Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Carrefour

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie
Carrefour
de Mohamed Salmawy
Idées
Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Qui mène le dialogue ?

Par Mohamed Salmawy

Cela fait des années que nous n’avons pas vu de signes de protestations, de refus, de rebellions et de confrontations violentes comme ceux qui secouent actuellement notre société et qui sont devenus une des caractéristiques de l’étape que nous vivons. Quelle est la signification de ces manifestations qui agitent la rue égyptienne, et qui sont beaucoup plus nombreuses que celles des 24 dernières années, depuis l’accession du président Moubarak au pouvoir en 1981 ?

L’histoire de l’Egypte est riche en nombreux mouvements de refus, et ce n’est pas la première fois que des manifestations envahissent les rues. Mais, c’est la première fois depuis la révolution de 1919 que la rue égyptienne connaît une effervescence de cette envergure. L’effervescence qui avait jailli en 1919 était soutenue par un commandement populaire, spirituel et symbolique et se transforma de surcroît en une révolution incarnant les espoirs et les ambitions nationaux de tout un peuple. Alors que ce que nous vivons aujourd’hui est un mouvement de refus que nous ne condamnons pas, car il est toujours du droit des foules d’afficher leur refus et de revendiquer le changement et la réforme. Néanmoins, cette effervescence n’est pas orientée selon une boussole politique correcte. Chose qui ne peut émaner de foules en colère, mais des parties qui soient en interaction avec cette large mouvance qui agite la société pour la mener à bon port, là où les objectifs prônés peuvent se réaliser. Mais en portant un regard plus attentif sur ce qui se passe autour de moi, je m’aperçois qu’aucune partie n’est concernée par les événements de la rue. Peu importe ce qui se passe dans la rue, que les députés continuent à se battre, que les journaux multiplient leurs accusations contre un responsable de leur choix, personne ne s’y intéresse, ni se soucie d’y répondre. On dirait que le fait d’ignorer les problèmes qui nous déplaisent les dissipera, comme si de rien n’était.

Je m’aperçois, en regardant autour de moi, que le gouvernement est prioritairement préoccupé par la réforme économique pour laquelle il forge de nouvelles lois, dont quelques-unes ont été promulguées au cours de la session parlementaire qui s’est achevée il y a quelques jours, alors que d’autres le seront au cours de la prochaine. Je remarque également que le parti au pouvoir qui, théoriquement du moins, devrait interagir avec ce mouvement général de la société, n’est pas disposé à dialoguer avec ces courants ni à les orienter ou peut-être même à adopter leurs revendications de réformes. Comme si la confrontation sécuritaire était le seul moyen pour traiter avec de nouveaux mouvements hors du cadre officiel.

Nous avons été longtemps dépendants de la seule confrontation sécuritaire pour contrer les mouvements politiques. Tout d’abord contre les communistes, ensuite contre les extrémistes fondamentalistes et maintenant contre cette mouvance populaire. Sans pour autant en finir avec le communisme, le fondamentalisme et il n’est d’ailleurs pas prévu de mettre un terme à ces manifestations. Le recours aux appareils de sécurité est exigé en cas d’infraction à la loi, et ce pour garantir la sécurité sous n’importe quelles conditions. Cependant, ces manifestations ont avant tout un aspect politique qu’on ne peut résoudre qu’en l’abordant de ce point de vue.

Ce qui a mis un terme au mouvement communiste en Egypte et qui l’a cantonné à quelques cellules secrètes sans influence réelle sur la société n’était pas l’arrestation de ses membres par l’Etat — bien que cela ait eu lieu — dans les années 1950 et 60. Mais plutôt la politique de l’Etat qui a su dépasser les objectifs du mouvement communiste en réalisant l’équité sociale, et la création de grands projets industriels et économiques, comme le Haut-Barrage, pour réaliser une place de choix sur la scène internationale. De ce fait, l’appel au communisme devint caduque en ayant perdu les raisons de son existence. Le communisme s’attela alors à la seule revendication qui manquait à l’Etat des années 1960 et se focalisa sur la réalisation de la démocratie, alors qu’à l’époque tous les Etats communistes étaient un exemple de dictature et d’absence de libertés. Alors, l’Etat issu de la révolution se confronta au mouvement communiste à travers le dialogue, qui a réussi à convaincre ses cadres de dissoudre ses partis et d’adhérer aux organisations politiques de la révolution.

Le même scénario s’est répété avec les Frères musulmans qui se battaient pour l’évacuation et l’indépendance avant la révolution. Et bien que la révolution les ait aussi mis en prison, elle a réussi à dépasser leur revendication d’indépendance. De ce fait, ils devinrent fragiles et perdirent leur aura. Ils s’attachèrent donc à la revendication d’un autre objectif, celui d’appliquer les préceptes de la charia et de créer un Etat islamique. C’est d’ailleurs ce qu’ils revendiquent jusqu’aujourd’hui.

Le parti de la majorité au pouvoir n’avait-il pas une responsabilité fondamentale à assumer en tentant d’interagir avec les événements, non pas en recourant à des moyens sécuritaires traditionnels, mais en empruntant la voie de l’action politique et du dialogue avec toutes les catégories sociales ? En regardant de plus près le parti au pouvoir, je remarque qu’il s’est confiné à une seule tâche, à savoir mettre des contraintes quant aux candidatures pour les présidentielles, jetant ainsi de l’huile sur le feu et poussant les mouvements de refus à la rébellion.

Quant à la presse, qui se devait de mener un large dialogue susceptible de transformer ces mouvements violents en une action constructive, elle s’est divisée en deux camps. Le premier est celui de la presse nationale, qui s’est préoccupée voilà environ deux mois de ses affaires internes, et qui s’attendait à un changement d’ampleur de sa vieille garde, et dans ces attentes et expectatives, elle ne participa au dialogue qu’à travers certaines de ses plumes et non pas en tant qu’institution.

L’autre camp se constitue des autres journaux, qui ont trouvé dans ces confrontations matière à sensation, riche en accusations. Leur seul souci étant d’augmenter leurs tirages au même rythme que celui de la tension qui monte dans la société.

Je pense que le problème essentiel au-delà de ces aspects socio-politiques est essentiellement d’ordre intellectuel. La culture de la démocratie qui croit au dialogue comme moyen d’interagir avec la conjoncture politique a de nombreux points faibles. Les intellectuels, dont la pensée est fondée sur le refus des idées toutes faites et l’ouverture sur l’autre et sur les idées de tous genres, peuvent assumer leur rôle historique comme dans cette phase, en orientant ce dialogue perturbé et en cristallisant les demandes des foules confuses. Le ministère de la Culture va-t-il mener ce dialogue ? Il existe un Conseil suprême de la culture relevant du ministère qui réunit les grands cerveaux d’Egypte et qui pourrait se transformer en un lieu susceptible de mener démocratiquement et librement un dialogue fructueux. Et ce pour contenir sagement la colère de ce débat furieux qui nous entoure pour l’intérêt national. Le ministère publie également un journal, Al-Qahira, qui pourrait devenir un outil de dialogue historique. Ceci nécessite que le Conseil suprême de la culture s’ouvre à toutes les formations culturelles et littéraires, avec à leur tête l’Union des écrivains. Avant qu’il ne soit trop tard et que cette mouvance sociale ne se transforme en bagarre sociale .

Retour au sommaire
 
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631