| Mon père me
remit entre les mains de maître Badr Mahmoud, le plus célèbre
et le plus ancien menuisier de notre village, en lui disant
:
— Je veux que
tu en fasses un homme de métier. Sois sévère avec lui. Fais
de lui ce que bon te semble ; moi je m'en suis lavé les mains.
Et, pour lui montrer qu'il parlait sérieusement et lui donner
un échantillon du traitement qu'il voulait le voir m'infliger,
il me donna une volée de gifles qui fit jaillir des étincelles
rouges de mes yeux. Je portai la main à mes yeux et tombai
à terre en criant de toutes mes forces comme pour tenter d'éteindre
le feu qui brûlait mes yeux. Pourtant, il n'y avait aucune
raison à cela, si ce n'était le fait que j'avais demandé à
aller à l'école et que mon père n'avait pas de quoi payer
mes frais scolaires. Par ailleurs, je ne pouvais, vu mon jeune
âge, me présenter à l'embauche, ce qui faisait qu'il ne pouvait
plus supporter jusqu'à mon existence comme si j'étais devenu
le seul et unique obstacle à sa vie et à sa fortune. Une nuit,
alors que j'étais allongé à côté de mes frères et sœurs, sur
une natte à même le sol, je l'entendis dire à ma mère, sur
un ton réprobateur et plein de sarcasme :
— Ecole ?! Il
veut faire son effendi ! Comme si le pays manquait d'effendis
! Dès demain, il va commencer à apprendre un métier qui le
fera vivre ! Il doit apprendre la soumission et savoir que
Dieu est juste et au-dessus de tout !
Au même moment,
tout en l'écoutant, ma mère m'épouillait en glissant sa main
rugueuse sous ma tunique usée jusqu'à la corde. Elle capturait
entre ses doigts le poux gorgé de sang et le faisait éclater
entre ses dents. Le bruit du poux explosant entre les dents
de ma mère battait la mesure du rythme familier des allées
et venues de ses mains entre sa bouche et mes côtes. Je m'attendais
à ce qu'elle trouvât quelque chose à dire, mais elle demeura
silencieuse ; peut-être parce que sa bouche était occupée
à quelque chose de plus important. La défense de mon sang
que suçait cette vermine pernicieuse ne pouvait être complètement
assouvie qu'en écrasant cet insecte entre ses dents. C'était
sans doute cela qui l'empêchait de prononcer ne serait-ce
qu'un mot pour défendre mon avenir qui était menacé d'anéantissement.
A ce moment, je sentis que sa main commençait à me déranger
et je me mis à me retourner dans mon sommeil feint, afin de
gêner la circulation de sa main entre mes côtes.
Contrariée, elle
m'assena alors un coup sur la bouche de sa main lourde. Comme
je m'apprêtai à pleurer de douleur, elle me pinça violemment
la cuisse en me murmurant : « Chchcht … ferme-la ! ». Je me
fis donc violence jusqu'au moment où mon père sortit pour
la prière de l'aube. Je donnais ensuite libre cours à mes
sanglots. Plus je pleurais et plus elle me donnait de gifles
pour me faire taire. Comme mes sanglots redoublaient, ses
gifles redoublaient elles aussi et elle me menaçait d'enfouir
ma tête dans les latrines si je venais à réveiller mes frères
et sœurs de leur doux sommeil. Fatigué de pleurs, je sombrais
alors dans le sommeil. Pour un court instant, car à peine
avais-je commencé à en goûter le plaisir reposant que j'en
fus tiré par une main qui me secouait brutalement. Le soleil
était déjà haut dans le ciel et mon père, debout dans le vestibule,
m'attendait. Puisant à l'aide d'un broc de l'eau dans une
jarre installée sur un socle de ciment, dans un coin du vestibule,
je me lavai le visage, puis j'avalai une moitié de galette
de pain accompagnée de deux navets, faisai passer le tout
avec un verre d'eau et emboîtai le pas à mon père. Le maître
artisan me souleva de sa grosse main couverte d'une pilosité
drue, et esquissa un sourire qui découvrit de grosses dents,
jaunes et proéminentes. Sa bouche semblait être une fissure
dans un mausolée qui menacerait ruine. Il dit :
— Bien, bien
! Tu n'as pas encore su ce que raclée veut dire. Mets-toi
