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Conjoncture . Les milieux d’affaires voient les choses d’un bon œil. La fièvre politique qui frappe le pays depuis quelques mois n’a pas compromis les gains qu’ils ont obtenus dans le domaine de la politique économique.
Les optimistes

Les hommes d’affaires ne devraient pas se plaindre. Tout leur sourit, semble-t-il. La preuve en est les nombreux acquis obtenus durant ces derniers mois : une réduction des taux d’impôt de 40 % à 20 %, une baisse des taxes douanières et une affirmation gouvernementale que la privatisation touchera un des temples étatiques, le système bancaire. Mais le plus grand acquis a été la formation, l’été dernier, du gouvernement Nazif qui a inclus pour la première fois deux hommes d’affaires.

Certes, le premier ministre lui-même n’est pas un homme d’affaires. Il a fait sa carrière à l’Université du Caire, institution publique, et ensuite il est passé dans le secteur informatique également étatique. Il est donc un fils de l’Etat, mais un fils privilégié, puisqu’il a fait son doctorat aux Etats-Unis et il a travaillé dans le secteur étatique le plus avancé, celui des communications. C’est un homme qui sait parler aux milieux d’affaires locaux ainsi qu’internationaux.

Cela dit, le premier ministre n’est pas une personnalité-clé dans le système politique égyptien. L’ex-vice-premier ministre Youssef Wali n’a-t-il pas un jour affirmé : « Nous sommes tous des secrétaires du président de la République » ? Nommer un premier ministre proche des hommes d’affaires ne serait avantageux pour eux que s’il devient un vrai premier ministre. En effet, le président a, pour la première fois depuis un quart de siècle, promis de déléguer plus de pouvoir à son premier ministre. En outre, et pour la première fois également depuis un quart de siècle, le président n’a pas fait son voyage annuel à Washington, déléguant Nazif pour ce faire. Et, c’est ce dernier qui est l’interlocuteur des Américains.

Tout ceci ne fait qu’apporter des avantages aux milieux d’affaires qui trouvent donc que le moment actuel leur est favorable. Les présidents des associations d’hommes d’affaires comme la Fédération des Industries (FI) et celle des Chambres de commerce (FCC) ont soutenu l’amendement de l’article 76 de la Constitution que toutes les forces politiques majeures du pays, à part le Parti National Démocrate (PND, au pouvoir), n’ont pas manqué de critiquer pour ses lacunes, allant jusqu’à affirmer qu’il a été vidé de son sens. Tant et si bien que certaines personnalités-clés au sein du comité politique du PND, présidé par Gamal Moubarak, notamment Ossama Al-Ghazali Harb, ont refusé l’amendement. La FI et la FCC sont en grande partie contrôlées par l’Etat, puisque celui-ci nomme une partie de leurs conseils d’administration. Ainsi, leurs positions politiques ne doivent pas être prises comme représentatives du courant majoritaire des hommes d’affaires.

Les milieux d’affaires qui jouissent de plus d’indépendance sont représentés dans les associations privées comme l’Association des hommes d’affaires égyptiens, présidée par Gamal Al-Nazer. Celui-ci pense que les choses bougent en Egypte dans le bon sens. Il a toutefois maintenu des réserves sur le vide politique qui règne le pays. Il l’explique par la domination pendant plus d’un demi-siècle d’un parti unique. Il met l’accent sur l’importance de la création d’un autre parti qui peut entrer en compétition avec le PND. Il est pour un parti néolibéral plus audacieux au niveau de la libéralisation. Fouad Younès, secrétaire général du CAFE (Club d’Affaires Franco-Egyptien), est plus optimiste qu’Al-Nazer. Il remarque que la situation politique n’a pas eu un effet négatif sur le flux d’investissements français en Egypte. Pour lui, la politique bouge dans le bon sens, et cette petite turbulence politique va passer après les élections présidentielles au mois d’octobre prochain.

Quant au président de la Chambre de commerce allemande, Peter Goepfrich, il pense que le PND joue actuellement un rôle positif dans l’économie égyptienne et qu’il regroupe des gens authentiquement libéraux. Mais pour devenir un vrai parti des investisseurs, il faut qu’il se libère de l’ancienne garde. Quelque chose de difficile dans la mesure où la vieille garde représente effectivement quelques groupes sociaux comme les paysans aisés et conservateurs.


