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Enfance. 28 enfants de 9 pays arabes ont pris la parole lors de la conférence régionale organisée le mois dernier au Caire par le Conseil national de l’enfance et de la maternité, en coopération avec l’Unicef. Ils ont parlé de la violence dont ils ont été victimes et de la situation dans leur pays. Témoignages.

Contre la fatalité de la violence

Violences verbale, physique ou abus sexuel. Ces 3 formes de maltraitance ont été dévoilées par des enfants qui ont participé à la conférence régionale qui s’est tenue au Caire du 27 au 29 juin dernier. Ils sont venus plein d’entrain de leurs pays pour défendre la cause des enfants et essayer de changer les attitudes injustes envers eux. « Pour la première fois, des enfants parlent. Eux seuls sont capables d’exprimer leurs sentiments, de parler de leurs expériences ou témoigner des conséquences des mauvais traitements », affirme l’ambassadrice Mouchira Khattab, secrétaire générale du Conseil national de l’enfance et de la maternité. Selon elle, ni les Nations-Unies ni les experts ne peuvent définir les formes de la violence. Par ailleurs, les études rendues publiques parlent uniquement des enfants impliqués dans les conflits armés ou révèlent de l’impact des guerres sur eux, alors que la violence est quotidienne et doit être dénoncée. Les enfants ont donc pris l’initiative d’évoquer toutes les formes de violence dans leurs pays tout en dénonçant ce phénomène et en insistant à la fin de la conférence pour que de telles révélations ne tombent pas dans l’oubli. Souvent ces enfants subissent la violence comme une fatalité comme Mona Emad, Egyptienne d’origine saïdie, pour qui la violence est un mode d’éducation. C’est seulement le jour où un de ses professeurs l’a humiliée qu’elle a commencé à se poser des questions, car ce comportement odieux l’a choquée. Ce n’est pas la première fois que cette petite brunette de 15 ans participe à une telle conférence. « J’ai assisté à quelques assemblées locales l’été dernier, des séances au cours desquelles on a discuté des problèmes des jeunes et du rôle des médias », dit-elle. Aujourd’hui, elle n’a pas honte de revendiquer ses droits et ose même poser des questions aux responsables. « J’espère rencontrer le ministre de l’Education et lui demander pourquoi le décret qui interdit aux professeurs de battre les élèves n’est pas encore appliqué. Et pourquoi il n’existe pas d’inspection dans les différentes écoles pour s’assurer que les enfants sont bien traités ? », dit-elle. Mona souhaite aborder plusieurs sujets avec le ministre, car selon elle, l’élève passe une grande partie de sa vie en contact avec l’école.

Autre phénomène qui préoccupe l’esprit de Mona, celui des feuilletons qui montrent une attitude trop rigoriste envers les filles, sous prétexte que c’est la bonne manière de les éduquer, une chose absurde.

Mohamad Héneina, 17 ans, Libanais de Saïda (ville située au sud), explique que dans son pays les filles vivent le même problème.Et ce, même si les médias montrent une idée faussée de la Libanaise libérée. « La réalité est tout autre. Beaucoup de parents empêchent leurs filles de sortir de la maison et même d’aller à l’école pour éviter qu’elles ne tombent amoureuses, ce qui représenterait un grand déshonneur pour les familles qui vivent dans les villages », dit-il. Mohamad estime que ces traditions doivent être abolies et qu’il faut trouver une issue pour bannir les idées rétrogrades qui privent la fille de son droit le plus élémentaire qui est l’éducation. Pour Mohamad, le fait de priver une personne de l’éducation est une forme d’agression pire que les coups que l’on peut affliger à quelqu’un. Mohamad parle comme un adulte. Il a même porté une cravate lors de la session de clôture de la conférence pour se donner plus de contenance. Pourtant, il n’est pas complètement satisfait de son intervention. « Je n’ai pas eu l’opportunité d’aborder tous les problèmes auxquels nous, les enfants, faisons face dans notre pays. Le travail des enfants est aussi une sorte de violence. Ils ont un patron qui les nourrit chichement, un seul repas maigre la journée au point que certains s’évanouissent dans la rue à cause de la malnutrition ». Mohamad essaye à travers une ONG dont il est membre au Liban d’être à l’écoute des enfants qui travaillent et fait tout son possible pour qu’ils ne commencent pas le travail très tôt. Mais il voit que c’est insuffisant. Selon lui, les organisations internationales doivent jouer un rôle plus efficace auprès des pays pour mieux protéger les enfants. La crise économique n’est pas toujours la cause de la maltraitance. Si Mohamad est présent aujourd’hui, ce n’est pas forcément parce que lui-même a été maltraité, mais parce qu’il a vu son père faire du travail pour les autres et notamment pour les enfants, ce qu’il lui a fait prendre conscience de l’importance de ce problème. Ainsi, Mohamad est là en expert.

