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Le retour de Garang au Soudan
Par Hassan Abou-Taleb
Rédacteur en chef du Rapport stratégique arabe

L’accueil réservé par des milliers de Soudanais au leader du mouvement populaire pour la libération du Soudan le 19 juin est un indice indéniable que le Soudan a entamé une nouvelle ère de paix civile. Mais ce n’est cependant qu’une paix incomplète. Il n’y a pas longtemps, cet homme n’était qu’un simple dirigeant de la rébellion du sud. Aujourd’hui, il est devenu le premier adjoint du président soudanais. Il doit prendre part aux fardeaux du pouvoir et à la prise de décision. Et ce, conformément aux accords de Naivasha et à la Constitution transitoire qui régira le pays pendant les six prochaines années au terme desquelles sera effectué un référendum sur le droit à l’autodétermination des Sudistes. Ce sera donc ou bien la préservation d’un Soudan unifié ou la division et la création d’un Etat indépendant au sud.

Le retour de Garang avec les cadres et les dirigeants du mouvement populaire à la capitale nationale signifie beaucoup pour toutes les classes soudanaises qui se sentent oppressées et marginalisées et qui revendiquent un Soudan démocratique régi par la justice dans la répartition des richesses et des postes. Ce qui est le cas dans la région du Darfour, à l’ouest, ainsi que dans les régions de l’Est.

Des quotidiens soudanais ont effectué un sondage express sur ce qu’attend l’homme de la rue du retour de Garang et de sa participation au pouvoir. Les réponses spontanées ont reflété de grands espoirs et ambitions comme l’application de la Constitution transitoire soudanaise fondée sur les accords de paix, la préservation de l’unité du pays, la création d’un véritable modèle démocratique et l’élimination des séquelles de la guerre.

Ces prévisions populaires reflètent une certaine révolution, tout à fait naturelle dans cette phase transitoire ainsi qu’un état d’attente populaire pour passer d’un Etat à un autre, d’un Etat considéré comme plein de contradictions et d’injustices à un autre plus apte à concrétiser les droits publics et privés à la fois. Cependant, si tous ces espoirs et ambitions portent sur la participation de John Garang au pouvoir, ceci signifie un manque de confiance dans les symboles du pouvoir actuel. Cet état de choses suscite de l’inquiétude, surtout que la troïka de la présidence formée par le président Béchir, son premier adjoint John Garang et son deuxième adjoint Ali Osman Taha doit accomplir des missions difficiles. Celles-ci portent notamment sur la reconstruction du Soudan avec toutes ses complications historiques, humaines et religieuses, par l’élimination des séquelles de 20 ans de guerre au sud, par le règlement de la guerre à l’Est et à l’ouest et avant tout par le rétablissement de la confiance mutuelle avec les membres du gouvernement qui sera ultérieurement formé.

Mais ce n’est pas tout. Le gouvernement doit trouver des solutions à de nombreux autres problèmes. La Constitution transitoire ne jouit pas d’un soutien populaire général comme le témoignent les nombreuses critiques adressées par les forces politiques et les grands partis. Dans ce contexte, il convient donc d’élargir la participation pour englober toutes les tendances et appartenances. Bien que les articles 79 et 80 de la Constitution transitoire qualifient le gouvernement de la période transitoire de gouvernement d’unité nationale, il est difficile d’accepter cette qualification. En effet, la situation reflète un accord entre deux parties seulement — le gouvernement de Khartoum et le mouvement populaire — sur la répartition du gouvernement selon un taux de 52 % pour la conférence nationale au pouvoir, 28 % pour le Mouvement populaire, 14 % pour les partis politiques du nord et 6 % pour les partis du sud. Cette répartition concrétise un accord entre deux parties gagnantes et non la volonté du peuple à travers des élections. Seule la formation d’un gouvernement d’unité nationale loin de ces répartitions déterminées peut contribuer au dépassement de cet état d’insatisfaction populaire et politique qui sévit parmi les grandes forces partisanes.

Les problèmes auxquels le gouvernement doit faire face se compliquent davantage à la lumière de l’étrange mélange entre les différents genres de régimes, central, fédéral et confédéral prévu par la Constitution transitoire essentiellement fondée sur les accords de Naivasha. Un fait qui représente un grand dilemme politique et juridique. Ceci est clair en ce qui concerne les prérogatives des Etats du sud et ceux du nord. Les Etats du sud ont le droit d’entrer en contact avec l’étranger sans revenir au gouvernement central de Khartoum. Ils ont aussi le droit de recevoir des aides de développement et de conclure des accords. Par contre, les Etats du nord ne jouissent pas de ces droits. Ils doivent respecter ce que leur dicte le gouvernement central de Khartoum. D’ailleurs, la partie qui bénéficie du droit de conclure des accords et d’obtenir des dons de l’étranger jouit d’une certaine indépendance, comme si le sud était plus proche du confédéralisme et le nord du fédéralisme.

La Constitution transitoire stipule la présence d’un président et de deux adjoints, l’un sudiste et l’autre nordiste. Le premier sera John Garang et le second Ali Osman Taha. Cependant, chacun d’eux a des prérogatives différentes. L’adjoint sudiste possède des prérogatives plus vastes que celles de l’adjoint nordiste qui restera adjoint au niveau des Etats du nord seulement. Par contre, l’adjoint sudiste possède des prérogatives au niveau du Soudan entier. Il occupe en même temps le poste de président du gouvernement sudiste dont l’adjoint aussi est sudiste. De plus, le chef d’Etat soudanais doit consulter son adjoint sudiste dans les affaires de tout le Soudan et obtenir son accord en ce qui concerne certains sujets comme la déclaration de guerre, l’application de l’état d’urgence, l’approbation du budget d’urgence. Par contre, ce n’est pas le cas pour l’adjoint nordiste.

Dans ce contexte, l’article 205 qui détermine le rôle du responsable de la révision générale du budget stipule qu’il lui incombe de réviser les affaires nationales et les affaires des Etats du nord. Cependant, il n’a pas le droit de réviser les affaires financières des Etats du sud. De plus, les travaux du Commissariat des territoires nationaux se limiteront aux Etats du nord car il y a au sud un Commissariat pour les territoires du sud. Ce qui signifie que le contrôle des territoires du sud n’est pas du ressort du pouvoir fédéral. Ce n’est pas mieux pour le Commissariat national du pétrole qui est dominé par le gouvernement du sud et les Etats propriétaires du pétrole. Alors que 2 % seulement des revenus du pétrole reviennent aux Etats dont il est extrait, le reste est équitablement réparti entre le gouvernement national et le gouvernement du sud. Par conséquent, le sud possède ses propres ressources sur lesquelles le gouvernement fédéral n’a aucun pouvoir en plus des 50 % du revenu du pétrole sans oublier qu’un autre taux lui revient en tant que revenu national général. Par contre, les Etats du nord sont privés d’une partie importante des revenus des ressources pétrolières. De plus, le sud disposera d’un régime régional indépendant, d’une Banque Centrale et d’un système bancaire distincts. Ce qui prédit l’émergence d’une entité indépendante.

A la lumière de ces réalités juridiques et constitutionnelles, le nouveau Soudan affrontera de profonds dilemmes qui réclameront beaucoup de sagesse, de patience et de bonnes intentions. Sinon, la situation sera désastreuse .

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