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Egypte. La diplomatie égyptienne est sous le feu des critiques depuis l’assassinat de son chargé d’affaires en Iraq. Le Caire reste cependant déterminé à être présent à Bagdad pour des raisons à la fois économiques et sécuritaires.

Chassé-croisé sanglant

Pas question de faire la même chose tous les jours. Quitter la maison à la même heure, prendre la même route vers l’ambassade ou acheter les journaux au même kiosque. Règle de base sécuritaire, surtout lorsqu’il est question d’un pays aussi infernal comme l’Iraq. Mais ni Ihab Al-Chérif, le chef de la mission diplomatique, ni Mamdouh Qotb, le numéro deux de l’ambassade égyptienne à Bagdad, il y a quelques mois, ne semblent avoir considéré ce code en dépit d’une longue carrière particulièrement sécuritaire. Ils auraient ainsi agi à la traditionnelle, rendant la tâche certainement pas difficile à leurs ravisseurs pour les enlever. Qotb a été libéré et depuis officieusement sanctionné parce qu’il s’était cassé les dents dans le bourbier iraqien. Al-Chérif, lui, n’a pas eu l’occasion d’essuyer une pareille disgrâce, simplement parce que le diplomate a été assassiné. Coup de chance pour l’un et coup de sort pour l’autre. L’un est tombé dans les mains d’amateurs preneurs d’otages et l’autre a été enlevé par la redoutable Al-Qaëda de l’Iraq. Stratégies fort éloignées et motifs aussi (Lire page 5). Mais au Caire, c’est strictement la même tactique, s’il y en avait une, qui a été adoptée. Déclaration tardive, information ambiguë et couverture médiatique médiocre. On est loin d’une mobilisation à l’instar de celle en faveur de Florence Aubenas et de Hussein Hanoun par exemple. En réponse au « verdict de Dieu contre l’ambassadeur des apostats, l’ambassadeur d’Egypte », comme l’affirme la vidéo du groupe d’Abou-Moussab Al-Zarqaoui et où Al-Chérif apparaît les yeux bandés, la présidence égyptienne répond en faisant part de ses condoléances et en affirmant que « cet acte terroriste n’entamera pas le soutien ferme de l’Egypte à l’Iraq et à son peuple ». Le chef de la diplomatie, Ahmad Aboul-Gheit, présent sur le sol libyen, a préféré suivre les travaux du Sommet africain au lieu d’interrompre sa mission et de s’occuper de l’affaire, à l’instar de son homologue français qui avait mené une visite au Proche-Orient pour mobiliser vraiment tout le monde, hommes de politique et de religion, dans l’affaire du kidnapping des deux journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Selon Diaa Rachwan, le spécialiste des mouvements islamistes, « le gouvernement égyptien aurait dû demander aux dirigeants des groupes islamistes, notamment ceux en prison, de lancer un appel aux ravisseurs pour libérer le diplomate, surtout que leur communiqué diffusé sur Internet avant l’exécution du diplomate saluait clairement le rôle des dirigeants islamistes égyptiens. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas contacté les oulémas sunnites iraqiens, qui ont servi d’intermédiaires dans de précédentes affaires ? ». Pour répondre à ces critiques virulentes, Aboul-Gheit avait affirmé que le pays ne peut pas entrer en contact avec les ravisseurs tant qu’eux n’ont pas tenté de le faire. « Que le génie qui a conseillé d’envoyer une délégation égyptienne négocier à Bagdad m’indique où se trouve le groupe qui a enlevé Ihab Al-Chérif », a ironisé le ministre.

La diplomatie égyptienne est-elle en confusion ? Au lendemain de l’assassinat d’Al-Chérif, toute une polémique a tourné autour de son titre au lieu de débattre des conséquences d’un tel acte. Etait-il ambassadeur ou uniquement chef de mission ? Etait-il parti conformément à une décision ministérielle ou un décret présidentiel ? Est-ce pour répondre à cette accusation d’avoir nommé un ambassadeur à Bagdad alors que le pays baigne dans une brutalité inouïe que ces contradictions sont intervenues ? Une démarche qui aurait suscité la colère d’Al-Qaëda, puisqu’il s’agirait du premier diplomate arabe d’un si haut niveau. Hani Khallaf, le ministre adjoint pour les Affaires arabes et le Proche-Orient, affirme que « les responsables iraqiens ont anticipé sur notre démarche de nommer un ambassadeur en Iraq. L’intention existait certes, mais la décision n’avait pas encore été prise ». En quoi ceci change-t-il la situation ? Et pourquoi le gouvernement égyptien n’a-t-il pas démenti les propos d’Iyad Allaoui qui, à sa sortie d’une rencontre avec le président Moubarak, a déclaré que Le Caire allait nommer un ambassadeur dans le pays de l’Euphrate. L’écho a été repris à Washington. Mais Khallaf affirme que le niveau de représentation diplomatique égyptien en Iraq n’a pas changé depuis l’invasion du Koweït.