bien ça dans la tête : moi je ne frappe qu'avec le marteau
! Puis, il me chargea de la première tâche à laquelle je devais
m'atteler pour la maîtrise à la perfection. Il me présenta
une petite caisse en bois remplie à ras bord de vieux clous
rouillés, tordus, entortillés, qu'on avait arrachés à de vieux
morceaux de bois qui avaient été des portes, des fenêtres,
des roues de noria et des planches de plafonds. Il me donna
la caisse, une pièce en fer lourde et qui ressemblait à une
enclume, ainsi qu'un marteau et m'ordonna de redresser ces
clous un à un. Je devais tenir le clou par sa tête aplatie,
poser sa tige sur l'enclume et taper dessus avec le marteau
en le tournant et le retournant jusqu'à ce qu'il ait retrouvé
sa forme originelle et devienne à nouveau utilisable. Une
tâche pénible et un véritable supplice. Les coups de marteau
s'abattaient plusieurs fois sur mes doigts avant de frapper
une seule fois le clou. Mes mains étaient souillées de rouille
et mes doigts, tuméfiés, étaient devenus source d'une douleur
lancinante qui n'en finissait pas. Malgré cela, mon travail
ne plaisait pas à maître Badr qui prenait plaisir à me surveiller
de loin, puis à me surprendre par sa main qui s'abattait sur
ma nuque comme un battoir, me jetant visage contre terre :
— Applique-toi
à ton travail ! Une demi-journée pour redresser dix clous
?!
Après cela, mes
mains tremblaient et, à travers mes larmes qui coulaient,
le clou me semblait double. Je m'essuyais alors avec la manche
de ma tunique sale et humide de sueur. Mais, même si j'appris
à bien redresser les clous, je ne pus acquérir la cadence
demandée, ce qui m'attirait des coups avec toutes les armes
disponibles : un manche en bois d'un marteau sur mon front,
un gourdin qui servait à conduire les ânes, un morceau de
madrier sur les côtes, un maillet lancé de loin contre ma
poitrine, la caisse contenant les clous, les crottes des bestiaux,
la bouilloire à thé. Tout cela ne faisait qu'ajouter à mon
désarroi et à ma maladresse.
Je marchais derrière
maître Badr Mahmoud, portant la scie à refendre en bandoulière,
tel un fusil, le maillet dans une main, le marteau et la gouge
dans l'autre. Tout le long de ces derniers jours, nous étions
occupés à monter un étage en bois, à deux pièces, au-dessus
d'une grande demeure. Maître Badr était particulièrement astucieux
dans ce genre d'entreprise. Il montait les murs dans l'atelier
— un assemblage de madriers en bois solide sur lesquels il
collait de fines feuilles de placage. Les murs ainsi assemblés
étaient transportés vers la maison sur laquelle ils devaient
être montés. Au préalable, maître Badr avait creusé des emboîtures
au sommet des murs. Les panneaux de bois étaient alors hissés
à l'aide de cordages, encastrés dans les emboîtures aménagées
et fixés à l'aide de pièces métalliques et de rivets. L'ensemble
était ensuite consolidé par des chevilles métalliques qui
reliaient fermement les panneaux aussi bien entre eux qu'au
sol. Au-dessus des murs, ainsi fixés, il étendait des lattis
de bois. Puis, de l'intérieur, s'aidant d'un escabeau, au
sommet duquel il installait une planche sur laquelle il s'asseyait
en tailleur, il clouait solidement les lattis aux panneaux
muraux. A ce moment de l'opération, je devais monter le plus
près de lui sur l'escabeau, avec tout l'outillage, pour lui
tendre les clous et les outils, en fonction de ses besoins,
en des mouvements que j'avais parfaitement maîtrisés. Nous
avions fini de monter les murs au-dessus de la demeure de
Hag Sayed Chaout. Après la prière de l'après-midi, nous commencions
à installer la toiture sous les regards d'une foule nombreuse
de curieux, enfants et adultes, qui sortaient de la mosquée
Al-Asarwa, située en face de la maison. Tous étaient ébahis
par la métamorphose de la demeure de Hag Chaout. Pour eux,
elle avait pris l'allure d'un château, avec ses deux étages.
