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Khaïri Chalabi, qui vient de recevoir le prix d'Estime de l'Etat, dépeint les bas-fonds de la ville, la marge de la marge, un univers régi par la « justice » de la violence. Nous publions une nouvelle tirée de son recueil Adl al-massamir.

Redressage des clous

Mon père me remit entre les mains de maître Badr Mahmoud, le plus célèbre et le plus ancien menuisier de notre village, en lui disant :

— Je veux que tu en fasses un homme de métier. Sois sévère avec lui. Fais de lui ce que bon te semble ; moi je m'en suis lavé les mains. Et, pour lui montrer qu'il parlait sérieusement et lui donner un échantillon du traitement qu'il voulait le voir m'infliger, il me donna une volée de gifles qui fit jaillir des étincelles rouges de mes yeux. Je portai la main à mes yeux et tombai à terre en criant de toutes mes forces comme pour tenter d'éteindre le feu qui brûlait mes yeux. Pourtant, il n'y avait aucune raison à cela, si ce n'était le fait que j'avais demandé à aller à l'école et que mon père n'avait pas de quoi payer mes frais scolaires. Par ailleurs, je ne pouvais, vu mon jeune âge, me présenter à l'embauche, ce qui faisait qu'il ne pouvait plus supporter jusqu'à mon existence comme si j'étais devenu le seul et unique obstacle à sa vie et à sa fortune. Une nuit, alors que j'étais allongé à côté de mes frères et sœurs, sur une natte à même le sol, je l'entendis dire à ma mère, sur un ton réprobateur et plein de sarcasme :

— Ecole ?! Il veut faire son effendi ! Comme si le pays manquait d'effendis ! Dès demain, il va commencer à apprendre un métier qui le fera vivre ! Il doit apprendre la soumission et savoir que Dieu est juste et au-dessus de tout !

Au même moment, tout en l'écoutant, ma mère m'épouillait en glissant sa main rugueuse sous ma tunique usée jusqu'à la corde. Elle capturait entre ses doigts le poux gorgé de sang et le faisait éclater entre ses dents. Le bruit du poux explosant entre les dents de ma mère battait la mesure du rythme familier des allées et venues de ses mains entre sa bouche et mes côtes. Je m'attendais à ce qu'elle trouvât quelque chose à dire, mais elle demeura silencieuse ; peut-être parce que sa bouche était occupée à quelque chose de plus important. La défense de mon sang que suçait cette vermine pernicieuse ne pouvait être complètement assouvie qu'en écrasant cet insecte entre ses dents. C'était sans doute cela qui l'empêchait de prononcer ne serait-ce qu'un mot pour défendre mon avenir qui était menacé d'anéantissement. A ce moment, je sentis que sa main commençait à me déranger et je me mis à me retourner dans mon sommeil feint, afin de gêner la circulation de sa main entre mes côtes.

Contrariée, elle m'assena alors un coup sur la bouche de sa main lourde. Comme je m'apprêtai à pleurer de douleur, elle me pinça violemment la cuisse en me murmurant : « Chchcht … ferme-la ! ». Je me fis donc violence jusqu'au moment où mon père sortit pour la prière de l'aube. Je donnais ensuite libre cours à mes sanglots. Plus je pleurais et plus elle me donnait de gifles pour me faire taire. Comme mes sanglots redoublaient, ses gifles redoublaient elles aussi et elle me menaçait d'enfouir ma tête dans les latrines si je venais à réveiller mes frères et sœurs de leur doux sommeil. Fatigué de pleurs, je sombrais alors dans le sommeil. Pour un court instant, car à peine avais-je commencé à en goûter le plaisir reposant que j'en fus tiré par une main qui me secouait brutalement. Le soleil était déjà haut dans le ciel et mon père, debout dans le vestibule, m'attendait. Puisant à l'aide d'un broc de l'eau dans une jarre installée sur un socle de ciment, dans un coin du vestibule, je me lavai le visage, puis j'avalai une moitié de galette de pain accompagnée de deux navets, faisai passer le tout avec un verre d'eau et emboîtai le pas à mon père. Le maître artisan me souleva de sa grosse main couverte d'une pilosité drue, et esquissa un sourire qui découvrit de grosses dents, jaunes et proéminentes. Sa bouche semblait être une fissure dans un mausolée qui menacerait ruine. Il dit :