Appartenir à une tribu chez les Arabes du Golfe peut aussi engendrer une autre forme de violence. « Vous risquez d’être mêlé à un conflit tribal où l’arme blanche fait partie du rixe et l’on peut facilement vous pointer un crayon dans le nez ou à l’oreille. Ce qui peut se passer d’ailleurs au sein d’une école », raconte Youssef Al-Hamadi, 14 ans, Qatari, nommé secrétaire général des écoles préparatoires au Qatar. Sa mission est bien difficile. Jouer le rôle d’intermédiaire entre le directeur de l’école et les élèves n’est pas une simple affaire. Selon ses propos, il faut beaucoup de clairvoyance et savoir proposer des idées cohérentes pour résoudre les problèmes des élèves. « Des élèves ont été victimes de la violence rien que parce qu’ils appartenaient à une tribu plutôt qu’une autre », confie Youssef. Son souhait est d’en finir avec ce problème. Sensibiliser les gens n’est donc pas une mince affaire et les obstacles sont nombreux. L’éducation est donc primordiale, même si souvent ces enfants héritent des problèmes de leurs parents.

En fait, la plupart de ces enfants sont actifs toute l’année et non pas uniquement lors des conférences. Cependant, si Mohamad travaille à travers des ONG et Youssef au sein d’une école, d’autres n’ont pas cette chance.

Khadiga Nabil, 14 ans, est soudanaise. Elle essaye de travailler avec les moyens du bord. Elle estime d’ailleurs que le manque de moyens n’est plus une barrière pour sensibiliser les citoyens. Chez elle, à Khartoum, le souk est le lieu idéal pour rencontrer des gens qui viennent lui exposer leurs tracas. « On ne possède pas de salles de conférence, ni de microphones. Peu importe, l’essentiel est que le message soit transmis et ce qui compte c’est la conviction ». Khadiga pense qu’il faut encore beaucoup de temps pour que l’enfant soudanais n’ait plus à subir les mauvais traitements et devenir un être humain au sens propre du mot. Du haut de ses 14 ans, Khadiga ne manque pas d’expérience et sait de quoi elle parle.

Elle a rencontré des enfants venus du Darfour, victimes d’agressions sexuelles, ou encore des enfants qui sont exploités dans le travail. Elle pense que le problème majeur de son pays c’est qu’avec toutes ces guerres, des générations ont été sacrifiées et avec, les hommes de l’avenir. « On peut s’adapter aux problèmes qui nous viennent de l’extérieur mais lorsqu’il s’agit d’une violence émanant des professeurs vis-à-vis des garçons, c’est aberrant ». Khadiga raconte que son frère est victime de mauvais traitements à l’école. Il est battu au moins une ou 2 fois par semaine. Les professeurs flagellent les élèves. « Nous voyons tellement de violence autour de nous que celle-ci est presque devenue normale ».

Si la violence physique fait partie des coutumes de certains pays, la consommation de la drogue est un usage courant au Yémen. Prendre le qat lors des rencontres familiales ou dans les occasions est le signe d’intégration sociale. « Dès l’âge de 5 ans, l’enfant commence à en prendre. Cela fait partie des coutumes du pays », explique Alaa Al-Haïfi, 15 ans, Yéménite et membre du Parlement des juniors. Elle a compris très tôt car son père est médecin et lui a toujours fait part du danger d’une telle drogue. Selon elle, si la drogue est un danger pour les adultes, elle représente violence contre les enfants. Pour elle, c’est détruire l’innocence des enfants mais aussi les cerveaux du pays, car prendre cette drogue, au quotidien, est un meurtre à long terme. Pourtant, Alaa semble très pessimiste. « Avant d’aborder ce sujet, je voudrais dire que tous les efforts que je déploie sont voués à l’échec, car les responsables eux-mêmes prennent cette drogue et elle est permise pour tout le monde », dit-elle en esquissant un sourire .

