| |
|
Exposition.
Africa Remix regroupe les œuvres d’art contemporain d’une centaine
d’artistesde toute l’Afrique. Cet événement, qui a lieu à Paris,
se reproduira ensuite à
Tokyo. |
| Les
créations d’un continent |
| Paris, De notre
correspondante — |
|
Après avoir été
présentée à Düsseldorf puis à Londres, l’exposition d’art africain
contemporain Africa Remix fait son apparition à Paris, au Centre
Pompidou. Une immense exposition de par sa taille mais surtout
de par son contenu. 84 artistes y présentent près de 200 œuvres
venant de pays qui s’étendent du Maghreb jusqu’en Afrique du
Sud, en passant par l’Afrique subsaharienne. Tous sont africains
ou d’origine africaine, ils vivent et travaillent un peu partout
dans le monde. Tous les modes d’expression artistique y sont
représentés : peinture, dessin, sculpture, assemblage, installation,
photographie, vidéo, design et musique. La puissance des œuvres
en tous genres est absolument époustouflante et témoigne de
la richesse infinie de l’art contemporain africain. D’un modernisme
presque violent, d’un esthétisme virulent et forcené, leur force
provie nt
du fait qu’elles sont ancrées dans ces réalités africaines diverses,
hybrides, tout en les transcendant par la magie du pur talent
et parfois du génie des artistes. Le parcours de l’exposition
commence avec une sculpture intitulée Obstacles de Mounir Fatmi,
artiste marocain. Des obstacles équestres surdimensionnés sont
disposés de manière aléatoire et deviennent des barricades qui
entravent l’entrée de l’espace aux visiteurs. Malgré leur air
de solidité, ces obstacles sont fragiles, ils peuvent s’effondrer
à tout moment et représentent les exigences d’une société qui
valorise avant tout la performance, à n’importe quel prix et
même au risque de l’écroulement total. L’exposition se divise
ensuite en trois sections majeures : la première thématique
est celle de l’identité et de l’Histoire : « L’Afrique aujourd’hui
n’est rien que le fruit d’une histoire corrigée par d’autres.
D’où la difficulté de l’Africain à se penser, dans un premier
temps, autrement qu’en réaction à autrui ». Les œuvres qui constituent
cette section sont donc la tentative, ô combien réussie, de
ces artistes de questionner cette identité. Certains le font
par le truchement du déguisement ou du travestissement, comme
c’est le cas pour Samuel Fosso (Cameroun) qui présente une série
de quatre photographies, toutes des autoportraits, le représentant
sous le couvert de divers personnages. Il est tour à tour travesti,
marin, chef africain traditionnel ou pirate, le tout dans un
style baroque et coloré. D’autres, comme Hassan Mussa (Soudan),
choisissent de détourner les codes esthétiques occidentaux.
Son Great American Nude mêle humour et subversion : un grand
corps nu de femme dans le plus pur style classique, avec la
tête d’un Bin Laden songeur, trône sur un drapeau américain
où les étoiles sont remplacées par des Harley Davidson. Sans
commentaire ! Un humour sensuel et non dépourvu d’anarchie,
qui mixe allègrement les clichés et symboles nationaux, est
aussi de mise avec Dansons de Zoulikha Bouabdellah (Russie)
: un grand panneau aux couleurs du drapeau français comporte,
en son milieu, un petit écran montrant une danseuse orientale
se nouant, autour de sa taille fine, des foulards bleu, blanc
et rouge, puis dansant gracieusement au rythme de La Marseillaise.
L’œuvre de Fernando Alvim (Angola) attire aussi l’attention
: un grand tableau contient un miroir, où chacun peut se voir
avec une partie de l’exposition en toile de fond. Ingénieux,
Willie Bester (Afrique du Sud) évoque la situation post-apartheid
avec deux sculptures imposantes intitulées Pour ceux qui sont
restés, créées à partir de vestiges de l’apartheid, recueillies
dans des décharges, armureries de police, hôpitaux et quincailleries.
Un chien qui guette, formé d’une centaine de pièces allant de
douilles de balles à des morceaux de ferrailles divers, rappelle
cet univers cruel et violent, tout de métal et de férocité.
|
|
Une créativité sans bornes |
|
D’autres encore choisissent d’avoir recours
au poids du souvenir et de la mémoire pour des évocations personnelles,
imaginaires ou poétiques. Comme Chadi Al-Néchouqati (Egypte)
avec son installation L’Arbre de la maison de ma grand-mère,
qui associe projection vidéo et reconstitution d’un intérieur
égyptien. Un moment émouvant, d’une véracité émotionnelle confondante
non dénuée de pathétisme. Autre artiste, l’Egyptienne Ghada
Amer offre un triptyque d’une grande finesse. Son Baiser noir
et blanc ou sa Beauté et les amants sont de grands tableaux
en acrylique avec broderie sur toile, dont la légèreté cache
un érotisme à peine voilé. La seconde thématique de l’exposition
est celle de la ville et de la terre, rapport mitigé s’il en
est, surtout dans un continent comme l’Afrique. Pascale Martine
Tayou (Cameroun) propose une installation vidéo, qui reprend
le thème de l’urbanité rurale. Des paysages grandioses et vierges
en côtoient d’autres, envahis par l’urbanisme et les déchets
industriels. Sabah Naïm (Egypte) a photographié dans ses Bruits
du Caire des scènes de la rue, puis les a repeintes sur toile
avec des reliefs en papier journal. La grisaille qui prévaut
sur la ville n’est contrastée que par les regards, les expressions
et les sourires des Cairotes.
La troisième et dernière partie de l’exposition
traite de la relation entre le corps et l’esprit, si inhérente
à l’essence même du continent. Wangechi Mutu (Kenya) expose
quatre tableaux, encre et collage, dont A Passing Thought Such
Frightening Ape et In Killing Fields Sweet Butterfly Ascend,
qui à eux seuls signifient toute la complexité, la beauté poignante
et l’hybridité de l’Africain. Ses femmes sont mutantes et sensuelles,
son œuvre d’une subtilité rare.
Africa Remix est une manifestation magistrale,
décisive, incontournable. L’art moderne peut être nébuleux ou
mièvre, ici rien de tel. Chaque pièce exposée est un véritable
chef-d’œuvre, témoin d’une créativité sans bornes, sans limites,
d’une réalité multiculturelle que l’on n’a peut-être pas choisie,
mais à laquelle on se confronte sans fausse honte, avec sagesse.
Elle répond à tous les clichés et mythes que l’on peut avoir
sur l’Afrique et pose des questions fondamentales. L’Afrique,
un continent moribond, obscur ? La beauté et le sens fabriqués
par ses artistes redonnent, en tout cas, foi en l’Humain .
|
Maya Al-Qalioubi |
|
Retour
au Sommaire |
|
| Africa Remix, l’art contemporain
d’un continent. Jusqu’au 8 août, au Centre Pompidou. |
|
|