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Colloque. Quarante ans après la disparition de Mohamad Mandour, le Conseil suprême de la culture a organisé la semaine dernière un débat sur l’apport de ce maître à penser de la critique littéraire arabe en comparaison avec Taha Hussein.
La construction du sens chez Mandour

Mohamad mandour (1907-1965) et Taha Hussein demeurent sans doute deux figures de proue de la critique littéraire dans le monde arabe. Les deux sont partis en France pendant plusieurs années où ils ont puisé aux sources de la littérature et du théâtre grecs à l’origine des œuvres théâtrales classiques françaises de Corneille, de Racine, de Molière et d’autres. Les deux critiques partageaient également le même intérêt pour le patrimoine littéraire et poétique arabe classique. Ils exaltaient même ce patrimoine sans cependant s’abstenir de l’analyser et de le critiquer méthodiquement à la lumière de leurs interactions culturelles avec l’Europe des années 1930 et 40. La question qui se pose doit être normalement la suivante : c’est vrai qu’il y a plusieurs traits de ressemblance dans la formation de ces deux grands critiques littéraires du monde arabe. Pourtant, il y a sûrement des éléments qui distinguent la ligne de pensée de chacun d’eux. Quels pourraient être ces traits distinctifs ?

La réponse n’est pas au bout des doigts puisqu’elle exige en fait une analyse qui associe l’homme à son œuvre. Taha Hussein était un grand esprit qui accordait la priorité à la méthode dans le sens rationnel cartésien qui implique dans une large mesure un certain déterminisme basé sur un enchaînement logique des causes et des conséquences. Cette conception logique et déterministe du monde et de la réalité humaine a fait que « Taha Hussein aspirait à transformer les études de critique littéraire en une sorte de science », selon Abdel-Rahmane Auf. Pour Mandour, sa conception de la critique littéraire et artistique émanait plutôt d’une relation dialectique entre le texte et les conditions de sa création à un moment donné dans une société donnée. Bref, Taha Hussein aimait solliciter la raison pour construire une critique littéraire qui cherche une quelconque logique inhérente de l’œuvre. Mandour préférait plutôt écouter la vie sans trop veiller à ce qu’elle soit logique ou pas. Autrement dit « Mandour ne croyait pas trop à une objectivité totale mais tout simplement à la présence de corrélations qui expliquent le monde d’une façon relative », souligne Mahmoud Amin Al-Alem qui soutient que Mandour croyait profondément à la philosophie de Poincaré, selon laquelle le monde ne peut pas être conçu d’une façon purement rationnelle et objective, mais plutôt d’une façon relative qui établit des corrélations entre certains phénomènes. Dans cette perspective, Mandour a tenté de fonder une école de critique littéraire qui plaide la raison et l’aspect logique des choses, tout en accordant la priorité au goût et à l’expérience du critique littéraire. Une critique qui affine ses outils à travers une quête du relatif dans des œuvres qui représentent des caractères humains dans toutes leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses à travers des époques et des sociétés avec leur progrès et décadence. Fathi Al-Achri précise, lui, que « Mandour basait sa critique sur la conception de la relativité qui signifiait chez lui une étude du texte à la lumière d’une réalité sociale toute particulière à une époque donnée », et dans sa quête de ce « relatif », il divisait ces études en deux branches : la critique appliquée et la critique comparée. La première abordait le texte sous un angle synchronique. La deuxième s’intéresse plutôt à une analyse du texte dans une perspective diachronique qui tient compte de l’évolution des faits dans le temps. Cette quête du relatif, chez Mandour, à travers le milieu et l’époque ne revient pas seulement à ses croyances philosophiques inspirées de la philosophie de Poincaré, mais émane surtout de sa personnalité d’homme de lettres engagé. A l’exemple de Jean-Paul Sartre, Mandour pensait que l’art ne peut être organiquement dissocié de la société. Il est plutôt un instrument de changement social. Cette conception d’une critique littéraire engagée ne manqua pas de l’opposer à maintes reprises à Rachad Rouchdi, un des grands dramaturges des années 1960, qui défendait une philosophie esthétique qui prône l’art pour l’art. L’engagement social de Mandour explique son militantisme politique qui va finir par le heurter en tant qu’homme de gauche aux conservateurs wafdistes lors des années 1940. Sami Ahmad souligne à propos de l’engagement politique de Mandour le fait qu’il « tentait avec persistance d’expliquer le rôle que pourrait jouer le théâtre dans la société égyptienne et qu’il appartenait à une ligne de pensée qui cherchait à faire du théâtre un moyen de reformulation de l’idéologie de la classe moyenne égyptienne lors des années 1950 et 60 ». Ainsi, le sens du texte chez Mandour n’est pas en premier lieu une structure logique à décomposer mais plutôt une construction dialectique à partir de plusieurs indicateurs sociaux, idéologiques, historiques et linguistiques qui demeurent finalement très relatifs à une époque donnée et à une société donnée. Ce talent et cet effort de construction du sens sont le véritable mérite du critique littéraire .

Khaled Abdel-Azim
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