— Bien, bien ! Tu n'as pas encore su ce que raclée veut dire. Mets-toi bien ça dans la tête : moi je ne frappe qu'avec le marteau ! Puis, il me chargea de la première tâche à laquelle je devais m'atteler pour la maîtrise à la perfection. Il me présenta une petite caisse en bois remplie à ras bord de vieux clous rouillés, tordus, entortillés, qu'on avait arrachés à de vieux morceaux de bois qui avaient été des portes, des fenêtres, des roues de noria et des planches de plafonds. Il me donna la caisse, une pièce en fer lourde et qui ressemblait à une enclume, ainsi qu'un marteau et m'ordonna de redresser ces clous un à un. Je devais tenir le clou par sa tête aplatie, poser sa tige sur l'enclume et taper dessus avec le marteau en le tournant et le retournant jusqu'à ce qu'il ait retrouvé sa forme originelle et devienne à nouveau utilisable. Une tâche pénible et un véritable supplice. Les coups de marteau s'abattaient plusieurs fois sur mes doigts avant de frapper une seule fois le clou. Mes mains étaient souillées de rouille et mes doigts, tuméfiés, étaient devenus source d'une douleur lancinante qui n'en finissait pas. Malgré cela, mon travail ne plaisait pas à maître Badr qui prenait plaisir à me surveiller de loin, puis à me surprendre par sa main qui s'abattait sur ma nuque comme un battoir, me jetant visage contre terre :

— Applique-toi à ton travail ! Une demi-journée pour redresser dix clous ?!

Après cela, mes mains tremblaient et, à travers mes larmes qui coulaient, le clou me semblait double. Je m'essuyais alors avec la manche de ma tunique sale et humide de sueur. Mais, même si j'appris à bien redresser les clous, je ne pus acquérir la cadence demandée, ce qui m'attirait des coups avec toutes les armes disponibles : un manche en bois d'un marteau sur mon front, un gourdin qui servait à conduire les ânes, un morceau de madrier sur les côtes, un maillet lancé de loin contre ma poitrine, la caisse contenant les clous, les crottes des bestiaux, la bouilloire à thé. Tout cela ne faisait qu'ajouter à mon désarroi et à ma maladresse.

Je marchais derrière maître Badr Mahmoud, portant la scie à refendre en bandoulière, tel un fusil, le maillet dans une main, le marteau et la gouge dans l'autre. Tout le long de ces derniers jours, nous étions occupés à monter un étage en bois, à deux pièces, au-dessus d'une grande demeure. Maître Badr était particulièrement astucieux dans ce genre d'entreprise. Il montait les murs dans l'atelier — un assemblage de madriers en bois solide sur lesquels il collait de fines feuilles de placage. Les murs ainsi assemblés étaient transportés vers la maison sur laquelle ils devaient être montés. Au préalable, maître Badr avait creusé des emboîtures au sommet des murs. Les panneaux de bois étaient alors hissés à l'aide de cordages, encastrés dans les emboîtures aménagées et fixés à l'aide de pièces métalliques et de rivets. L'ensemble était ensuite consolidé par des chevilles métalliques qui reliaient fermement les panneaux aussi bien entre eux qu'au sol. Au-dessus des murs, ainsi fixés, il étendait des lattis de bois. Puis, de l'intérieur, s'aidant d'un escabeau, au sommet duquel il installait une planche sur laquelle il s'asseyait en tailleur, il clouait solidement les lattis aux panneaux muraux. A ce moment de l'opération, je devais monter le plus près de lui sur l'escabeau, avec tout l'outillage, pour lui tendre les clous et les outils, en fonction de ses besoins, en des mouvements que j'avais parfaitement maîtrisés. Nous avions fini de monter les murs au-dessus de la demeure de Hag Sayed Chaout. Après la prière de l'après-midi, nous commencions à installer la toiture sous les regards d'une foule nombreuse de curieux, enfants et adultes, qui sortaient de la mosquée Al-Asarwa, située en face de la maison. Tous étaient ébahis par la métamorphose de la demeure de Hag Chaout. Pour eux, elle avait pris l'allure d'un château, avec ses deux étages. Qu'est-ce que ça allait être, une fois les murs de bois peints de couleurs chatoyantes ? Je commençais à éviter de regarder vers le bas à partir de cette hauteur vertigineuse et à craindre lvisage du maître, qui avait l'habitude de se renfrogner à cette heure de la journée, quand tardait à revenir le gamin qu'il avait envoyé lui acheter son morceau d'opium chez Sayed Al-Gammal, dans la ferme Sabbah. Les démons commençaient à s'agiter sur son visage, la bave lui coulait aux commissures des lèvres, et son nez coulait tellement qu'il était obligé de s'essuyer avec la manche de son pull sale. Il n'en demeurait pas moins concentré sur son ouvrage, enfonçant les clous avec dextérité et savoir-faire.

