Il est certain que l’assassinat d’Ihab Al-Chérif,
le chef de la mission diplomatique égyptienne en Iraq, est
terrifiant pour les Egyptiens dans le vrai sens du terme.
Il est tout aussi certain que le communiqué de condoléances
de la présidence qui a condamné cet acte criminel a reflété
nos sentiments à tous. Mais qu’y a-t-il à faire de plus ?
Si la position officielle ne peut pas aller au-delà de ce
stade et qu’elle ne peut pas analyser dans les détails cet
assassinat et ses circonstances, nos médias, quant à eux,
n’ont fait que s’aligner sur la position officielle en condamnant
à longueur de journée cet acte criminel et barbare, en qualifiant
ses auteurs de terroristes, de fanatiques et d’hérétiques.
La
question qui s’impose actuellement est la suivante : qu’en
est-il de l’intérêt apporté au lecteur ? Est-il devenu plus
conscient ou mieux informé des détails de notre politique
étrangère en Iraq ? Une chaîne télévisée a sondé les opinions
de certains Egyptiens, qui selon toute évidence ont condamné
ce crime odieux. Cette condamnation ne fait aucun doute, mais
elle n’est bâtie sur aucune information crédible sur la réalité
des événements. Cette condamnation est ce qu’ont communiqué
les médias à la population, comme si elle avait besoin d’une
telle couverture pour rejeter l’assassinat d’un diplomate
allé accomplir la mission dont il a été chargé par l’Etat.
Comme si personne ne s’attendait à ce que les Egyptiens allaient
condamner le crime, ou bien comme si on croyait qu’ils allaient
estimer tout à fait normal l’assassinat d’Ihab Al-Chérif commis
avec perfidie et traîtrise, laissant croire que les auteurs
du crime n’accomplissaient que leur devoir.
Les lamentations sur le mort sont une tradition
typiquement égyptienne qui remonte à des milliers d’années.
Les murs des tombeaux pharaoniques sont couverts de dessins
de « pleureuses ». Femmes dont la mission était de se lamenter
et de pleurer un mort. Néanmoins, la tâche des médias modernes
est différente. Il est inacceptable que la réaction de la
presse se cantonne aux pleurs, aux lamentations et aux condamnations.
Ce faisant, elle ne fait que ressasser la position officielle.
Comme si les médias nationaux se transformaient en caméra,
dont l’objectif est de capter la position officielle et d’en
faire des dizaines de copies, voire des centaines.
Permettez-moi de m’insurger contre cet état
des choses. Il existe une grande différence entre les positions
de l’Etat et le rôle des médias, ce que la presse devrait
présenter au lecteur pour enrichir son savoir et l’aider à
prendre une position basée sur de vraies informations qui
iraient au-delà d’une simple condamnation vide de tout contenu.
D’ailleurs, l’analyse, le commentaire et la recherche engagée
sur une piste donnée ou ce qu’on appelle dans le langage de
la presse internationale Investigative Reporting pourraient
être plus enrichissants même pour la position officielle qu’ils
pourraient rendre crédible en quelque sorte. Je ne suis pas
pour autant en train d’inciter la presse à accréditer les
positions officielles de l’Etat. D’autant que quelquefois
les analyses menées dans la presse officielle peuvent conduire
à rejeter la position officielle. Toutefois, si l’objectif
n’était autre que de « servir » celle-ci, on ne peut y réussir
en se contentant de ressasser la position officielle sous
toutes ses facettes. L’analyse approfondie nous permettra
de comprendre toutes les dimensions d’un événement. Surtout
dans un événement comme celui-ci où les lignes de démarcation
entre position officielle et populaire n’existent pas.
La presse devrait assumer sa vraie mission
pour mieux servir le lecteur. Mission qui ne peut se réaliser
avec succès et crédibilité si elle se contente de répéter
le discours officiel de manières différentes, que ce soit
sous la forme d’un entretien, d’un article ou d’un reportage
ayant toujours le même objectif, à savoir celui de condamner
l’acte et ses auteurs.
Tout ceci me fait penser au « takht » (troupe
de musique) oriental ancien. Malgré la diversité de ses instruments
musicaux, ils jouent tous le même air. C’est là que réside
la grande différence entre le takht et l’orchestre. Dans un
orchestre, un compositeur écrit des notes musicales pour chaque
instrument, conformément à sa nature et ses capacités. Alors
que nous nous sommes libérés depuis la moitié du XXe siècle
du carcan du takht et que nous avons commencé à connaître
pour la première fois la distribution musicale, la couverture
journalistique de notre presse pour certains dossiers reste
cantonnée à l’époque du takht.
En portant un regard attentif aux attentats
terroristes qui ont secoué la capitale londonienne et qui
ont eu lieu au même moment que l’assassinat d’Al-Chérif, nous
verrons que les déclarations du premier ministre Tony Blair
ont condamné les attentats en les taxant de barbarie. Ces
déclarations ont été reprises par la suite par la presse britannique
qui est allée au-delà de cette condamnation et a accompli
son devoir, en faisant une couverture plus approfondie et
une analyse plus méticuleuse des motifs et des circonstances
qui ont entouré ces attentats. Certaines approches ont tenu
le gouvernement britannique responsable en partie à cause
de la politique adoptée en Iraq. Où sont donc de telles analyses
chez nous ? Où est l’analyse qui a débattu de notre politique
en Iraq pour savoir si elle a provoqué ou non cet acte ? Où
est le commentaire qui s’est concentré sur les raisons ayant
mené notre diplomatie à envoyer un chef de mission diplomatique
à Bagdad au moment où de rares pays arabes ou étrangers l’ont
fait ? Où est le reportage qui a tenté de répondre à la question
suivante : pourquoi nos ambassadeurs n’ont jamais été assassinés
à l’époque de Saddam Hussein, alors que lorsque l’Iraq fut
libéré de sa tyrannie, l’anarchie est devenue le mot d’ordre
à travers le pays, permettant l’enlèvement de l’ambassadeur
égyptien ? Quelle est la publication qui a envoyé ses reporters
sur le terrain des événements, à l’instar des dizaines de
journalistes étrangers qui couvrent quotidiennement la situation
en Iraq et qui continuent à mener leur mission noble, malgré
les nouvelles d’enlèvements et d’assassinats qui ont lieu
en Iraq ?
L’ambassadeur Ihab Al-Chérif est un martyr
à n’en pas douter, parce qu’il accomplissait son devoir là-bas.
Cependant, le fait qu’il ait été victime n’est pas dû uniquement
au terrorisme perfide qui a mis fin à sa vie, mais il est
également victime des défaillances de la presse qui n’a pas
permis d’éclaircir la situation et de sensibiliser les gens
à la vérité des choses et aux raisons de sa perte. La campagne
de condamnation de nos médias a fait tomber un rideau opaque
sur toute la scène. Un rideau qui est non moins lourd de signification
que le terrorisme qui a mis fin à sa vie et a supprimé toute
possibilité de rectification de la politique qui a causé cet
assassinat douloureux. Assassinat qui a meurtri les cœurs
de tous les Egyptiens .