Tiraillé
entre le besoin d'assurer la sécurité de ses frontières avec
l'Iran et le risque de ce que ce rapprochement peut avoir comme
conséquences sur ses relations avec Washington, l'Iraq cherche
à établir l'équilibre. Ibrahim Jaafari est arrivé samedi après-midi
à Téhéran pour consolider la réconciliation entre les anciens
ennemis. « Les relations avec l'Iran sont très importantes pour
nous », a déclaré Jaafari, qui semblait répondre ainsi aux inquiétudes
américaines face à un rapprochement entre les deux voisins.
Car pour lui, Bagdad n'a pas le choix : il doit résoudre ses
problèmes d'une manière qui soit bénéfique pour les deux parties.
La visite de M.
Jaafari est la première en Iran d'un chef de gouvernement iraqien
depuis la chute de Saddam Hussein en avril 2003. Elle a pour
objectif la réconciliation entre deux Etats qui se sont livrés
de 1980 à 1988 à une guerre ayant fait plusieurs centaines de
milliers de morts. « La stratégie de l'Iran est de soutenir
un Iraq libre, indépendant et développé », a estimé le président
sortant Khatami.
« La visite du
premier ministre iraqien en Iran est un tournant dans les relations
historiques entre les deux pays, elle permettra de panser les
plaies et de réparer les dégâts causés par Saddam à la coopération
commune », a-t-il ajouté. Il a prôné l'instauration d'un régime
démocratique conforme aux valeurs culturelles du peuple iraqien.
C'est en septembre 2004 que Téhéran et Bagdad ont rétabli des
relations diplomatiques entières. L'Iraq avait alors reconnu
la responsabilité de Saddam Hussein dans la guerre entre les
deux pays et accepté qu'il soit jugé pour ses crimes contre
les Iraniens. Depuis juillet, lors d'une visite à Téhéran du
ministre iraqien de la Défense Saadoun Al-Doulaïmi, l'Iran et
l'Iraq ont engagé une coopération militaire et antiterroriste.
« La visite de M. Jaafari tourne une page dans l'amélioration
de nos relations à tous les égards », a déclaré le vice-président
iranien Mohamad Reza Aref. « Nous assisterons à l'avenir à une
transformation significative de nos relations », a-t-il insisté,
en déclarant qu'ils sont prêts à aider l'Iraq à tous les points
de vue, politique, sécuritaire et économique. La sécurité de
l'Iraq devait constituer un thème majeur des discussions. «
La sécurité en Iraq, c'est aussi notre sécurité », conclut Aref.
« L'instauration de la sécurité et de la stabilité en Iraq bénéficiera
à tous les pays de la région », a réitéré M. Jaafari.
C'est pourquoi
l'Iran ne cesse d'affirmer qu'il est dans son propre intérêt
de voir la sécurité rétablie en Iraq, réfutant les accusations
américaines selon lesquelles il œuvre à l'instabilité ou s'ingère
dans les affaires de son voisin, majoritairement chiite comme
lui. Bagdad attend de Téhéran qu'il renforce les contrôles aux
frontières pour stopper les infiltrations d'éléments hostiles
et les trafics en tous genres. Ainsi M. Jaafari devait aussi
souligner que la réconciliation ne devait pas encourager les
tentatives d'ingérence iranienne.
Outre les Etats-Unis,
les pays arabes suivent avec une extrême attention le réchauffement
des relations entre l'Iraq, seul pays arabe dirigé par un gouvernement
majoritairement chiite, et l'Iran. Car les relations entretenues
avec la République islamique par de nombreux dirigeants iraqiens,
chiites comme M. Jaafari, réfugié en Iran sous Saddam Hussein,
mais aussi kurdes, sont loin de rassurer aussi bien les Américains
que les Arabes. La communauté sunnite d'Iraq, elle aussi, nourrit
de la méfiance à l'égard de ce rapprochement. C'est d'ailleurs
pour cette raison que Washington a prévenu l'Iran qu'il ne devait
pas profiter de l'amélioration de ses relations avec l'Iraq
pour intervenir dans les affaires du gouvernement iraqien. Le
nouvel ambassadeur américain à Bagdad, Zalmay Khalilzad, qui
s'apprête à prendre ses fonctions, a souligné que Washington
souhaitait voir les relations entre les deux anciens ennemis
s'améliorer sans que Téhéran n'intervienne pour autant dans
les affaires internes de son voisin. |
Cependant, le
manque de sécurité en Iraq s'intensifie de jour en jour, avec
les chiites pris pour cibles. La vague d'arrestation menée par
les forces américaines tout au long de la semaine dernière n'a
fait qu'accroître davantage la tension qui règne déjà dans le
pays, provoquant des attentats de plus en plus violents. Samedi
dernier, à Moussayeb, au sud de Bagdad, un kamikaze s'est ainsi
fait exploser près d'un camion-citerne en Iraq. Le bilan a été
lourd : 60 morts et 134 blessés. Il s'agit de l'attentat le
plus meurtrier commis en Iraq depuis près d'un an.
A la suite de l'attentat,
les députés chiites, confession à laquelle appartiennent la
quasi-totalité des victimes, réclamaient trois minutes de silence
à l'heure de la prière de la mi-journée. Plusieurs députés chiites
ont exprimé leurs craintes que ces attentats ne plongent le
pays dans une guerre civile. Ainsi, le député kurde Mahmoud
Osmane a critiqué les ministères de la Défense et de l'Intérieur
qui n'ont aucun plan de sécurité, et la force multinationale
dont la présence accroît les attentats et qui veut voir les
attaques se poursuivre pour rester dans le pays.
De plus en plus
ce risque d'embrasement entre chiites et sunnites s’amplifie,
ce qui donne aux relations avec l'Iran voisin un aspect somme
toute particulier . |