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Livre. Jean-Pierre Corteggiani, Jean-Yves Empereur et Robert Solé, trois passionnés de l'Egypte, racontent à travers des entretiens publiés dans un nouvel ouvrage comment s'est développé leur amour pour le pays des pharaons.
Les Fous d’Egypte

Ce titre aguichant, « Fous d’Egypte », nous renvoie aux Entretiens (Bayard, Paris 2005) menés par Florence Quentin avec trois de nos célèbres contemporains : Jean-Pierre Corteggiani, Jean-Yves Empereur et Robert Solé. Un livre-témoignage, très vivant, où les auteurs, aiguillonnés par la « tutrice du dialogue », détaillent comment s’est développée leur passion particulière pour l’Egypte et nous invitent à la partager. Tour à tour, au fil des pages, ils nous font comprendre, à leur manière, avec liberté, avec simplicité, pourquoi depuis l’Antiquité elle-même l’Egypte fascine, engendre une « immense passion » que n’épuisent guère les innombrables expositions, conférences, colloques, albums et autre croisières sur le Nil.

Florence Quentin est journaliste et diplômée d’égyptologie. Elle collabore régulièrement au Monde et au Nouvel Observateur. Dès l’âge de 12 ans, elle fait connaissance avec notre pays dont la « grâce biblique », dit-elle, de ses paysages nilotiques la fascine. « Cette terre est une véritable ensorceleuse », avoue-t-elle. Elle a la chance, ensuite, de travailler avec des maîtres érudits et humanistes comme François Daumas, ancien directeur de l’Institut français d’archéologie orientale. Devenue « folle d’Egypte », elle aussi, elle décide d’interroger trois emblématiques « Fous d’Egypte », aux parcours différents mais croisés, pour tenter d’éclairer quelque peu cet étrange phénomène qui ne faiblit pas.

Le volume s’ouvre sur l’entretien avec Jean-Pierre Corteggiani, conseiller scientifique et technique à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire dont il fut longtemps le bibliothécaire. Etincelant historien de l’art, tout s’anime au feu de ses récits. Spécialiste de l’esthétique égyptienne, Corteggiani parle plutôt de « vocation » puisqu’il s’est senti « appelé par quelque chose ». Il vit maintenant depuis trente-six ans en Egypte, s’y installant comme naturellement, heureux de s’immerger dans son ambiance et de privilégier la proximité des monuments tout en se consacrant à la civilisation pharaonique. Capable de lire « en temps réel les hiéroglyphes », nous apprend, dans le second entretien, Jean-Yves Empereur, il participe, en 1994, aux fouilles sous-marines menées par ce dernier. En Egypte, confie Corteggiani, on ressent tout plus intensément. Avec la même émotion intacte, il revit encore aujourd’hui le choc éprouvé lors de l’ouverture à Saqqara de la tombe de Pépi 1er, « quand, nous conte-t-il, ayant poussé la porte d’un hangar accolé à l’époque sur la face ouest de la Grande Pyramide, je me suis trouvé tout à coup devant la barque de Khéops que l’habile Hag Ahmed Youssef venait de remonter ». Pour cet égyptologue, la Grande Pyramide est bien davantage qu’une des images les plus emblématiques de « la civilisation de la pierre ». « Avec elle, affirme Corteggiani, on touche au mythe le plus absolu, comme avec le tombeau d’Alexandre ou encore avec Cléopâtre ».

 

L'amoureux d'Alexandrie

Et nous voici repartis vers la ville-mythe par excellence, Alexandrie, avec le second entretien et Jean-Yves Empereur, l’helléniste baroudeur, qui a réussi à transformer les quelques paragraphes, consacrés à la civilisation hellénistique en Egypte, en un gros chapitre désormais incontournable depuis ses fouilles sous-marines, de sauvetage et ses mises à jour de vestiges archéologiques insoupçonnés, comme Nécropolis — la cité des morts, ses quarante tombes collectives, ses centaines de loculi, ces petites cavités destinées aux inhumations — apparue sous le chantier d’une autoroute, le phare, la redécouverte de plus de cent quarante citernes antiques ou encore les fresques superposées de Kom el-shougafa, « pierre de Rosette » d’un nouveau genre.

Bien sûr l’Egypte le captive, déclare Empereur. Pour cet ancien membre de l'Ecole française d’Athènes dont la carrière commence à Delphes et à Délos, l’Egypte, néanmoins « lui colle aux semelles », et tout particulièrement Alexandrie avec laquelle il renoue dans sa recherche doctorale sur le commerce antique en étudiant les amphores, c’est-à-dire ses principaux secteurs à l’époque hellénistique. C’est en fait l’étude des amphores qui conduit Jean-Yves Empereur à ses premières fouilles sous-marines des années 1980. Alexandrie fascine Empereur par son grouillement, la variété de ses paysages intra muros, une ambiance cosmopolite unique, cultivée et raffinée, chantée par les poètes et les écrivains la multitude de choix à portée de main. Pour un archéologue, c’est un vrai pays de cocagne. Il faut comprendre que, sous les fondations des immeubles du XIXe siècle, on trouve toutes les Alexandries passées. Sur dix à douze mètres, on est ainsi en présence de 2 300 ans d’histoire verticale, d’aujourd’hui à janvier 331, date de la fondation de la ville.