Le titre d’Al-Chérif n’est pas le seul point qui a mis en relief un soi-disant différend entre les deux régimes iraqien et égyptien. Le chef de la diplomatie a déclaré à la presse que tout diplomate doit bénéficier d’une protection sécuritaire de la part du pays hôte. Mais le régime iraqien est-il en mesure d’assurer sa propre défense ? Bagdad a rejeté la balle dans le camp égyptien. Selon le ministre iraqien de l’Intérieur, le diplomate égyptien est sorti sans escorte et il n’a donc qu’à assumer la responsabilité de ses actes. En tout cas, l’affaire a été soulevée aujourd’hui devant les Nations-Unies. L’Egypte, qui a réussi à obtenir une condamnation du Conseil de sécurité du meurtre d’Al-Chérif, tente encore d’obtenir une escorte internationale pour les diplomates en poste en Iraq. Mais au-delà de cette polémique, pourquoi l’Egypte tient-elle fermement à avoir un chef de mission diplomatique en Iraq ?

La réponse n’est pas facile à trouver, notamment parce que la politique diplomatique égyptienne est très ambiguë, non seulement en Iraq mais dans d’autres points, notamment dans le monde arabe où la complexité de la situation pousse souvent le gouvernement à cacher son jeu. Les quelque 25 000 Egyptiens vivant en Iraq sont bien intégrés, ils sont en majorité mariés avec des Iraqiennes, et n’entrent presque pas en contact avec l’ambassade de leur pays natal. Mais officiellement, l’Egypte est présente en Iraq conformément aux résolutions internationales et tout comme 12 autres pays arabes. Le Caire se dit à la recherche d’une solution politique dans ce pays devenu un « fief de terroristes ». Une question de stabilité et de sécurité surtout. Le régime égyptien craint que l’anarchie ne fasse tache d’huile dans la région mais aussi qu’Al-Qaëda ne commence à recruter des Egyptiens. « Un rôle égyptien est nécessaire en matière de sécurité. Il faut instaurer l’idée de stabilité dans la région, en coordination avec le gouvernement iraqien et les forces de la coalition », précise le responsable du ministère des Affaires étrangères. Ainsi, Le Caire a élaboré un programme de formation de diplomates et techniciens iraqiens par exemple. Un projet d’entraînement de policiers est resté lettre morte depuis le kidnapping de Mamdouh Qotb.

Mais sur le terrain, l’Egypte veut rapprocher les vues entre les différentes communautés, chiites et sunnites en particulier. Makram Mohamad Ahmad, journaliste proche du régime, précise dans son dernier édito à Al-Moussawar que « la mission d’Ihab Al-Chérif était de procéder à un tel rapprochement pour inclure les sunnites dans le dialogue national et dans la gouvernance, mais aussi pour éviter une recrudescence d’affrontements entre ces deux communautés, qui mènerait à une guerre civile iraqienne ». Contacts avec responsables iraqiens et dirigeants tribaux et religieux, pas plus que cela selon Le Caire. Aucun contact donc avec des « groupes activistes sunnites et même des insurgés », comme avait accusé le porte-parole du premier ministre iraqien Ibrahim Jaafari, Laïth Kouba.

Abdallah Al-Achaal, l’ancien ministre adjoint des Affaires étrangères, ne voit aucun mal dans ce cas. Il reproche d’ailleurs au ministère de ne pas avoir eu des liens avec de tels groupes, à l’instar au moins des Américains eux-mêmes.

En plus de cette épineuse affaire de sécurité, le dossier économique et commercial est aussi prioritaire pour l’Egypte. Alors qu’ils ne l’annoncent pas officiellement, les responsables ne cessent d’encourager les hommes d’affaires de tenter d’enlever des contrats en Iraq. La mégentreprise Orascom est déjà présente avec deux filiales, une pour l’immobilier et l’autre pour les téléphones portables. D’autres compagnies œuvrant dans le secteur médical ou dans le fer à béton sont également actives dans le pays de l’Euphrate. L’assassinat d’Al-Chérif sera-t-il lourd de conséquences pour cette présence économique ? Depuis le meurtre de son diplomate à Bagdad, l’Egypte a annoncé une série de mesures, à commencer par la réduction de son personnel à Bagdad. Un responsable sous couvert de l’anonymat a cependant estimé que sur une vingtaine de diplomates et administratifs, il ne restera que deux gardiens. Un nouveau chargé d’affaires sera bientôt nommé, mais il dirigera son travail à partir d’Amman .