Dina Ibrahim
« Un enfant agressé n’a personne à qui parler »

Raymond Janssens, représentant de l’Unicef en Algérie, estime que les gouvernements doivent envisager la question de l’enfance comme un capital de développement.

Al-Ahram Hebdo : En quoi une telle conférence est-elle importante ?

Raymond Janssens : Le thème va bien au-delà de la protection des enfants. On ne peut pas penser à un développement s’il existe encore des freins pareils au nom du non-respect des droits des enfants. C’est très important que cette conférence ait lieu maintenant. Ce sont des consultations régionales qui se font dans le monde entier, surtout au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qui est une région très dynamique. Et cette conférence reconnaît que beaucoup de choses ont été faites en faveur des enfants, mais beaucoup de choses restent à faire.

— Comment évaluez-vous la situation des enfants dans la région ?

— Le taux de mortalité infantile a beaucoup diminué. Auparavant, 150 enfants sur 1 000 mouraient, alors qu’actuellement ce nombre a diminué. Il est de 30 à 40 sur 1 000 grâce à la vaccination ; et beaucoup plus d’enfants sont scolarisés, y compris les filles. En termes de comparaison, le progrès est significatif par rapport aux 15 dernières années. Bref, nous espérons que cette évolution continue.

— A votre avis, par où faut-il commencer pour lutter contre le fléau de la violence ?

— Je pense que la pauvreté est une forme de violence à ne pas oublier parce que l’enfant vit la pauvreté d’une façon différente. Ça peut négativement influencer sur sa scolarité, son épanouissement, son développement en général. Nier à l’enfant l’attention, la compassion, l’amour et l’encouragement dont il a besoin est une forme de maltraitance. Il ne faut pas exploiter la pauvreté comme excuse pour ne rien faire. Quand on calcule combien ça coûte à la nation un enfant exploité dans le travail, il revient plus cher que ce qu’il rapporte à la maison. Il rate son développement intellectuel. Le fait de vivre dans la délinquance est toujours un danger. Un enfant à l’école est mieux protégé et peut contribuer au développement de la famille, de la communauté et de la nation.

Pour assurer un meilleur développement, toutes les nations doivent respecter la convention des droits de l’enfant que tous les pays ont ratifiée. Ils ont l’obligation d’appliquer les droits des enfants.

— Quel est le rôle de l’Unicef ?

— La consultation régionale va aboutir à une étude globale mandatée par l’Assemblée générale des Nations-Unies et signée par le secrétaire général. Cette étude va être publiée en septembre 2006 au niveau des Nations-Unies. C’est la première fois dans l’histoire qu’une initiative mondiale sur la violence est prise. Tout le monde espère que chaque gouvernement et les ministres concernés vont fortement contribuer pour lutter contre toutes les formes de violence et qu’ils prendront des mesures pour arrêter la maltraitance des enfants.

Sur un autre plan, nous avons des manuels de formation pour les assistants sociaux, les juges et les gens qui travaillent dans les institutions pénitentiaires pour mieux encadrer les enfants délinquants. Nous allons financer les échanges d’expérience entre les pays pour soutenir les alternatives positives afin de mieux s’occuper de l’enfant en conflit et prendre des mesures préventives. Des fonds seront débloqués pour faciliter des réformes judiciaires. Parmi les priorités de l’Unicef, le travail avec les médias pour créer une stratégie de communication avec un message central qu’un enfant est un être humain et on doit le respecter.

— Que pensez-vous de la participation des enfants à cette conférence ?

— On doit développer l’attitude d’écouter les enfants pour qu’ils puissent participer. Par ailleurs, on encourage chaque nation à développer un code de protection de l’enfant. Ça peut être une ligne rouge au niveau de chaque région car un enfant agressé n’a personne à qui il peut parler

Propos recueillis par D. I.
 

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