Toujours gagnants

Il semble donc que les hommes d’affaires, en tant que tels, ne contribueront pas aux mouvements de contestation qui ont émergé ces derniers mois au point de regrouper le Club des juges. Parmi les figures qui ont émergé ces derniers mois comme symbole de résistance au régime politique, on ne peut trouver qu’une poignée d’hommes d’affaires comme Hani Annan, un des activistes-clés du mouvement Kéfaya (voir entretien), Adel Machad, de la Campagne populaire pour le changement, qui organise actuellement une manifestation tous les mercredis dans des quartiers populaires, et Mohamad Farid Hassanein, un activiste du Front égyptien du salut, qui regroupe des Egyptiens expatriés. Ce dernier est monté très haut au créneau avec un discours radical qui réclamait ni plus ni moins la destitution immédiate du président Moubarak. Mais il a fini par déclarer son soutien au régime, puisque pour lui « la priorité maintenant est de faire face à l’obscurantisme islamique ». Les deux premiers qui sont toujours à l’opposition sont des hommes d’affaires moyens. Ils n’ont pas de dettes envers les banques publiques et n’ont aucun problème avec le fisc. Il est difficile donc de les punir à cause de leurs positions politiques. Les deux, de surcroît, étaient des communistes lors de leur jeunesse et ils ont maintenu leurs réseaux d’amis et de connaissances de gauche. Leur radicalisation s’explique donc plus par des facteurs idéologiques. Leurs entreprises ne tireront donc aucun profit des activités politiques de leurs propriétaires.

L’homme aux deux chapeaux est le chef des parlementaires libéraux du néo-Wafd au sein de l’Assemblée du peuple et également homme d’affaires, Mounir Fakhri Abdel-Nour. Il déclare qu’il « souffre d’une schizophrénie à cause de cette double identité. En tant qu’homme politique, je sens une instabilité, surtout que le président Moubarak n’a pas encore annoncé sa candidature aux élections. Alors qu’en tant qu’homme d’affaires et quand je vois l’économie avancer, je pense que c’est mon identité politique qui me rend trop sensible. La Bourse est la preuve d’une certaine amélioration économique ». Il semble que lui aussi ne voit pas ses intérêts économiques à l’écart du pouvoir en place. D’autant plus qu’il a soutenu au Parlement les nouvelles politiques économiques du gouvernement Nazif, y compris les décisions très peu populaires comme l’accord relatif aux Zones industrielles qualifiées (QIZ) qui ont instauré une coopération égypto-israélienne dans le domaine de la production textile.

Pourtant, le discours démocratique qui a gagné l’Egypte exerce des pressions sur les hommes d’affaires pour dire quelque chose. Certains parlent maintenant de démocratie dans leurs discours. Mohamad Nosseir, par exemple, pense que la démocratie est nécessaire pour attirer des investissements étrangers. Mais la démocratie pour lui est ce que le président Moubarak a annoncé comme réforme politique.

Samer Soliman

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« Le capital est souvent lâche, il est vulnérable »
Hani Anan, importateur et commerçant dans le domaine des équipements médicaux et membre actif du Mouvement égyptien pour le changement Kéfaya, parle de sa vision du nouvel homme d’affaires.

Al-Ahram Hebdo : Dans vos interventions politiques, vous ne parlez jamais de votre identité d’homme d’affaires. Pourquoi ? Les hommes d’affaires ne sont-ils pas impliqués dans les changements politiques en Egypte ?

Hani Annan : Je n’appartiens pas au cercle des hommes d’affaires. Je n’ai pas d’amitiés dans ce domaine. Mes amitiés sont plutôt avec les intellectuels et les artistes. Le monde des affaires comprend des personnes louables, mais qui se maintiennent à l’écart du pouvoir et ne s’impliquent pas dans la politique. Elles seront le dernier secteur de la population à faire partie de l’opposition.

— Pourquoi ?

— Ces personnes ont de quoi perdre dans le cas de représailles contre l’opposition. Le capital est souvent lâche, il est vulnérable. Nous sommes en face d’un Etat agressif qui peut te punir en portant atteinte à ses activités professionnelles.

— Et vous ? Avez-vous quelque chose à perdre ?

— Il est difficile de trouver chez moi un point faible. Je n’ai jamais obtenu de prêts bancaires, je n’ai jamais donné un chèque insolvable, pourtant c’est une pratique ordinaire en Egypte, et je ne suis pas impliqué dans une quelconque procédure devant les tribunaux.

— Quels sont les hommes d’affaires les plus aptes à se politiser ?

— Il faut oublier les grands. Ils sont trop cooptés. Mais ceux-ci ne contrôlent que 10 % à peu près du marché. Je crois que les hommes d’affaires moyens ont plus de chances dans ce domaine. Je parle des gens dont le chiffre d’affaires oscille entre 10 et 100 millions de L.E., qui appartiennent à l’âge actif (entre 30 et 50 ans), qui ont un niveau élevé d’éducation, et qui ont une expérience dans un domaine, comme la technologie. Cette catégorie contrôle à peu prêt le quart du marché égyptien. Il faut miser sur elle.

— Quel intérêt ont-ils dans la démocratie ?

— Prenons le cas de l’Inde comme exemple. Grâce à la démocratie, les hommes d’affaires indiens sont aujourd’hui parmi les plus actifs sur le niveau international. La démocratie va sans doute favoriser le développement économique. Elle va au moins nettoyer le marché des hommes d’affaires qui utilisent leurs connections politiques pour avoir des avantages économiques qu’ils ne méritent pas l

Propos recueillis par
Samer Soliman
 
 

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