Samar Al-Gamal
Karim Farouk

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« La dissolution de l’armée et de la police iraqiennes est une grave erreur américaine »
L’ambassadeur Farouk Riad, ex-chef de la mission diplomatique en Iraq, s’exprime sur l’état d’insécurité qui règne à Bagdad et les intérêts de la présence diplomatique au pays.

Al-Ahram Hebdo : Comment percevez-vous le meurtre de l’ambassadeur égyptien Ihab Al-Chérif ?

Farouk Riad : C’est un acte très dangereux et sauvage que rien ne peut expliquer. Mais les choses ont pris une nouvelle tournure. En effet, les kidnappings pour des raisons politiques étaient très rares. Auparavant, c’étaient de petits actes de chantage afin d’en tirer des profits financiers. Mais cette fois-ci, il y a eu plusieurs agressions organisées contre des représentants diplomatiques de plusieurs pays tels que le Pakistan et le Bahreïn, ce qui a d’ailleurs poussé beaucoup d’experts à nommer ces attentats de « Guerre d’ambassades ». L’objectif est clair, ils veulent forcer les pays à retirer leurs représentants, ce qui mettra le gouvernement iraqien dans une mauvaise situation en plus que cela empêcherait le calme que les Américains cherchent à imposer après l’invasion. Apparemment, cet acte portera ses fruits, puisque plusieurs pays ont déjà commencé les procédures de fermeture de leurs établissements.

— Et comment expliquez-vous ce grave état des choses ?

— C’est un manque d’insécurité et un désordre général. La dissolution de l’armée et de la police iraqiennes et l’humiliation de leurs cadres est une grave erreur de la part des Américains. Ceci a créé un énorme vide sécuritaire, surtout qu’il n’y a pas de professionnels pour pouvoir prendre les choses en main et faire face aux attaques organisées. Beaucoup de groupes terroristes ont pu alors s’infiltrer dans le pays, tels qu’Al-Qaëda, et ont causé d’énormes menaces face à des forces qui n’ont pas d’expérience. Ceci bien sûr à côté de la résistance contre l’occupation américaine et la présence d’anciens cadres qui veulent se venger.

— Dans ces conditions, comment assure-t-on la sécurité et l’intégrité de la mission diplomatique ?

— Normalement, ça revient au pays hôte d’assurer la protection des différentes missions sur place. Mais vu cette situation et le manque d’experts en la matière, nous avons dû assumer une grande partie de la responsabilité. Mais bien sûr, il était très difficile de garantir la sécurité, car ceci nécessite d’énormes ressources que l’Egypte ne peut pas fournir vu le manque de moyens et sa situation financière. Mais après ces derniers incidents, je pense que le gouvernement iraqien va revoir tout son système afin de pouvoir conserver la présence des missions sur place.

— En tant que chef de la première mission diplomatique après l’invasion, quel a été votre rôle dans vos 20 mois de séjour à Bagdad ?

— L’Egypte devait se trouver sur place pour confirmer sa solidarité et son soutien au nouveau gouvernement et peuple iraqiens. En effet, beaucoup d’Iraqiens pensaient que les Arabes les ont laissé tomber deux fois : la première lors du règne de Saddam Hussein qu’ils considéraient comme horrible, alors que le monde arabe était juste là en train d’observer la situation, et la deuxième fut après l’invasion. Là encore les Arabes sont restés parmi les spectateurs. D’un autre côté, il était très important pour l’Egypte d’arriver sur place afin de renforcer les relations économiques et commerciales, et dans ce domaine nous avons enregistré beaucoup de succès.

Et sur un troisième plan, nous devions assurer les intérêts des Egyptiens présents sur le territoire iraqien.

— Et qu’en est-il de ces Egyptiens ?

— Il n’y en a pas beaucoup. A présent, ils sont estimés à 25 000 seulement qui sont tous installés en Iraq de manière quasi définitive. La grande majorité d’entre eux a épousé des Iraqiennes et ont peu de relations avec l’Egypte. Un petit nombre a demandé à rentrer au pays après l’invasion, ce qui a été réalisé mais le reste est toujours là-bas et je ne pense pas qu’ils retourneront.

— Comment voyez-vous l’avenir de l’Iraq ?

— Comme je vous l’ai dit, il y a un désordre complet qui règne dans le pays et il y a beaucoup de conflits internes entre les différents groupes. En effet, il y a plusieurs forces internes et externes qui ne veulent pas que l’Iraq, en tant que grande puissance, soit lié au monde arabe. Or, ce n’est pas la position officielle du gouvernement. Et vu le manque de forces de sécurité nécessaires capables de maintenir l’ordre, la situation restera critique. Je ne pense pas que le calme et la stabilité puissent régner avant plusieurs années.

Propos recueillis par
K. F.

 

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