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Nos médias et le takht oriental !

Par Mohamed Salmawy
La couverture médiatique de l’assassinat d’Ihab Al-Chérif, le chef de la mission diplomatique égyptienne en Iraq, a prouvé que la ligne de démarcation entre le gouvernement et la presse nationale reste floue. Si la position officielle se devait de manière naturelle de condamner cet acte barbare et inacceptable, la presse, elle, aurait dû aller plus loin et tenter d’analyser, de commenter et de sensibiliser le lecteur aux conjonctures ayant entouré l’accident. Plus encore, elle aurait dû transmettre au lecteur la réalité de la situation en Iraq qui à n’en pas douter est la cause de tous ces débordements.

Il est certain que l’assassinat d’Ihab Al-Chérif, le chef de la mission diplomatique égyptienne en Iraq, est terrifiant pour les Egyptiens dans le vrai sens du terme. Il est tout aussi certain que le communiqué de condoléances de la présidence qui a condamné cet acte criminel a reflété nos sentiments à tous. Mais qu’y a-t-il à faire de plus ? Si la position officielle ne peut pas aller au-delà de ce stade et qu’elle ne peut pas analyser dans les détails cet assassinat et ses circonstances, nos médias, quant à eux, n’ont fait que s’aligner sur la position officielle en condamnant à longueur de journée cet acte criminel et barbare, en qualifiant ses auteurs de terroristes, de fanatiques et d’hérétiques.

La question qui s’impose actuellement est la suivante : qu’en est-il de l’intérêt apporté au lecteur ? Est-il devenu plus conscient ou mieux informé des détails de notre politique étrangère en Iraq ? Une chaîne télévisée a sondé les opinions de certains Egyptiens, qui selon toute évidence ont condamné ce crime odieux. Cette condamnation ne fait aucun doute, mais elle n’est bâtie sur aucune information crédible sur la réalité des événements. Cette condamnation est ce qu’ont communiqué les médias à la population, comme si elle avait besoin d’une telle couverture pour rejeter l’assassinat d’un diplomate allé accomplir la mission dont il a été chargé par l’Etat. Comme si personne ne s’attendait à ce que les Egyptiens allaient condamner le crime, ou bien comme si on croyait qu’ils allaient estimer tout à fait normal l’assassinat d’Ihab Al-Chérif commis avec perfidie et traîtrise, laissant croire que les auteurs du crime n’accomplissaient que leur devoir.

Les lamentations sur le mort sont une tradition typiquement égyptienne qui remonte à des milliers d’années. Les murs des tombeaux pharaoniques sont couverts de dessins de « pleureuses ». Femmes dont la mission était de se lamenter et de pleurer un mort. Néanmoins, la tâche des médias modernes est différente. Il est inacceptable que la réaction de la presse se cantonne aux pleurs, aux lamentations et aux condamnations. Ce faisant, elle ne fait que ressasser la position officielle. Comme si les médias nationaux se transformaient en caméra, dont l’objectif est de capter la position officielle et d’en faire des dizaines de copies, voire des centaines.

Permettez-moi de m’insurger contre cet état des choses. Il existe une grande différence entre les positions de l’Etat et le rôle des médias, ce que la presse devrait présenter au lecteur pour enrichir son savoir et l’aider à prendre une position basée sur de vraies informations qui iraient au-delà d’une simple condamnation vide de tout contenu. D’ailleurs, l’analyse, le commentaire et la recherche engagée sur une piste donnée ou ce qu’on appelle dans le langage de la presse internationale Investigative Reporting pourraient être plus enrichissants même pour la position officielle qu’ils pourraient rendre crédible en quelque sorte. Je ne suis pas pour autant en train d’inciter la presse à accréditer les positions officielles de l’Etat. D’autant que quelquefois les analyses menées dans la presse officielle peuvent conduire à rejeter la position officielle. Toutefois, si l’objectif n’était autre que de « servir » celle-ci, on ne peut y réussir en se contentant de ressasser la position officielle sous toutes ses facettes. L’analyse approfondie nous permettra de comprendre toutes les dimensions d’un événement. Surtout dans un événement comme celui-ci où les lignes de démarcation entre position officielle et populaire n’existent pas.

La presse devrait assumer sa vraie mission pour mieux servir le lecteur. Mission qui ne peut se réaliser avec succès et crédibilité si elle se contente de répéter le discours officiel de manières différentes, que ce soit sous la forme d’un entretien, d’un article ou d’un reportage ayant toujours le même objectif, à savoir celui de condamner l’acte et ses auteurs.

Tout ceci me fait penser au « takht » (troupe de musique) oriental ancien. Malgré la diversité de ses instruments musicaux, ils jouent tous le même air. C’est là que réside la grande différence entre le takht et l’orchestre. Dans un orchestre, un compositeur écrit des notes musicales pour chaque instrument, conformément à sa nature et ses capacités. Alors que nous nous sommes libérés depuis la moitié du XXe siècle du carcan du takht et que nous avons commencé à connaître pour la première fois la distribution musicale, la couverture journalistique de notre presse pour certains dossiers reste cantonnée à l’époque du takht.

En portant un regard attentif aux attentats terroristes qui ont secoué la capitale londonienne et qui ont eu lieu au même moment que l’assassinat d’Al-Chérif, nous verrons que les déclarations du premier ministre Tony Blair ont condamné les attentats en les taxant de barbarie. Ces déclarations ont été reprises par la suite par la presse britannique qui est allée au-delà de cette condamnation et a accompli son devoir, en faisant une couverture plus approfondie et une analyse plus méticuleuse des motifs et des circonstances qui ont entouré ces attentats. Certaines approches ont tenu le gouvernement britannique responsable en partie à cause de la politique adoptée en Iraq. Où sont donc de telles analyses chez nous ? Où est l’analyse qui a débattu de notre politique en Iraq pour savoir si elle a provoqué ou non cet acte ? Où est le commentaire qui s’est concentré sur les raisons ayant mené notre diplomatie à envoyer un chef de mission diplomatique à Bagdad au moment où de rares pays arabes ou étrangers l’ont fait ? Où est le reportage qui a tenté de répondre à la question suivante : pourquoi nos ambassadeurs n’ont jamais été assassinés à l’époque de Saddam Hussein, alors que lorsque l’Iraq fut libéré de sa tyrannie, l’anarchie est devenue le mot d’ordre à travers le pays, permettant l’enlèvement de l’ambassadeur égyptien ? Quelle est la publication qui a envoyé ses reporters sur le terrain des événements, à l’instar des dizaines de journalistes étrangers qui couvrent quotidiennement la situation en Iraq et qui continuent à mener leur mission noble, malgré les nouvelles d’enlèvements et d’assassinats qui ont lieu en Iraq ?

L’ambassadeur Ihab Al-Chérif est un martyr à n’en pas douter, parce qu’il accomplissait son devoir là-bas. Cependant, le fait qu’il ait été victime n’est pas dû uniquement au terrorisme perfide qui a mis fin à sa vie, mais il est également victime des défaillances de la presse qui n’a pas permis d’éclaircir la situation et de sensibiliser les gens à la vérité des choses et aux raisons de sa perte. La campagne de condamnation de nos médias a fait tomber un rideau opaque sur toute la scène. Un rideau qui est non moins lourd de signification que le terrorisme qui a mis fin à sa vie et a supprimé toute possibilité de rectification de la politique qui a causé cet assassinat douloureux. Assassinat qui a meurtri les cœurs de tous les Egyptiens .

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