Mais c'était sur moi qu'il déversait son ire :

— Magne-toi ! Le marteau, fils de pédéraste ?! Est-ce que j'ai demandé le marteau ? J'ai dit le pied-de-biche, espèce d'animal ! Passe-moi la tenaille, vite ! Tout cela parce qu'un clou s'était tordu sous ses coups rapides et nerveux. Je lui passai le pied-de-biche en premier, comme il me l'avait demandé, et en réponse, il me donna un coup au front, de sa grosse main dure, un coup qui me remua violemment le cerveau. Il jeta le pied-de-biche à côté de lui, ce qui signifiait qu'il attendait la tenaille. Mais à cet instant, dans mon trouble, la tenaille devint invisible à mes yeux. Je me mis à tourner autour de moi-même, tel un étourdi, au point que je faillis glisser entre les lattes. Vers le crépuscule, le gamin revint avec le morceau d'opium et le maître décida de finir le travail à la lumière de la lampe à pétrole. En plus de ma tâche, j'avais une nouvelle mission : rapprocher la lampe de lui chaque fois qu'il s'en éloignait. Je devais faire ça avec une infinie précaution, afin de ne pas faire tomber la ratine, ce qui nous aurait obligés à en acheter une autre et à perdre du temps à la rallumer. Mais ce que je craignais finissait toujours par arriver. Dans ma précipitation, en tendant la tenaille au maître, je heurtai la ritina et la fit tomber. La lampe émit un bruit rauque et s'éteignit. Je me recroquevillai alors dans un coin éloigné, tremblant de peur, en attendant qu'on eût rapporté une nouvelle ratine, que l'on montât et qu'un des hommes se chargeât de porter la lampe jusqu'à ce qu'on eût fini d'installer le toit.

Je crus que le maître faisait mine d'oublier de me punir. Las ! Avant de descendre du nouveau toit vers le plafond du premier étage, il me fit signe et je m'approchai. Il referma ses deux mains sur mes chevilles puis, serrant fortement les pans de ma tunique autour de mes jambes, il me balança dans le vide. J'avais la tête en bas et les pieds en l'air, retenu par un bout de ma tunique et lui me criait, entre ses dents :

— Alors ! Je te lâche et tu te brises le cou ?!

Je hurlais en vain. Il prit le pan de ma tunique noué autour de mes chevilles, le passa au-dessus d'une latte et l'y fixa à l'aide d'un clou, puis deux, puis trois, puis quatre. Il m'abandonna ainsi, me balançant dans le vide et descendit en arrangeant sa tunique avant d'allumer une cigarette. Au moment de sortir, pour aller chez lui, il regarda vers le haut et me lança que pour me punir, il allait me laisser ainsi jusqu'au matin.

Cinquante ans sont maintenant passés et pourtant, j'ai toujours la sensation d'être accroché par le pan de ma tunique, les pieds en l'air et la tête se balançant dans le vide .

Traduction de Djamel Si-Larbi


Khaïri Chalabi

Né en 1938, il a commencé sa carrière d'écrivain en 1958. Son œuvre éclectique dépasse actuellement les 53 livres. Elle comprend des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des écrits pour la télévision et la radio. Pour gagner sa vie, il a dû faire des petits boulots, d'où l'univers romanesque que l'on retrouve dans son écriture, essentiellement basée sur des expériences vécues. Parmi les nouvelles qu'il a publiées : Al-Watad (La Corde), en 1984, qui a été adaptée en feuilleton télévisé et Lahs al-enab (Lécher les raisins), publiée en 1993. Tous les deux traitant du monde de la famille, de l'image du père et du conflit des générations. Sa nouvelle Sareq al-farah (Voleur de noces, 1991), tirée du recueil du même nom, a été quant à elle adaptée au cinéma par Daoud Abdel-Sayed. Il vient de recevoir le prix d'Estime de l'Etat en littérature.

 

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