Les ressources et les compétences humaines ont beau être au rendez-vous, c’est le « nerf de la guerre » qui fait défaut. C’est bien le plus frustrant pour Empereur et l’équipe du Centre d’études alexandrines (unité de recherche mixte) qu’il a fondé, surtout quand ils se confrontent à l’architecture civile et aux nombreuses surprises qu’elle réserve, notamment les mosaïques dont l’histoire et l’évolution pendant la période gréco-romaine sont d’une richesse incroyable. A Florence Quentin qui lui demande, en terminant, pourquoi il a préféré poursuivre ses travaux à Alexandrie malgré le poste prestigieux qui lui était offert à l'Ecole française d’Athènes, et de quelle manière le pays avait réussi, encore une fois, à le prendre dans ses rets, à l’instar de tant d’autres Fous d’Egypte, Jean-Yves Empereur confie que si l’Egypte le captive totalement, en effet, il n’a pas pour autant renoncé à suivre la voie qu’il s’était tracée au départ. « A Alexandrie, commente Empereur, je travaille sur le monde grec dans un environnement oriental ». Le choix « amoureux » le plus percutant !


Le révélateur du Tarbouche

Le dernier entretien est celui de Robert Solé, Français d’origine égyptienne. Journaliste et médiateur au Monde, il est aussi l’écrivain qui a fait revivre dans l’inoubliable Tarbouche cette communauté syro-libanaise méconnue jusqu’à lui par les romanciers et qui a été pourtant un des artisans les plus actifs de la renaissance de l’Egypte moderne. C’est aussi l’auteur perspicace du Dictionnaire amoureux de l’Egypte et de l'Egypte, passion française. Eloigné de l’Egypte durant vingt ans, « amnésique volontaire », sa terre natale rattrape au bout du compte Robert Solé et redevient son amour, sa passion, pour tout dire son « Mazag ». Comme il sied à un auteur nourri à deux mondes, Solé évoque dans cet entretien le double exotisme qui scande les rapports complexes entre l’égyptomanie conjuguée à un Orient fantasmé et les fous égyptiens de la France, si on peut dire. Des souvenirs de son enfance dans la cosmopolite Héliopolis, création du baron Empain dans le désert à une quinzaine de kilomètres du Caire, dont Solé prend prétexte pour décrire le climat de tolérance, de solidarité et de liberté caractéristique de l'Egypte d'alors, en passant par les escalades de la pyramide de Khéops (aujourd'hui interdites), nous glissons en arrière insensiblement, d'événement en institution, jusqu'au fondateur de l'Egypte moderne, Mohamad Ali, et à tous les grands hommes principalement français, auxquels celui-ci fit appel pour construire le pays. C'est toute l'histoire de l'Egypte de ces derniers siècles, période méconnue, qui défile ainsi de façon attachante. Mais le côté le plus léger n'est pas oublié. Solé rappelle le mot-clé de l'Egypte, Maalesh, qui signifie tout à la fois, « Ce n'est pas grave », « Ça ne fait rien », « Ce n'est pas important » tandis que le sens de l'humour du peuple égyptien se cristallise dans son goût de la « la nokta », de la blague. Raconter, partager des nokta est une véritable institution : par ce biais, on exprime indirectement une opinion politique, on dénonce l'incurie du pouvoir ou encore tout simplement ltravers sociaux.

Solé, poussé par Florence Quentin, fait la part des choses. Son regard sur l'Egypte n'est pas celui du touriste ou de l'Occidental. Son amour n'est pas aveugle et il y a des choses qu'il n'aime pas, qui lui font mal, comme les tristes retours en arrière, ou dans un autre registre, le caractère devenu chaotique de la circulation automobile et l'indiscipline insupportable des conducteurs.

En conclusion, Solé se penche sur l'évolution des rapports de l’Egypte avec la France que ponctuent trois dates : 1937, 1952, 1956. Actuellement, le climat est à l'ouverture et au dialogue. Ce n'est peut-être plus l'amour-passion du côté des Egyptiens mais un amour-raison, diagnostique Solé, pendant que les Français continuent d'être fascinés par l'Egypte qui, par ailleurs, occupe, politiquement, une place essentielle.

Dès les années 1930, Taha Hussein, nous rappelle Robert Solé, affirmait la vocation méditerranéenne de son pays. Aujourd'hui, il revient à la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie, ce lieu privilégié de rencontre et de liberté, d'illustrer la trame composite de la passion-Egypte : la civilisation pharaonique, le patrimoine arabo-musulman, la culture européenne .

Gisèle Boulad
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