et que cette mouvance sociale
ne se transforme en bagarre sociale .