Qu'est-ce que ça allait être, une fois les murs de bois peints
de couleurs chatoyantes ? Je commençais à éviter de regarder
vers le bas à partir de cette hauteur vertigineuse et à craindre
lvisage du maître, qui avait l'habitude de se renfrogner à
cette heure de la journée, quand tardait à revenir le gamin
qu'il avait envoyé lui acheter son morceau d'opium chez Sayed
Al-Gammal, dans la ferme Sabbah. Les démons commençaient à
s'agiter sur son visage, la bave lui coulait aux commissures
des lèvres, et son nez coulait tellement qu'il était obligé
de s'essuyer avec la manche de son pull sale. Il n'en demeurait
pas moins concentré sur son ouvrage, enfonçant les clous avec
dextérité et savoir-faire.
Mais c'était
sur moi qu'il déversait son ire :
— Magne-toi !
Le marteau, fils de pédéraste ?! Est-ce que j'ai demandé le
marteau ? J'ai dit le pied-de-biche, espèce d'animal ! Passe-moi
la tenaille, vite ! Tout cela parce qu'un clou s'était tordu
sous ses coups rapides et nerveux. Je lui passai le pied-de-biche
en premier, comme il me l'avait demandé, et en réponse, il
me donna un coup au front, de sa grosse main dure, un coup
qui me remua violemment le cerveau. Il jeta le pied-de-biche
à côté de lui, ce qui signifiait qu'il attendait la tenaille.
Mais à cet instant, dans mon trouble, la tenaille devint invisible
à mes yeux. Je me mis à tourner autour de moi-même, tel un
étourdi, au point que je faillis glisser entre les lattes.
Vers le crépuscule, le gamin revint avec le morceau d'opium
et le maître décida de finir le travail à la lumière de la
lampe à pétrole. En plus de ma tâche, j'avais une nouvelle
mission : rapprocher la lampe de lui chaque fois qu'il s'en
éloignait. Je devais faire ça avec une infinie précaution,
afin de ne pas faire tomber la ratine, ce qui nous aurait
obligés à en acheter une autre et à perdre du temps à la rallumer.
Mais ce que je craignais finissait toujours par arriver. Dans
ma précipitation, en tendant la tenaille au maître, je heurtai
la ritina et la fit tomber. La lampe émit un bruit rauque
et s'éteignit. Je me recroquevillai alors dans un coin éloigné,
tremblant de peur, en attendant qu'on eût rapporté une nouvelle
ratine, que l'on montât et qu'un des hommes se chargeât de
porter la lampe jusqu'à ce qu'on eût fini d'installer le toit.
Je crus que le
maître faisait mine d'oublier de me punir. Las ! Avant de
descendre du nouveau toit vers le plafond du premier étage,
il me fit signe et je m'approchai. Il referma ses deux mains
sur mes chevilles puis, serrant fortement les pans de ma tunique
autour de mes jambes, il me balança dans le vide. J'avais
la tête en bas et les pieds en l'air, retenu par un bout de
ma tunique et lui me criait, entre ses dents :
— Alors ! Je
te lâche et tu te brises le cou ?!
Je hurlais en
vain. Il prit le pan de ma tunique noué autour de mes chevilles,
le passa au-dessus d'une latte et l'y fixa à l'aide d'un clou,
puis deux, puis trois, puis quatre. Il m'abandonna ainsi,
me balançant dans le vide et descendit en arrangeant sa tunique
avant d'allumer une cigarette. Au moment de sortir, pour aller
chez lui, il regarda vers le haut et me lança que pour me
punir, il allait me laisser ainsi jusqu'au matin.
Cinquante ans
sont maintenant passés et pourtant, j'ai toujours la sensation
d'être accroché par le pan de ma tunique, les pieds en l'air
et la tête se balançant dans le vide . |